Emid Dictionary

M
MANTRA

Les ressorts du mantra se rencontrent dans les monothéismes autant dans les religions asiatiques. Dans le judaïsme la récitation des psaumes assure la protection divine et instaure un certain bien-être. Dans le christianisme la psalmodie dans les couvents instille la divinité. Dans l’islam la litanie coranique se mue en berceuse divine. Le mantra étourdit l’âme pour l’inscrire dans celle de la divinité. Il assure l’unité, la proximité, la parenté de l’une avec l’autre. Il brode et ravaude l’intimité de celui qui le récite, le chante ou le psalmodie sur le canevas de la divinité. Il dissout le noyau de l’être et assure la sérénité de l’exaucement, de la vacuité ou de la nihilité. Ce n’est plus nous qui le prononçons, c’est lui qui résonne en nous, et cette passivité bercée participe de l’allaitement.

Le mantra serait une prédisposition universelle. On corrige les phrases intérieures, les récure, les raccorde. On leur donne la tournure de versets. On donne des accents liturgiques à sa vie et, par suite, un sens religieux.

MARCHE

Le marché méditerranéen est si bien achalandé qu’il récuse toute sobriété. C’est un lieu de commerce à tous les sens du terme. Le vendeur n’est pas un vulgaire camelot ; l’acheteur un vulgaire client. Le commerce entre eux ne se réduit pas à l’échange d’un produit contre de la monnaie. On discute de la marchandise, s’enquiert de sa qualité, l’entoure d’égards. On ne marchanderait que pour converser. Sur le climat ; la santé ; la politique. La marchandise se montre sensible au client, elle le racole et se confie à lui. Elle s’étale et s’exhibe, elle se donne en représentation alors que dans un supermarché elle serait rangée. Le marché méditerranéen n’a pas besoin de publicité, ses produits parlent pour eux-mêmes et les camelots ne leur prêtent assistance que pour leur donner la parole. Le marché méditerranéen participe du souk. On trouve de tout pour toutes les bouches. C’est la cacophonie des hommes et des bêtes, la criée de tout et de rien, la mêlée des couleurs. On se retrouve « au milieu des rates, foies, mésentères, et poumons sanglants »[1]. Parlant des conteurs de Marrakech, Elias Canetti disait : « Eux vivent dans la cohue des marchés parmi des centaines de visages étrangers, chaque jour renouvelés[2]. »

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[1] A. Camus, « Petit guide pour des villes sans passé », dans L’Eté, p. 130.
[2] E. Canetti, Les Voix de Marrakech, Albin Michel, 1980, p. 90. 
MARIONNETTE

On ne se résout pas à reconnaître que l’homme est une marionnette qui tourne autour d’un axe – épine dorsale psychologique – dont ont on ne peut le détacher et duquel il ne peut accomplir que de légers écarts. C’est l’axe qui lui dicte l’amplitude de sa liberté de penser, de se mouvoir et de s’exprimer. L’inclinaison de ses sentiments, l’angle de ses horizons, le degré de ses perturbations, ses seuils de tolérance. Sitôt qu'il s’écarte de son axe ou qu'il en est écarté, il succombe au vertige et celui-ci tourne à l’accablement ou au désarroi. La psychologie ne s’intéresse pas aux axes, elle s’attache aux turbulences que provoquent les désaxements.

L'homme est bel et bien le pantin de ses passions. Il s'articule selon des schémas plus ou moins déterminés par son armature corporelle et les latitudes de liberté qu'autorise son moteur psychique. Ses modes de comportement – les patterns – sont d'autant plus incorrigibles qu'ils se nourrissent d'une psychose et la maintiennent. L'homme a beau se raisonner et se maîtriser, il retourne sans cesse aux mêmes manies, aux mêmes phobies et aux mêmes attitudes. Les natures phagocytaires continuent de phagocyter ; les natures anxieuses de s'alarmer ; les natures turbulentes de donner le tournis. Le destin est irrémédiable, gravé à tout jamais, tant les habitus coulés dans les comportements sont impérieux et entravent tout changement.

MARIONNETTE (2)

Les marionnettes débordent d’amour, de haine et de toutes les belles et hideuses passions des hommes. Sur leurs visages perlent leurs sentiments, se bousculent leurs pensées, se trament leurs machinations. Elles courent, rient, pleurent, crient, chantent. Elles semblent plus insouciantes qu'angoissées, même quand elles sont poursuivies, harcelées ou battues. Leur véritable drame n'est ni sur scène ni dans les coulisses, mais dans leur totale dépendance à l'égard du montreur. Elles peuvent tomber sur un vulgaire cabotin comme sur un grand artiste ; un mendiant ou un poète ; un magicien ou un charlatan ; un caractériel ou un psychopathe ; un saint ou un escroc. Elles savent que leur dignité tient de son habileté et de son humeur et comme elles n’ont aucun pouvoir sur lui, elles s’en remettent aux réactions et aux pressions du public pour connaître le meilleur sort.

Une marionnette est d’autant plus accablée que ses fils sont nombreux, courts et cassables. Un mouvement inconsidéré de sa part et les fils s’embrouillent, la plongeant dans le désarroi. Elle prend alors des postures pantelantes, la tête entre les jambes et les mains au ciel, en quête d’une impossible contenance. Quand un fil casse, il arrive qu'elle ne se relève plus, qu’un de ses bras pende lamentablement et qu’un pied entrave l’autre. Les marionnettes les plus caricaturales sont encore celles qui, bravant les latitudes qu'autorisent leurs fils, accomplissent des numéros de haute voltige qui se terminent par leur démantèlement. Rompraient-elles leurs fils qu'elles accéderaient à la liberté des humains. Mais elles s’en gardent : elles en mourraient.

Le théâtre de marionnettes serait le théâtre par excellence. Les personnages ne sont pas vrais, leurs gestes ne sont pas libres et leur jeu n’est pas de leur ressort. Une bonne représentation amène le spectateur à croire ses propres émotions et réactions articulées par le… montreur. Ce dernier pousse alors l’art jusqu’à se croire articulé lui-même par un montreur des montreurs.

MEDITERRANEE

La Méditerranée est la mer des mers. La mer Egée, l'Adriatique, la mer Noire, la mer de Marmara. C’est une mer à l’échelle humaine. Ses rives aussi. Ses villages. Ses terrasses. Ses cueillettes. Sitôt qu’elle sort de son échelle, elle déborde et s’expose à des représailles. Les volcans se réveillent, les terres tremblent, les villes empâtent. Au nord, les neiges ; au sud, les sécheresses ; à l’ouest, les brumes. Braudel choisit de la cerner en ces termes : « La Méditerranée court du premier olivier atteint quand on vient du nord aux premières palmeraies compactes qui surgissent avec le désert[1]. » Les autres délimitations, géographiques et culturelles, seraient plus plastiques, variant d’un chercheur à l’autre, d’un intérêt politique à l’autre, d’une ambition religieuse à l’autre. On se résout à ce qu’elle ne soit qu’un bassin de 3 millions de km2, s’étirant d’Est en Ouest sur 3800 km, du détroit de Gibraltar aux côtes du Levant. Sa largeur variant de 800 km entre Alger et Gênes et seulement 13 km entre la péninsule ibérique et les colonnes d’Hercule.

La Méditerranée s’est longtemps crue à l’intérieur du monde, matrice de dieux et de leurs Dieux, mère de civilisations nombreuses. Pendant des siècles sinon des millénaires, c’était le nombril de la terre. Elle serait restée à l’intérieur d’un monde qui n’a cessé de s’étendre, au point de considérer l’Amérique comme une lointaine périphérie, l’Inde comme un sous-continent et la Chine comme un vaste marché. La Méditerranée est une mer Intérieure, située « au milieu des terres ». Dans tous les sens du terme. On se sent à l’intérieur. On se reconnaît, on se tolère. Plus ou moins. Les guerres recouvrent des démêlés, elles restent localisées. Tout autour ce serait l'entassement des civilisations. Des sites, des textes, des visages. Partout, des ruines et des pierres. Les vestiges d’arcs de triomphe et d’amphithéâtre déchus de leur grandeur dont les pierres poussent des cris de désolation davantage que de détresse. Elles disent la précarité des ambitions, des guerres, des victoires et des débâcles. C’est un berceau de bris, d’éclats, de remous, de vagues. On n’en parle pas sans s’entourer de rimes, on ne la pense qu’en vers. La Méditerranée serait irascible au concept. Sulfureuse, voluptueuse, lumineuse, elle parle aux sens davantage qu’à la raison, et c’est parce qu’elle parle aux sens qu’elle les excite et les inspire.

La Méditerranée passe pour être à la croisée des civilisations, des religions et des cultures. Des océans aussi. Ceux-ci sont peut-être plus tourmentés ou pacifiques, ils n’en restent pas moins à l’extérieur de la Méditerranée, de ses guerres locales et de ses paix éphémères. L'écume de ses vagues, « amère et onctueuse », pour reprendre Camus, « salive des dieux », serait moins acerbe que par le passé. Peut-être n’a-t-elle plus tant des vagues que des rides, désormais si vieille qu’elle mérite de récurer ses gonds rouillés et de prendre sa retraite dans le tourisme. Ce serait d’ailleurs la première destination touristique avec 35 à 40 % du tourisme mondial. Dans les temps de paix surtout.

Rien n’est souvent plus virulent que le bleu du ciel dans le pourtour méditerranéen, rien n’est plus serein que le bleu de la mer. Rien n’est plus inquisiteur que le soleil, rien n’est plus cautérisateur. On doit ranger les armes, on doit sortir les cannes à pêche. Se remettre à la charrue et au tracteur. Cultiver les terrasses. Croiser les mots, les musiques et les paroles. Marier les prières : « La Méditerranée, c’est une mosaïque de toutes les couleurs[2]. » Elle doit redevenir une mer communicante : « Retrouvons notre madre nuestra dans notre mare nostrum », répète Edgar Morin. « Elle sera pour nous source de poésie vitale. »

La Méditerranée ne parle pas. La plupart du temps. Elle est silencieuse et c’est son silence qui insinue l’expansion en guise de recueillement. Bien sûr elle a ses humeurs et celles-ci s’accorderaient à celles du jour. La mer s’égaie, crache, se voile et se dévoile. Elle a aussi ses deux versants. Elle monte vers la lumière et sombre dans les ténèbres.

C’est une mer poétique.

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[1]  F. Braudel, La Méditerranée, Flammarion, 1985, p. 22.
[2] F. Braudel, La Méditerranée, p. 173. 
MEDITERRANEEN

LE MEDITERRANEEN PARLE COMME IL RESPIRE

Le Méditerranéen participe des décors auxquels il s’intègre en respirant. Il trouve son bonheur dans la sollicitude que la nature a pour lui et qu’il lui retourne. La chaleur mêle les arômes qui se dégagent des plantes : « Au bout de quelques pas », écrit Albert Camus, « les absinthes nous prennent à la gorge. […] Leur essence fermente sous la chaleur, et de la terre au soleil monte sur toute l’étendue du monde un alcool généreux qui fait vaciller le ciel. Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. » Le Méditerranéen est sensuel et charnel. Il assume ses sens et ses passions. Ses désirs. Ses dieux. Ses démons. Il se moque volontiers du Continental auquel il reproche son air pincé et sa propension à dramatiser la question du sens. Le Méditerranéen est extraverti. Il noue volontiers la conversation. Il se montre curieux de l’autre. Il va à sa rencontre. Il l’accueille. La parole n’est pas tant une faculté qu’un trait humain. Le Méditerranéen parle comme il respire. Pour tout dire et ne rien dire. Il n’insiste pas, il ne rechigne pas, il ne juge pas nécessaire de se dédire. Il ne parle autant que parce que la parole est un don qui n’engage pas plus qu’un autre. Il baigne dans une ambiance particulière plus propice à la convivialité qu’au repli sur soi continental. Edgar Morin se poserait en Méditerranéen par excellence:

« Mes gênes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et, au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l’huile d’olive, elles s’exaltent d’aubergines et de poivrons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a ce que je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, ses îles, ses côtes, ses aridités, ses fertilités (…). Méditerranée ! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse ! Mer qui fut le monde et qui demeure, pour nous, Méditerranéens, notre monde [1]! »

Le Méditerranéen ne triche pas avec son cœur ou son esprit, il ne triche pas avec Dieu. Il croit ou ne croit pas. Il n’a pas de patience pour la théologie. Dieu le comble ou le déserte. On l’imagine volontiers se contentant de voir et de sentir, ne se prêtant à d’autre baptême que dans la mer. Peut-être aussi de nommer. Sans s’interroger sur les dessous ou les dessus. Menant une vie étoilée, ne goûtant que du pollen, s’embaumant d’un bouquet d’odeurs, tentant de donner à sa vie l’allure d’un hymne. Chaque jour serait de noces. Avec la terre, la mer et le vent ; l’absinthe et la menthe ; le monde et l’humain. Et ces noces se concluraient sans témoins. Dans la solitude.

Le Méditerranéen n’ambitionnerait d’autre bonheur que celui qu’il trouve à être ce qu’il est et à être exaucé par sa présence, dans la coïncidence avec soi, sans altercations internes ou externes, sans toute cette agitation que l’Occident judéo-chrétien souhaite promouvoir comme ressort de l’on ne sait quelle foi ou quelle responsabilité : « Il y a un sentiment que connaissent les acteurs lorsqu’ils ont conscience d’avoir bien rempli leur rôle, c’est-à-dire au sens le plus précis, d’avoir fait coïncider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu’ils incarnent, d’être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l’avance et qu’ils ont d’un coup fait vivre et abattre avec leur propre cœur[2]. » Le Méditerranéen mise sur la beauté et sur la chair avec la conviction intime, que rien ne délogerait, qu’il va les perdre. Sans grandes illusions, sans grands mirages. Il ne s’entendrait qu’à dénoncer la misère et célébrer la générosité. Il n’aurait alors d’autre choix que de se résoudre pour mieux connaître la satiété.

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[1][1] Edgar Morin, « Matrice de cultures, zone de tempêtes : Mère Méditerranée », dans Le Monde Diplomatique, août 1995, p. 12.
[2] A. Camus, Noces à Tipasa, dans Noces suivi de l’Eté, p. 20.
MENSONGE

L’homme ment comme il respire. Consciemment et inconsciemment ; volontairement et involontairement ; honnêtement et malhonnêtement. Pour toutes sortes de raisons, tour à tour nobles et scélérates, religieuses et intellectuelles. L’homme cache ses intentions ; il voile ses désirs. Il n’est pas jusqu’à son silence qui ne soit mensonger. Le mensonge n’est pas une exception mais la règle. Chacun ment, sait qu’il ment et se berce de l’illusion qu’on ne sait pas qu’il ment. C’est peut-être la civilisation, bâtie sur le mensonge, qui l’incite à mentir. Les hommes se mentent pour se supporter, mentent aux autres pour les supporter. L’existence serait moins viable si l’on cessait de mentir : « Ainsi que notre corps est enveloppé dans ses vêtements », déclare Schopenhauer, « ainsi notre esprit est revêtu de mensonges. »

L’homme ment parce que la vérité n’est pas toujours bonne à dire et qu’il vaut mieux (se) la cacher que (se) la dévoiler. Pour ménager des interlocuteurs qu’on heurterait, voire pour les protéger. Parce qu’on n’est pas sûr de pouvoir se faire comprendre. Parce qu’on n'amène pas autrui à composer sans aller le chercher là où il se trouve et qu’on ne l’intéresse pas sans commencer par lui mentir – sans pratiquer une version ou l’autre du « mensonge utile ». On ne peut renoncer au mensonge, qu'il porte sur soi, sur les autres ou sur Dieu, sans courir le risque de succomber au désarroi qui guette. L'accoutumance au mensonge le cristallise en conviction, voire sédimente en dogme.

Le mensonge le plus universel consiste encore à nier le mensonge généralisé alors qu'on sait pertinemment que les rets les plus solides dans la trame du récit de vie se brodent de mensonges qu'on ne révèle à personne. On ne devient rien qu’on ne commence par simuler et on ne le devient que dans la mesure où on le paraît. Le mensonge, renforcé par la simulation, consolide l’axe autour duquel se forme le caractère. On cultive son mensonge par décence ou par exhibition ; par vocation poétique ou pédagogique ; par envoûtement métaphysique ou religieuse ; par vice et par vertu. On ne loue pas ses propres qualités sans se ridiculiser, ses propres défauts sans se discréditer. Tocqueville a ce mot dans « Souvenirs » : « Les amis, eux-mêmes, ont coutume d'appeler candeur aimable le mal qu'on dit de soi, et vanité incommode le bien qu'on en raconte. » La sincérité ne paie pas autant que le mensonge.

Les partenaires dans une vie ou les protagonistes dans un débat ne comprennent souvent que leur propre raison, nullement celle des autres. On ne s’ouvre pas à l’autre ; on se ferme plutôt à lui. On se méfie de lui plus qu’on ne s’en remet à lui. On procède à nos rationalisations, mêlant cognitions et émotions, craintes et espoirs, sans soupçonner qu’elles ne sont qu’autant de résolutions de nos passions, de nos désirs et de nos intérêts. La raison universelle n’est accessible qu’aux hommes de science pour leurs calculs intersidéraux ou leurs décodages et croisements génétiques. Elle ne préside presque pas à nos délibérations. L’incompréhension guette la relation interpersonnelle, la mésinterprétation aussi. Souvent, le dialogue achoppe sur des considérations contre lesquelles se brise la raison : « Il est des maux, » déclare Sénèque, « qu'on ne guérit que par supercherie » (Sénèque, La colère III, XXXIX, 4). Le mensonge serait nécessaire au bonheur, du moins l'est-il pour assurer celui de son prochain. On doit assumer le risque du mensonge pour accéder à la vérité, de l'illusion pour connaître la foi, du rien pour s'inscrire dans un tout.

Le désastre politico-pathologique guette quand les penseurs s’emballent pour des constructions mensongères qu’ils s’avisent de présenter comme de grandes révélations métaphysiques ou que les individus laissent leurs petits mensonges végéter en mythes biographiques – animés par la paranoïa, la psychose… la névrose – qu’ils ne contrôlent plus. 

MERE

En français, mer rime avec mère. C’est dire que la seule déesse que les terres méditerranéennes s’accorderaient encore à reconnaître serait la Déesse Mère. On n’aura pas dû comprendre le culte que lui rendait Carthage. On ne peut concevoir qu’une mère – fût-elle déesse – demandât qu’on lui sacrifie des enfants. Une mère ne réclame rien, elle consent tout. C’est le royaume de la mère. C’est peut-être politiquement incorrect. La Méditerranée ne s’encombre pas de ces incorrections.

Migrant

Le migrant est déplacé. Il se remarque par son accoutrement. Ses frusques natales tranchent par leurs couleurs, leurs coupes et leurs marques. Quand il finit par se mettre à la tenue de son pays d'accueil, se résout à acheter un costume ou un ensemble dans les surplus, ils sont trop grands, longs et vieux, et c'est alors son allure qui dépareille. Il ne sait marier ni les couleurs ni les pièces de vêtement. Le temps qu'il se fasse à la mode, celle-ci a tourné : le migrant aurait toujours une mode de retard. Il a beau corriger sa mise et son maintien, il ne trouve pas la place qui lui convient ou lui revient. Son accent donne à sa voix des intonations rauques ou grinçantes. Sans cesse, il trahit quelque chose alors même qu'il cherche à le cacher. Partout, il traîne un regret ou un espoir qui biaise sa présence. Le migrant ne se fond pas dans son nouveau milieu sans exercer de violence contre soi.

Le migrant n'a plus que sa nostalgie comme patrie. Il n'est plus de son lieu natal, il ne sera jamais de son lieu de résidence. Une muraille, un mur, une cloison, un rideau le séparent de ses nouveaux voisins. Une déclinaison du regard, un travers dans la voix. Il a beau se mettre aux mœurs locales, recevoir des titres et des décorations, il reste à part. L'enfant qu'il porte en lui est d'ailleurs et reste ailleurs. Souvent, le migrant n'a rien à perdre et tout à gagner ; souvent, il n'a rien perdu et rien gagné. Il mène une vie transitoire dans un désert interne, une existence de pacotille dans des décors auxquels il ne prend pas le temps de s'accoutumer qu'il est au chapitre de la mort. En définitive, il meurt dans la déshérence du non-lieu. Goethe parle de « … la vie errante où chacun d’ordinaire ne pense qu’à soi[1]. »

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[1] Goethe, Faust et Le second Faust, Paris, Garnier, 1969, p. 228.

MIRACLE

On est présent et cette présence ne laisse de solliciter. On est là par hasard, on disparaîtrait par hasard. On vit sur et par le leurre d'une éternité qui peut s'évanouir à tout instant. Rien n'est jamais acquis ; tout est gratuit. On ne prend pas assez la mesure ou la démesure de la précarité et du caractère éphémère de notre présence au monde. Sa conscience et son inconscience motivent nos recherches, nos expériences et nos prières – la sensation d’être là, humain parmi les humains, ici et maintenant, sur une planète évoluant dans un système grandiose, doué d’une pensée où trottent de lancinantes questions.

Pascal n'était pas homme à se laisser impressionner par son intelligence, à attendre d'elle une révélation et à présumer de ses découvertes. Il était bouleversé par le silence qu'il percevait autour de lui et par l'infini qui l'environnait au point de succomber au vertige cosmique qui n'épargnerait que les bêtes. On n'a pas à quoi s'accrocher, on n'a rien à dire, on est étrangement là. Une brindille de paille, un roseau pensant : « Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il nous faut relever et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale » (B. Pascal, Pensées, § 200, Editions du Seuil, Points, 1962).

La seule certitude à laquelle l'on peut encore s'accrocher est le sentiment que notre présence relève d'un miracle qui menace à tout instant de crever. Tout est non-sens et il n'est de sens que dans le consentement à ce merveilleux non-sens. Tout est question et reste en question. Tout invite au doute et il n'est aucune raison d'en sortir si ce n'est pour se mentir et mentir aux autres. Tout oscille entre l'illusion et le mirage, le rêve et la réalité, l'exaltation et l'accablement. Tout est vain et rien n'est plus passionnant que cette vanité. On doit pouvoir se résoudre à « l’immense et sans limites dire Oui et Amen » nietzschéen. On doit mériter le miracle que recouvre sa présence et marquer sa gratitude pour cette grâce d'être, cultiver le sens du miracle pour mieux connaître l'extase, personnelle, réservée à chacun, de goûter le privilège qui nous est accordé. Il n'est du reste de salut qu'instantané et celui-ci s'insinue dans l'extase.

La question du miracle s'évanouit sitôt qu'on la pose, comme si, pour impérieuse qu'elle soit, elle serait illégitime. C'est que l'humain ne prend pas conscience, à la pointe de son être, du miracle de sa présence sans être pris de vertige divin. Le miracle est enclos dans l’âme humaine, quelle qu'elle soit, qu’on la considère de l’intérieur ou de l’extérieur, de près ou de loin, comme parcelle d’une âme termitière ou étincelle d’une âme cosmique, dans le contexte d'une religion ou de l'autre. On ne sait vraiment rien sinon qu'on est un miracle, invité à participer à l’œuvre de création. Chacun à son niveau, chacun à sa manière. Le miracle se présente à notre réveil et rien ne restitue autant le sens du miracle que la bénédiction que récite le juif à son réveil avant même de procéder à ses premières ablutions matinales. Ce serait l'un des mantras les plus exquis dans le recueil universel des mantras de toutes les religions : « Je te remercie, devant toi, Roi vivant et éternel, pour m’avoir restitué mon âme, par une grande pitié et par confiance en moi. » De jour en jour, de réveil en réveil, de grâce en grâce. Chaque jour jetant son éclairage sur les êtres et les choses ; chaque jour réservant son lot de malheurs et de célébrations.

MONDIALISATION

La distinction entre guerre civile intra-nationale et guerre internationale disparaîtrait avec les grands mouvements migratoires et la multinationalisation des entités étatiques historiques. Au XXIe siècle, les guerres partiront plus souvent de tensions au sein de populations mêlées et prendront davantage les allures de guerres civiles que de heurts entre les grandes puissances ou les puissances locales. Ces nouvelles guerres seraient autant de soubresauts des nations historiques tentant de s’insurger contre le régime mondialiste qui est en train de se mettre en place à l’échelle du monde autant qu’au sein de leurs populations respectives. Dans cette période de transition, qui risque de durer plusieurs décennies et de connaître des accès sanglants incontrôlables, les parties en lice ne seraient pas tant définies par des frontières géographiques que par des caractéristiques culturelles et linguistiques, tribales et ethniques, religieuses et communautaires. Quoiqu’une redistribution des populations – sous la pression de la violence politique, de l’intolérance religieuse ou du déplacement des marchés de l’emploi – ne soit pas à exclure, la grande mêlée humaine mondialiste reste inéluctable.

La mondialisation, dont la globalisation économique, telle qu’elle se dessine de nos jours, volontiers antisociale et anti-écologique, est à mettre à son débit, doit aller chercher sa régulation chez les Latins qui auraient été parmi les premiers mondialistes. C’est encore chez Epictète qu’on trouverait les traits qui nourriraient le manifeste d’une mondialisation qui ne serait pas que des produits (globalisation économique) mais aussi des êtres et s’inscrirait dans une gouvernance rationnelle du monde : « (4) Celui donc qui prend conscience du gouvernement du monde, qui sait que la plus grande, la plus importante, la plus vaste de toutes les familles est l’« ensemble des hommes et de Dieu », que Dieu a jeté ses semences non seulement dans mon père et mon aïeul, mais dans tout ce qui est engendré et croît sur la terre (5) et principalement dans les êtres raisonnables, parce que, en relation avec Dieu par la raison, ils sont seuls de nature à participer à une vie commune avec lui, (6) pourquoi un tel homme ne dirait-il pas : je suis du monde ; je suis fils de Dieu ? » (Epictète, Entretiens II, VIII, 2). Cette exhortation – un vœu pieux ? – présument que tous les hommes présentent les mêmes « prénotions » qui ne divergent que par leurs explicitations et leurs applications – mais souvent ce sont, bel et bien, celles-ci qui exacerbent l’humanité en chacun et la démonisent chez son prochain.

Kant aussi serait dans son genre un bon prophète de la mondialisation. Les maximes de sa morale se proposent de lier les hommes sans distinction de culture, de religion, de race, de couleur ou de nationalité. Son impératif catégorique garantit la conformité de la maxime subjective d’action qui anime chacun au principe de l’universalité concrète. Elle s’énonce de la sorte : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » (E. Kant, Métaphysique des Mœurs, Quadrige PUF, 1983, p. 285) ou encore : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ». Cette vision éthique du monde présume bien sûr de la rationalité des hommes, de leur égale dignité, et réclame en toutes circonstances leur non-instrumentalisation : « Agis de telle sorte que tu traiteras l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » (295). Les passions – nationalitaires ou religieuses se dissimulant derrière les rhétoriques identitaires – ruineraient pour l’heure toute délibération dépassionnée-rationnelle que réclame la mise en place d’une éthique mondialiste. Mais on saurait au moins, avec Kant, quoi viser, en l’occurrence l’accord de la volonté pratique avec la raison pratique universelle – « l’idée de la volonté de tout être raisonnable conçue comme volonté constituant une législation universelle » (297). Dans le souci écologique, dans le culte religieux, dans la recherche scientifique… dans le loisir d’être humain.

Morale

La morale méditerranéenne serait de diligence selon le principe taoïste et rabbinique : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse. » C'est plus dissuasif qu'exhortatif. Une morale qui s'exerce sur soi pour se garder contre les travers et les perversions dans sa relation à l’autre. Ce n'est pas la morale de l'amour du prochain ou le service de l'autre. On n'incite pas, on dissuade. Une morale plus talmudique qu'évangélique. Je ne veux pas me convertir, je ne cherche pas à le convertir ; je ne veux pas qu'on me corrige, je ne cherche pas à le corriger. On doit travailler sur soi davantage que réclamer de l'autre. Dans le premier cas, on est censeur de soi ; dans le second, respectueux de son frère. On devrait à mon sens être davantage gardien de soi que de l'autre pour mieux garder l’autre et rompre avec la magie de toutes morales incantatoires qui n’intiment rien moins que de se déprendre de soi pour se mettre au service de l’autre. Ce souci de soi autoriserait un hédonisme dans la limite des bonnes mœurs. Ce n'est ni le loisir grec ni le loisir romain. C'est le loisir arabe : une douce rumination de sa présence – être pour être – au coucher du soleil. Le loisir hébraïque aussi : s'endormir comme si c'était pour notre mort ; se réveiller dans un miracle sans cesse renouvelé.

MOUSTIQUE

Le moustique est une véritable plaie. Il s'invite dans votre vie et attaque sans avertir. Il vous surprend dans votre sommeil, vous en arrache et vous laisse avec des brûlures contre lesquelles vous ne pouvez rien. Vous tentez de retrouver le sommeil. En vain. Son vrombissement, à peine perceptible, résonne comme un assaut contre le plus légitime et délicieux des droits – le droit au sommeil. Vous tentez de vous dérober en entrant sous vos couvertures, protégeant vos mains et votre visage, ne laissant à découvert que vos narines. Son vrombissement vous sort de vos retranchements : « S’il lui prenait de se glisser par les narines et d’aller piquer le cerveau ! » Vous vous tournez sur le côté gauche – il vrombit ; vous vous retournez sur le côté droit – il vrombit. Vous vous levez, vous allumez, vous le cherchez. Il reste introuvable ! Vous retournez à votre lit, prêtant l’oreille, vous le croyez parti, pulvérisé par la lumière. Vous renouez même, en chantant victoire, avec vos rêves de paresse. Mais à peine retrouvez-vous le sommeil qu’un nouveau vrombissement ruine votre dérisoire illusion. Il ne partira pas tant qu’il n’aura pas sucé de votre sang ou que vous ne l’aurez pas détruit. Vous changez de chambre et de lit – il vous suit ! Il a goûté de votre sang, il n’en est pas mort, il en veut encore. Vous vous mettez en position de combat, immobile, les sens aux aguets, les mains tendues, prêtes à l’écrabouiller. Il vous nargue ; il me nargue.

En définitive, je me résous à recourir aux grands moyens. Un insecticide imparable. Une bombe ! La plus belle ! Celle-là même que j'utilise contre les cafards. Bientôt c'est toute la maison qui empeste la mort aux moustiques et je dois retourner à mon lit partiellement étourdi. Une demi-heure plus tard, je suis de nouveau réveillé. Par un vrombissement. Le sien ou celui d'un autre. Invincible ! Intraitable ! Implacable ! Il me suivrait partout, le minuscule vampire, il me poursuivrait. Ce n'est qu'aux premières lueurs de l'aube qu'il se décide à se calciner dans la souriante et mortelle lumière du jour. Je suis indemne.

Jacob passait ses nuits à lutter avec des anges, moi je passe les miennes à résister aux moustiques. Je ne sais lequel des deux, je l'avoue, a plus de mérite…

MUSIQUE

Dans la musique le sentiment réhabilite la vérité intérieure et intime le recueillement avec elle contre sa diversion par les nuisances des hommes et le chahut de leur monde. Platon privilégie tant le rôle de la musique dans la cité qu’il lui accorde un rôle quasi sacré : « Nulle part on ne touche aux modes de la musique sans toucher aux lois les plus importantes de la cité » (Platon République IV, 424c). Nietzsche exalte les ondes de la volonté qu’elle émet et la promeut, comme pour toute mystique, au rang d'un enchantement magique. Il manque de s’expliquer – comment aurait-il pu le faire ? – le saisissement par la musique qui serait aux arts ce que la logique est aux sciences.

La musique vernit les instants passés à l'écouter. Elle galbe le sentiment et rehausse les souvenirs. Elle sort l’intimité de sa réserve pour lui donner de l’éclat, voire de la virtuosité. La musique sonne comme une récréation du manège des dieux et des démons. Elle est légende de l’âme, secrétée par elle pour s’en bercer. La musique trame l'impossible sur le silence et c'est ce qui en elle nous séduit, nous entraîne, nous exauce. Elle assouvit notre besoin de rédemption plus que notre quête de divertissement. Passant d'une culture à l'autre, d'une religion à l'autre et d'une oreille à l'autre, elle se veut absolument universelle. On aura oublié les textes les plus sacrés, ensevelis sous leurs commentaires, qu'on n'oubliera pas Beethoven et Mozart.

La musique ne dit rien ; elle ne doit rien dire. Sinon, elle s’enrichit ou s'encombre de dérisoires ou dramatiques babils. La parole ne se coule pas du reste en elle sans prendre un air contusionné, déluré ou recueilli.

La musique n’emporte l’adhésion qu'autant qu'elle reste en puissance et attire ses auditeurs vers le non-lieu de la liturgie.