ARTICLE : MOGADOR DES JUIFS

17 Sep 2023 ARTICLE : MOGADOR DES JUIFS
Posted by Author Ami Bouganim

Une île, située dans le sud marocain, à un kilomètre et demi de la côte, continue de recevoir toutes sortes de vents qui remuent ruines et souvenirs. Elle est sectionnée en deux îlots dont l'un a mérité le nom de Firaoun ou Pharaon pour sa résistance aux assauts de l’Océan. Elle est déserte, depuis un siècle au moins, interdite d'accès aux visiteurs, encore plus aux gens du voyage qui caresseraient une vocation insulaire. Une végétation sauvage étend son linceul sur de troubles vestiges historiques que les étourneaux, oiseaux solaires, ne quittent plus. Cette île passe pour avoir abrité la ville libyque de Tamusiga et servi les Phéniciens au VIIe siècle. Certains voient en elle Cerné que mentionne Hannon dans son périple (475-450 av. J.-C.) au service du Sénat de Carthage ; d'autres la Cerné dans le contestable récit de Scylax :

« Les commerçants sont phéniciens ; quand ils arrivent à Cerné, ils amarrent leurs vaisseaux ronds et dressent des tentes dans l'île. Ils déchargent leur cargaison et la transportent à terre dans de petites embarcations. Il y a là des Éthiopiens avec qui ils font des échanges. Ils troquent leurs marchandises contre des peaux de cerfs, de lions et de léopards, contre des peaux ou des défenses d'éléphants, contre des peaux d'animaux domestiques. »

Cette île est plus sûrement l'une des îles Purpuraires – insulae purpurariae – où Juba II, maître des sciences et protecteur des arts au Ier siècle av. J.-C., produisait sa pourpre de Gétulie, célèbre dans le monde romain. Elle provenait de glandes, Purpura Haemastoma, grandes comme des phalanges, qu'on exposait au soleil pour que de jaunes, elles deviennent verdâtres avant de virer au bleu, puis au violet et enfin au pourpre.

Aujourd'hui, l'île est rattachée à la ville qui a poussé sur le continent et que ses habitants, presque tous musulmans, appellent Essaouira. Ce nom lui viendrait des remparts qui l'enserrent sur trois de ses flancs, lui donnent l'allure d'une petite enceinte et la dessinent si bien qu’elles en graveraient le relevé sur l’Océan – Souira en arabe. La muraille haute de neuf mètres se déroule sur près d’un kilomètre, marquant comme des pauses aux deux ou trois forteresses, nommées scalas, qui commandent respectivement le port, la casbah, les marchés. Désormais, la muraille ne protège plus la ville que contre l'Océan qui menace, jour après jour, d'investir la presqu'île sur laquelle elle s'étend. Les remparts et les rues sont au demeurant si rectilignes qu'on ne connaîtrait ville mieux dessinée – souira encore – au Maroc. De leur côté, les Berbères de la région la nomment Tassourt – mur en tachelhit, la variété régionale de l’amazigh (le berbère). Cela dit, la ville ne se décide pas à perdre son glorieux nom de Mogador, dérivé selon certains du phénicien migdol – tour de guet, selon d'autres d'une contraction latinisée de Sidi Mgdol, marabout des lieux. Sous le charme des lieux, Paul Claudel déclarait dans Le Soulier de Satin :

« Il n’y a qu’un certain château, que je connais, où il fait bon être enfermé... Il faut plutôt mourir que d’en rendre les clés... C’est Mogador en Afrique... »

Essaouira est située en territoire berbère, à la charnière entre le pays Haha berbérophone au sud et le pays Chiadma arabophone au nord. Sa température, étrangement constante, varie autour des 20°, sans grands écarts entre le jour et la nuit, ni entre l'été et l'hiver. Quand les saisons tournent, la presqu’île est parcourue par de vigoureux alizés qui s’acharnent contre d'augustes araucarias et de frêles palmiers. Des goélands, des mouettes, des hirondelles gardent leurs distances du faucon d’Eléonore qui niche entre avril et octobre au sommet des montagnes environnantes. Malgré les vagues écumeuses ou grâce à elles, on succombe vite au régime paradisiaque qui règne dans la ville et inspire aux visiteurs une telle ébriété qu’ils ne veulent plus partir. Ils ne souhaitent rien plus que se laisser bercer. Ils ont succombé au syndrome de Mogador qui incarcère ses bienheureuses victimes entre les remparts de la ville, les installe dans un riad de la casbah ou un taudis du mellah et leur inspire de brumeux ou sereins poèmes.

Seuls les Gnawas seraient immunisés contre les maléfices qu'exercent les vents et les vagues de Mogador. Ces ménestrels descendent pour certains des esclaves noirs qui ont construit la ville ; ils connaissent par conséquent les craintes et les hantises nichées entre ses murs. Ils se livrent régulièrement à des séances musicales pour écarter les sécheresses, les épidémies, les calamités, naturelles et surnaturelles, qui risquent de s’abattre sur les lieux. Les Gnawas passent pour chasser les démons, les noirs, les bleus, les rouges, les verts, les jaunes, les violets..., et même leur mère, la terrible et envoûtante Aïcha Qandisha. Ils s'accompagnent de tambours et de castagnettes, au rythme sourd et acharné de leur guembri constitué de nerfs de chameaux tendus sur un manche en arar greffé à une carapace de tortue dont les pincements remuent les boyaux des auditeurs. Le « Soudan », qui désigne plus sûrement l’au-delà du Sahara que le pays qui porte ce nom, retentit toujours dans les chants qu'ils scandent pour exténuer le souvenir de l'esclavage, comme dans Boulila, Maître de la Nuit :

Kankani Boulila, ô Boulila !

Kankani Boulila, que Dieu ait ton âme !

Il était possédé par une Jania, ô Boulila !

Ils m’ont amené ô mes amis, Boulila !

Du Soudan, ils m’ont amené !

Ils m’ont amené, ô mes yeux, Boulila !

Ô Boulila que Dieu ait ton âme !

Le Soudanais, le Soudanais, ô Boulila !

La ville conserve également le souvenir des Juifs qui l’habitaient depuis sa fondation. Ils l’ont quittée dans les années 60 et 70, laissant derrière eux leurs morts et leurs synagogues. Leur départ a été précédé par celui des chrétiens dont l'église continue de faire tinter ses cloches pour signaler la présence d'un irréductible curé en terre d’Islam. Ces dernières années, les sardines aussi ont migré pour des eaux plus limoneuses, portant un coup fatal aux conserveries locales, poussant les malheureuses mouettes qui vivaient de l'Océan à se mettre aux mœurs des chats et des rats et à se contenter des détritus de l’habitant. Pourtant, cette ville ensablée, qui tente de se reconvertir dans le tourisme, a été un jour la porte d'entrée de l'Occident, le port de Marrakech et le débouché des caravanes venant de Tombouctou.

Le Port du Roi

Un jour que le roi Sidi Mohamed ben Abdallah, connu comme Mohamed III (1757-1790), descendait la côte vers le sud, il aborda une presqu'île où végétait une bourgade. Il venait de rétablir l’ordre dans son royaume et cherchait un lieu où installer un port qui serait moins ensablé et plus rassurant que celui de Salé, d'où ses corsaires sortaient harceler, en son nom et sous la bannière de l'Islam, les bateaux européens qui passaient au large. Il souhaitait également briser les privilèges que des accords maladroits, conclus en 1751, accordaient aux marchands danois dans la plupart des ports du Maroc, celui d'Agadir surtout, par lequel transitait le gros du commerce extérieur et qui échappait totalement à son autorité et à son contrôle. En longeant le rivage, il tomba sur les ruines d’une petite forteresse – Castello Real –, érigée en 1506 par le roi Manuel 1er du Portugal. En 1510, les Portugais durent l’évacuer sous les harcèlements des Berbères incités par l’imam Al-Jazouli contre les chrétiens. En 1626, dans une lettre à Richelieu, Rasilly signalait la baie de Mogador et conseillait de « commercer avec les gens de Diabat ». En 1628, le sultan Abd el-Malek restaura la forteresse et fit construire une première scala sur son emplacement. En 1641, le peintre Adriaen Matham, à bord d’un navire hollandais, faisait état de l’existence d’une casbah où vivaient des corsaires des Bani Antar. Ceux-ci déléguèrent aux Hollandais un interprète juif qui leur fournit « du pain frais, des amandes, des raisins et des gâteaux d’olives d’un goût excellent... » Mohamed III succomba à l'étrange envoûtement que le site presqu'insulaire ne cessera d'exercer sur ses hôtes et décida d'en faire le premier port du royaume. Il avait dans ses geôles un certain François Cornut, architecte de Toulon, fortificateur du Roussillon, qui avait été fait prisonnier en 1766 dans le désastre de Larache. L'architecte consentit, bon gré mal gré, à dessiner les plans d'une ville qu'il conçoit sur le modèle des Presidios portugais et espagnols – une ville-entrepôt fortifiée de toutes parts. Peut-être même dirigea-t-il une partie des travaux auxquels furent attelés près de cinq cents prisonniers chrétiens, dont le légendaire Ahmed-le-Renégat, dont le nom est gravé sur la Porte de la marine et que l'histoire retiendra comme le bâtisseur de Mogador.

Une fois la ville construite, le roi ne sait trop comment la peupler. Il commence par y installer des soldats, chargés de la défense des portes, de la surveillance des marchés et du contrôle du port. Des soldats noirs surtout – des abid al-Boukhari –, descendants des esclaves qui prêtaient serment d’allégeance au roi sur le Recueil des Traditions de l'imam Al-Boukhari. Un contingent de renégats également, logés dans une rue de la casbah, dont le nom immortalise à ce jour leur souvenir. L'encadrement est assuré par des officiers recrutés au sein des unités d'élite de la somptueuse Fès. D'abord réticents, ils n'acceptent de quitter leurs quartiers que séduits par la perspective de s'enrichir au plus vite et de rentrer au bercail. Le roi donne encore l’ordre aux consuls et marchands chrétiens de quitter Agadir pour la nouvelle ville. Les premiers refusent, les seconds se dérobent et en 1773, Agadir est investie par une puissance armée venue de Marrakech. Ses habitants ne sont épargnés que contre l'engagement de s'établir à Essaouira. Les Gadiris seront bientôt suivis par des gens des Bani Antar, peuplade berbère des versants occidentaux du Haut-Atlas.

Les Courtiers du Roi

Sur ce, Mardoché Chouraqui ou Chriqui, interprète et conseiller juif du roi, connu comme le hazan pacha, propose d'installer dans la ville des représentants des familles juives les plus riches de l’Empire. Chargé de les choisir, il établit une première liste de dix personnalités : Abraham ben Joseph Sumbal de Safi, Abraham ben Isaac Corcos de Marrakech, Salem Delmar – qui deviendra Lebhar – de Marrakech, Aaron ben Moses Aflalo d’Agadir, Judah ben Samuel Lévy-Yuly de Rabat, Mosès Aboudarham de Tétouan, David ben Moses Peña d’Agadir, Abraham ben Josua Lévy-Bensoussan de Rabat, Mosès ben Judah Anahory de Rabat, Joseph ben Abdi Delvante – qui deviendra Chriqui – de Safi. Un dahir du roi leur accorde le glorieux et très convoité titre de Tajer as-Sultan – Courtier ou Marchand du Roi – dont l'institution remonte au XVIe siècle. Il garantit leur maison contre l’arbitraire des potentats locaux et les soutire, avec les membres de leur famille, aux tribunaux du royaume puisqu’ils ne sont plus justiciables que du souverain. De plus, ils sont exempts de l'impôt coranique – la Jeziya –, de même que des autres contributions auxquelles étaient astreints les Juifs. Surtout, le roi leur avance les fonds nécessaires à leur installation dans le nouveau port et leur concède le monopole sur l’exportation de la cire, du tabac, des plumes d’autruche, des amandes, de même que des parts importantes dans l’exportation des peaux, des laines et... des mules pour les États-Unis. Ils bénéficient encore de nombreux droits sur les importations. En échange, les courtiers s'engagent, outre le remboursement des prêts, à se tenir à la disposition du roi, ne se déplaçant pas sans son autorisation. Ils doivent lui communiquer les renseignements que leurs agents commerciaux recueilleraient dans les terres intérieures et dans les États européens avec lesquels ils commerceraient par l'intermédiaire des membres de leurs familles installés un peu partout en Europe, Gibraltar et Londres surtout. Ces conditions, somme toute intéressantes, n'allaient cesser d'attirer, au cours des décennies qui suivirent la création de la ville, de nouveaux courtiers comme les De Lara d’Amsterdam, les Akrich de Livourne, les Cohen Solal d’Alger...

Les premiers courtiers reçoivent des bâtisses qu’ils peuvent racheter au Trésor public ou louer pour des sommes modiques. Elles sont situées dans le quartier – la vieille casbah d'aujourd'hui – qui abrite le palais du gouverneur et où les hauts fonctionnaires, de même que les courtiers chrétiens et musulmans, ont leurs résidences. Une garde privée de deux soldats assure leur protection et un couple d’esclaves noirs est assigné à leur service. Ils débarquent avec des assistants, des auxiliaires, des servantes et leurs... rabbins qu’ils tentent d’imposer à la toute nouvelle communauté. Aaron Aflalo s'empresse d'installer une première synagogue dans la chambre la plus spacieuse de sa demeure, investissant son oncle, à moins que ce ne soit son cousin, des plus hautes charges rabbiniques. Des boutiquiers et des artisans, bientôt organisés en corporations, suivent les courtiers, venant des villes impériales ou du bled. Les musulmans, qui n'étaient ni dignitaires ni militaires, de même que les Juifs qui n'avaient pas de titres, s'entassent dans les quartiers populaires de la médina. Les courtiers commencent par importer des tissus et des lainages, des épices et du sucre, du papier et des miroirs. Des matériaux aussi et, à partir de 1774, du thé des Indes. Ils exportent des laines, des amandes, du cuivre, des défenses d'éléphants et... des esclaves Bambara du Soudan. Ils s’acquittent régulièrement de missions politiques et économiques en Europe et une fois l’an, ils se rendent en grande pompe à Marrakech avec leurs collègues musulmans et chrétiens pour rendre hommage au roi, lui offrir des cadeaux et s'acquitter de leurs dettes.

Les victimes du Roi

Dans les dernières années du règne de Sidi Mohamed, la situation de nos courtiers se dégrade. Sous la pression de ses conseillers, juifs pour certains, le roi se met à favoriser les chrétiens. Un millier d'Européens, des Anglais, des Français, des Hollandais et des Espagnols surtout, représentant une douzaine de maisons de commerce, habitaient alors Essaouira. Le retournement du roi est tel qu’il les installe dans les résidences juives. En 1789, les courtiers juifs reçoivent l’ordre d'entretenir, à leurs frais, les nombreux canons de la ville et de transmettre à leurs collègues chrétiens les fonds du Trésor et les marchandises du roi. Un ordre de ce dernier vient même leur interdire de continuer à se vêtir à l’européenne, privilège insigne dans un pays où le commun des Juifs était soumis à des restrictions vestimentaires et à des brimades infamantes. Encouragés par ces signes de désaveu royal, les habitants musulmans s'enhardissent à se moquer des courtiers juifs, se livrant à toutes sortes de provocations destinées à les humilier.

Sur ce, Sidi Mohamed vint à mourir (1790) et la situation des courtiers de Mogador menaça de tourner au drame. Moulay Yazid – surnommé El-Zehar ou Le Blond pour le teint clair qu'il tenait d'une mère ou d'une grand-mère irlandaise – sortit du tombeau de Sidi Abdesslam ben Mechich où il attendait impatiemment la mort de son père, décidé à régler ses comptes avec tous ceux qui n’avaient pas soutenu ses nombreuses tentatives de rébellion. Il commence par se déchaîner contre les Juifs de Tétouan, puis contre ceux de Fès dont il pend et empale une brochette de notables. En 1792, il s'empare de Marrakech, fait massacrer des milliers de personnes, crever autant de yeux et il publie un édit ordonnant de décapiter la bagatelle de soixante notables juifs à Mogador. Selon d'autres sources, il aurait ordonné de pendre par les pieds une dizaine seulement et de leur donner la bastonnade jusqu'à ce qu'ils rendent l'âme ou se convertissent à l’Islam. Heureusement, Moulay Yazid succomba à ses blessures de guerre et son successeur, Moulay Sliman (1792-1822), plus conciliant, abolit les privilèges des marchands chrétiens et rétablit ceux des juifs. Il prend même à son service un médecin de la ville du nom d'Eliyahou Outmezguine et nomme un autre Juif de Marrakech, Chalom Abitbol, capitaine du port d'Essaouira.

Dans le cortège des troubles qui suivivent la mort de Sidi Mohamed, un événement particulièrement dramatique devait laisser une marque indélébile sur la communauté juive de Mogador. Dans la région d'Ifni, un marabout des Aït ba-Amram du nom de Bou-Halassa – l'Homme au Bât –, particulièrement charismatique, se pose lui aussi en héritier et successeur du roi. En 1792, il marche sur le nord du pays, décidé à investir Marrakech. À Oufrane, plaque tournante du commerce saharien, il réunit les Juifs de la bourgade, allume un énorme bûcher et les somme de choisir entre la conversion et la mort. Les notables de la communauté, au nombre d’une cinquantaine, avec Judah ben Naphtali Afriat à leur tête, se purifient, prononcent leurs prières et se jettent l’un après l’autre dans le brasier. Désarmés par leur détermination et leur courage, les Berbères libèrent le reste des Juifs qui recueillent les cendres des martyrs – entrés dans l’histoire des Juifs du Maroc comme les nisrafim ou les Brûlés – pour les ensevelir dans une grotte à laquelle on donne le même nom que le caveau où sont enterrés les patriarches hébreux à Hébron : le caveau de Makhpélah. Les descendants des martyrs gagnèrent Essaouira, ouvrant la voie à l'émigration de Juifs d'Oufrane vers cette ville.

La création du mellah

Les gens de Mogador ne s'étaient pas remis des troubles politiques qu'ils succombèrent en 1799 à la peste qui décima le tiers de la population du Maroc. À Mogador même, on dénombra près de 5 000 morts, surtout parmi les habitants de la médina. Les riches courtiers de la casbah avaient fui les lieux, condamnant la malheureuse ville à l'inactivité, au point que Moulay Sliman dut interdire l’émigration... des femmes juives pour retenir les maris et prévenir la ruine du pays. Les chrétiens, protégés par leurs nations respectives, continuant de partir, ils laissent le gros du commerce aux autres courtiers. Passablement contrarié par la pénétration chrétienne, Moulay Sliman entreprend de décourager les importations en les soumettant à de lourdes taxes. En 1807, en visite dans la ville, il ordonne encore, on ne sait trop pourquoi, de séparer les Juifs et les musulmans qui cohabitaient dans la médina et de concentrer les premiers dans un quartier qui leur serait réservé – en 1808, naissait parallèlement à Mogador, Rabat, Tétouan et Salé, le mellah, le ghetto des Juifs marocains, calqué sur ceux de Fès, Meknès et Marrakech. Voulait-on garantir leur sécurité en les regroupant dans un quartier protégé ou au contraire les humilier en les parquant dans un périmètre où, dès le début, sévissait la pire promiscuité ? Selon une des légendes, plutôt étranges, qui entourent cet événement à Mogador, les Juifs auraient quitté précipitamment leurs maisons dans la médina, cédées à perte aux musulmans, un samedi, tant ils avaient hâte de gagner leur nouveau quartier.

Les courtiers continuèrent, eux, d'habiter la casbah et à l'accession au trône de Moulay Abd el-Rahman (1822-1859), ils voient même leurs privilèges et leurs prérogatives grandir. Entre-temps, nombre d'entre eux s'étaient établis en Angleterre où on les désignait sous le nom de Berbériscos, dont le représentant officiel du sultan et président de la synagogue séfarade-portugaise, Méïr Maknine, qui défraya la chronique en laissant de lourdes dettes un peu partout en Europe. La pénétration anglaise à Mogador atteint de telles proportions qu'un visiteur qui demandait ironiquement à ses hôtes si la ville appartient au sultan ou à la reine s'entend répondre : « Aux deux, Sir. »

En 1856, le sultan signe avec l’Angleterre un traité qui fait d’elle un partenaire privilégié du Maroc, reconnaît la liberté de commerce et abolit la plupart des privilèges et monopoles royaux. Le traité reconnaît encore aux sujets britanniques le droit de détenir des propriétés et n'attend d'eux que des taxes de douane. La synagogue la plus cossue de la ville, de rite portugais, construite en 1883 par la famille Attia – qui deviendra dans la deuxième décennie du XXIe siècle Bayt Dakira sous l’égide du conseiller de S.M., André Azoulay – est une copie conforme de la vieille synagogue de Manchester. En 1858, un premier service postal est assuré par les Anglais et en 1903, un premier vapeur relie Mogador à Londres en dix jours alors qu'il fallait trois à quatre semaines à la compagnie Paquet pour assurer la liaison avec Marseille.

En 1843, débarquait à Mogador, venant de Marrakech, Salomon Corcos, muni d’un dahir royal qui devait installer ses descendants aux commandes de la communauté juive pendant plus d'un demi-siècle : « Le Juif Salomon Corcos est notre Juif, notifie le roi au pacha de la ville, il est en charge de nombre de nos affaires. Prends cela en considération et fais preuve de bonté à son égard : il ne veut aucune des fonctions réservées aux Juifs, rien d’autre que sa protection personnelle. » Corcos apportait avec lui le sens du pouvoir et peut-être aussi un certain orgueil aristocratique. Originaires de la petite ville de Carcosa en Castille, les Corcos descendent d'une riche lignée de lettrés. Salomon Corcos, fils d'Abraham, nous a laissé un commentaire sur la grand-œuvre astronomique d'Isaac Israëli : Le Fondement du Monde ; un autre, Yomtob, de Monzon, a participé à la dispute de Tortose qui opposa en 1413-14 les représentants de la communauté juive aux membres du clergé espagnol. Quand les Juifs sont expulsés d'Espagne (1492), les Corcos se dispersent en Europe. On en trouve à Rome où ils sont banquiers et rabbins, à Venise également, de même qu'à Gibraltar où Joseph (ben Yéhoshoua) Corcos écrit son Shiour Koma (1811), œuvre liturgique émaillée de passages extraits du Livre de la Splendeur (le Zohar), de même que son Yossef Hen (1825), des commentaires sur le Pentateuque. On rencontrait encore des Corcos en Tunisie, en Palestine, en Égypte, puis en Angleterre. Au Maroc, ils figurent parmi les dirigeants des Juifs expulsés d'Espagne – les mégorachim – qui montrèrent de longues réticences à se mêler aux Juifs locaux, descendants pour la plupart de Berbères. Abraham (ben Judah) Corcos, mort en 1719, fut du reste le premier Juif du Maroc à porter le titre de Courtier du Roi.

Les Français et les Espagnols

En 1844, les Français décident de sévir contre les Marocains qui soutenaient Abd el-Kader, le chef de la résistance algérienne. Ils battent les armées du sultan à Oued Isly, près d’Oujda, leur infligeant une cuisante défaite, la première que le Maroc essuyait depuis des siècles et qui ruinait sa réputation d'invincibilité. Les Français bombardent encore la ville de Tanger et le 15 août, en début d’après-midi, le prince de Joinville, fils de Louis-Philippe, attaque Mogador : « Ce fut comme une grêle de bombes, raconte un témoin, qui n'arrêtèrent pas de tomber de deux à cinq heures et demie du soir. » Très vite, l’artillerie marocaine, manquant de munitions, cesse de riposter. Dès les premiers tirs, la tête de son premier canonnier, Omar le Renégat, « avait volé au ciel ». Le bombardement est suivi du débarquement d'un corps expéditionnaire de cinq à six cents hommes. Ils investissent d'abord la casbah, désertée par ses habitants, puis la médina et enfin le mellah où les Français sont accueillis en libérateurs. Le lendemain, Joinville soumet la ville à un nouveau bombardement, question de détruire ses canons. Puis il s'installe sur l’île qui servait alors de pénitencier. Quand il quitte les lieux, le 16 septembre, Mogador est investie par les Berbères Chiadmas, qui mettent à sac ses quartiers, se déchaînant en particulier contre les gens du mellah. Il faut attendre plusieurs mois pour voir le calme et la sécurité revenir dans la région et les courtiers rentrer chez eux.

Mogador ne s’était pas remise du bombardement des Français et du pillage des Chiadmas qu’elle doit faire face aux Espagnols. Dans le nord du pays, des tribus berbères attaquent la localité de Ceuta, détruisant une borne frontière sur laquelle figuraient les glorieuses armes espagnoles. Aussitôt, une armée de 50 000 hommes, qui n'attendait visiblement qu'une occasion pour se livrer à des exercices militaires, envahit le Rif et investit Tétouan. Puis des navires battant pavillon espagnol paradent en face de Mogador. À leur habitude, les courtiers juifs quittent précipitamment les lieux, avec leurs familles et leurs représentants. Les plus riches gagnent Gibraltar ou Londres ; les autres se contentent du bled où ils sont des centaines à se terrer. En définitive, les Espagnols décident d’épargner Mogador en échange d'un traité de paix aux termes duquel le roi du Maroc – Sidi Mohamed ben Abd ar-Rahman qui venait d'accéder au trône (1859) – s’engage à leur verser vingt millions de piastres d’indemnités. Mais en septembre 1860, quand la délégation espagnole se présente à Mogador pour recevoir une avance, elle doit se contenter des coups et des invectives de la populace. Peu après, une seconde délégation prend soin de s’annoncer par des navires de guerre et le caïd se résigne à contenter les Espagnols, qui menaçaient de nouveau de donner l'ordre de détruire la ville, en leur versant une première tranche de cinq millions de piastres. Les tractations entre les belligérants peuvent reprendre. Le roi étant pratiquement ruiné, les Espagnols proposent d'échanger Tétouan contre... Mogador. Aussitôt les Anglais qui, eux aussi, entretenaient de troubles relations avec cette ville décident de se mêler pour l'empêcher de tomber aux mains de leurs rivaux. En juin 1861, les Espagnols graissent de nouveau leurs canons et les Marocains s'empressent de verser trois millions de piastres supplémentaires, qu’ils empruntent aux Anglais. Du coup, le Maroc se retrouve débiteur des uns et des autres : les traités commerciaux avec la Grande-Bretagne sont reconduits et même consolidés et des contrôleurs espagnols, chargés de percevoir la moitié des revenus, s’installent pour vingt ans dans les ports, contribuant par leur convoitise et leur immunité à précipiter la ruine du pays.

La misère de Mogador

Sur ce, à Londres, Sir Moses Montefiore, riche marchand qui se sentait un devoir religieux d'intercéder en faveur de ses coreligionnaires persécutés à travers le monde, décide de s'intéresser de près au sort des Juifs de Mogador. Il crée le Committee for the Relief of the Sufferers at Mogador et charge un membre éminent de la communauté anglaise, Moses Haïm Picciotto, d'étudier la meilleure manière d’utiliser les fonds collectés. Bouleversé par la misère des gens du mellah et scandalisé par l'indifférence des courtiers de la casbah, celui-ci recommande de rénover le mellah et d'ouvrir une école. Or peu après sa visite, un enfant juif est assassiné à Safi et un peu partout au Maroc des Juifs sont molestés et incarcérés. En 1863-64, c'est Moses Montefiore en personne, âgé de soixante-dix-neuf ans, qui se rend dans l'Empire chérifien. À Mogador, il est reçu par Abraham Corcos, vice-consul des États-Unis et fournisseur du roi en délicatesses européennes. Bouleversé à son tour par la promiscuité et la misère qui règnent dans le mellah, Montefiore demande au gouverneur l'allocation d'un terrain pour étendre son périmètre. Les autorités se dérobent, craignant la réaction des berbères Chebanat dont les habitations jouxtent le mellah. À Marrakech, où il arrive dans un dais, encadré par des dizaines de cavaliers Haha, Montefiore est reçu par le sultan avec tous les honneurs. Il réussit à lui soutirer un dahir, daté du 5 février 1864, qui reconnaît l’égalité juridique entre Juifs et musulmans et interdit les brimades et les punitions corporelles contre les premiers. L'accueil réservé à Montefiore, tant à Mogador qu'à Marrakech, de même que la publication du dahir royal, tournent la tête aux Mogadoriens : excités par la puissance qu'ils prêtent au philanthrope, ils se croient affranchis de l'autorité du sultan et poussent l’audace jusqu'à braver – en public ! – leurs compatriotes musulmans. Les courtiers contractaient pour leur part la manie d'ameuter l'opinion philanthropique juive internationale chaque fois que l'un d'eux était assassiné, molesté ou simplement grugé.

En 1863, débutent les travaux de construction d'une deuxième casbah et en 1869, le sultan ordonne son extension pour loger les marchands, juifs pour la plupart, qui continuent d’affluer à Mogador. Ils s'attellent bon gré mal gré à restaurer les bâtisses du mellah qui menaçaient de s’écrouler. Ils installent une fontaine, posent des égouts et ouvrent une première école et un premier hôpital (1867) sous l'égide de l'Alliance Israélite Universelle (A.I.U.), association qui venait de naître à Paris pour secourir les Juifs persécutés à travers le monde. Ils consentent même à s’acquitter d'une taxe sur la viande pour soutenir les deux établissements, n'en considérant pas moins d'un mauvais œil l'intervention de l’A.I.U. dans leurs affaires intérieures, craignant surtout de voir baisser leurs revenus provenant des loyers dans le mellah. Il ne leur prend pas beaucoup de temps pour se raviser, arrêtant leur soutien, et deux ans seulement après leur ouverture, l'hôpital et l'école doivent fermer. L’émotion des nombreux visiteurs, bouleversés par la misère qui sévit au mellah, gagne des jeunes gens dans la casbah et en 1874, ils s'allient des coreligionnaires du mellah pour créer une première association de charité et d'aide aux malades – La Compagnie pour le soulagement des âmes. En 1878-79, la sécheresse et la famine qui déciment de nouveau le tiers de la population du Maroc, poussant les gens des campagnes vers les villes, ruinent leurs bonnes intentions. Des êtres squelettiques, atteints de dysenterie ou de typhoïde, traînent dans les rues ou meurent dans les fondouks que les autorités ont mis à la disposition des émigrés. En deux ans, la population de Mogador passe, malgré la grande mortalité, de 16 000 à 27 000 habitants. La situation au mellah, représentant alors 1/8e de la superficie de la ville et abritant 40% de sa population, est si grave qu'un comité judéo-européen se met en place à l'initiative du consul de France, M. de Vaux, pour tenter de soulager la misère des habitants et sauver les malades atteints à la fois de la petite vérole, de la typhoïde et du choléra. Contre toutes ces épidémies, un seul médecin, Camille Ollive, qui installe un dispensaire dans le quartier sinistré et prodigue gratuitement ses soins. Il était de ces médecins qui considéraient le combat contre la maladie comme une question d'humanité et d’honneur.

Les missionnaires aussi commencent à s'intéresser à Mogador. En 1875, débarque le plus terrible d'entre eux, un Juif russe converti du nom de Guinzbourg. Il représente la London Society for Promoting Christianity amongst the Jews, créée vingt ans auparavant pour les convertir. Il a fait ses classes à Constantine et à Alger, ne recueillant qu'un maigre succès. Sitôt à Mogador, il ouvre une école du dimanche, pour les deux sexes et pour tous les âges, un dispensaire où il propose gratuitement ses médicaments, et une église. En 1877, il pousse le zèle missionnaire jusqu'à aller convertir une jeune fille à Mazagan pour l’un de ses prosélytes. Peu après, le père de la victime arrivait à Mogador où il réussit à sensibiliser les gens du mellah et le dimanche 14 janvier, ces derniers sortent de leur quartier, abattent quatre taureaux, l'un devant le palais du sultan, le deuxième devant son écurie, le troisième au seuil d'une mosquée et le quatrième sur la tombe de Sidi Mgdol, patron des lieux. Puis ils sillonnent la ville, « s'écriant comme un seul homme ahna bellah ou srah, nous sommes pour Dieu et la justice », distribuant la viande des bêtes aux mendiants musulmans, réclamant l'intercession des autorités locales auprès du sultan. De retour au mellah, les rabbins les attendent avec un premier édit d'anathème contre tous ceux qui seraient tentés de fréquenter les institutions chrétiennes ou de servir les missionnaires. Bientôt, les choses se corsent pour Guinzbourg dont l'enthousiasme débordant lui aliénait les autorités consulaires. Ses missionnaires, dont un certain Elie Zerbib de Constantine, sont chassés de la ville et lui-même doit la quitter le 7 septembre 1879 avec ordre de se présenter au tribunal de Tanger. Peu après, il publiait un pamphlet sous le titre : An Account of the persecution of the Protestant Mission among the Jews of Mogador. En 1883, Zerbib n'en est pas moins de retour avec des Bibles et des tracts qu'il distribue gratuitement aux nécessiteux et aux... illettrés. Les rabbins prennent leur parti de promulguer de nouveaux édits où ils mettent leurs ouailles en garde contre les tentateurs, menaçant d'excommunier quiconque se risquerait sans raison dans leurs lieux :

« Les hommes qui se sont déclarés ouvertement chrétiens sont exclus de la communauté d'Israël, eux, leurs femmes et leurs enfants par [le présent] édit rabbinique, promulgué par les pratiquants de la Loi et à la demande des plus fervents d'entre eux. Nul ne doit les approcher ni leur parler sauf pour des questions personnelles. Désormais, il est permis de chasser ceux [parmi les convertis] qui se risqueront dans une synagogue ou se présenteront à vos maisons. Nous autorisons par ailleurs la Société mortuaire à enterrer leurs morts à l'extérieur du cimetière et à leur infliger le plus d'opprobre possible. Ceci concerne ceux [parmi leurs proches] qui n'ont pas confessé la nouvelle foi, ceux qui l'ont fait seront enterrés bien entendu par les Gentils. »

En 1886, Zerbib réussit enfin à convertir une centenaire du nom de Hannah Harrus, dite Ramo, qui sera enterrée dans le cimetière chrétien, suscitant de grandes controverses parmi les dirigeants de la communauté. Au bout de soixante-dix ans d'efforts inlassables, mobilisant de grandes ressources, les missionnaires n'avaient pas réussi à convertir plus d'une trentaine de Juifs dans tout le Maghreb.

Puissance et Honneur

En 1884, débarque de Londres la très pimpante Stella Corcos, représentante plus ou moins officielle de l'Anglo-Jewish Association, un autre organisme philanthropique soucieux d’améliorer la situation des Juifs dans le monde. Elle est mariée à Mosès Corcos, fils d'Abraham Corcos, juge de la Congrégation espagnole-portugaise de Londres. Ils s'installent avec leurs enfants dans un beau et vaste bâtiment de trois étages situé dans la casbah ; ils ont avec eux Salomon Corcos, deuxième fils d'Abraham, plus timoré que noble. Le deuxième étage abrite les appartements, le rez-de-chaussée un entrepôt-magasin. Le premier étage est destiné à accueillir une école pour jeunes filles où l’enseignement serait dispensé – pour la gloire et la risée des Juifs de Mogador et de leurs descendants qui traîneront pour l'éternité un soupçon d'aristocratie britannique – en anglais, et dans un esprit et une ambiance des plus victoriens : la Strength and Honour School comprenait trois salles de classe et un petit atelier de couture.

Au début, Stella Corcos a tant de mal à recruter des élèves et à les retenir qu'elle est obligée de verser des primes d'assiduité aux plus démunies. Elle est soutenue et parrainée à la fois par l'Anglo-Jewish Association et l'Alliance Israélite Universelle, sensibilisées l'une et l'autre au sort des jeunes filles que la directrice peignait en traits noirs pour s'assurer des subsides. Dans une lettre, datant de 1887 et destinée au Secrétaire général de l’A.I.U. à Paris, elle écrit : « I am devoted to my school, and it is my wish to do all in my power for the welfare of these poor girls who have no one to guide them in the right path, or to teach them any honest work. » Entreprenante et méthodique, la directrice accompagne ses rapports de lettres – particulièrement élogieuses – de visiteurs, des listes – gonflées – des effectifs et... des programmes des cérémonies de distribution des prix au cours desquelles on donne des pièces de théâtre comme le Roi Lear et La Belle et la Bête. En 1890, l'école compte tout de même une centaine d'élèves, dont une dizaine de garçons, et en 1898, encouragée par son succès scolaire et soucieuse de parer aux menaces sur son titre de représentante de l’Anglo-Jewish Association, Corcos entreprend à son tour des démarches auprès des autorités marocaines pour obtenir les autorisations nécessaires à l'extension du mellah. Elle parcourt à cheval pendant trois jours, avec son mari et sa fille, les cent-cinquante kilomètres qui séparent Mogador de Marrakech. Selon ses ennemis, elle serait revenue bredouille ; selon ses rares amis, elle aurait obtenu gain de cause puisque l'autorisation tant attendue de construire un second mellah tomba peu après son retour de Marrakech.

Malheureusement, ses légendaires vertus pédagogiques n’empêchent pas Corcos, à la mort de son beau-frère (1909), de jeter sa femme et ses enfants à la rue, avec le soutien du vice-consul d'Angleterre, provoquant un scandale qui suscite des remous à Tanger, Marrakech, Londres, Paris, la rangeant parmi ces grandes Anglaises « with a heart of flint ». Le président de la communauté, Ruben Elmaleh, se souvenant qu'il était peut-être aussi président de l'Anglo-Jewish Association, en profite pour vider son contentieux avec elle, réclamant à cors et à cris sa démission et menaçant de fermer son école.

La fronde au mellah

Les conditions de vie dans le mellah continuent de rebuter les visiteurs qui cherchent leur latin pour décrire la misère et la déchéance de ses habitants : « Sur les escaliers crépis à la chaux qui mènent aux étages, écrit l'un d'eux, on rencontre des charognes, des détritus de toutes sortes, des pourritures qui empoisonnent l'atmosphère, des choses qui ne pourraient se nommer qu'en latin. » Finalement, ne trouvant pas ses mots, ce témoin se rabat sur sa veine antisémite pour déclarer : « Le mellah de Mogador est sans doute l'endroit de l'univers où s'étale le nec le plus ultra de la saleté. » En 1889, les gens du mellah s'enhardissent enfin à contester l'autorité des courtiers : ils ont leur propre candidat au poste de grand rabbin de la ville, Abraham Sabah, un rabbin palestinien, protégé français, qui passe pour déranger les notables par son franc-parler. Ruben Elmaleh, vient de succéder à son père, Joseph Elmaleh, consul d'Autriche, qui avait longtemps cumulé tous les postes communautaires ; il a son propre candidat. On se dispute, on échange des menaces et l’on s'accorde à nommer... deux grands rabbins.

L'affaire ne s'était pas calmée qu’un certain Lugassy, de retour de Londres où il avait acquis visiblement le sens de la justice avec les bonnes manières, décide de mener à lui seul un combat pour l’amélioration des conditions de vie au mellah. Il envoie des lettres aux chancelleries, ameute les associations philanthropiques et entreprend à son tour des démarches pour étendre le périmètre du mellah. Bien sûr, il s'aliène aussitôt les notables de la casbah, décidés à entraver toute initiative qui compromettrait leurs prérogatives et leurs privilèges. Lugassy ne se laisse pas abattre, il mobilise quelques centaines de partisans et va à leur tête présenter ses doléances à Edouard Mikin, rédacteur en chef du Times of Morocco tangérois, de passage à Mogador. Celui-ci publie aussitôt une série d'articles incriminant Elmaleh dans la mauvaise gestion des fonds de charité de la communauté. Le 8 janvier 1890, Elmaleh démissionne. La première dans une longue série de démissions qui ne l'empêcheront pas de rester aux commandes de la communauté jusqu'à la veille du Protectorat. La plus éphémère également puisque le lendemain, les membres du comité de communauté au grand complet l'adjurent à l'unanimité de retirer sa démission. Elmaleh ne se presse pas de revenir, il veut le soutien des rabbins. Le samedi qui suit, des circulaires signées par les deux grands rabbins, réunis pour la circonstance, menacent d’exclure de la communauté et de priver de sépulture juive toute personne qui continuerait d'écrire ou de susciter des articles contre Elmaleh. Début février, ce dernier consent enfin à s'incliner devant la volonté générale et à revenir à la tête de la communauté.

Entre-temps, Lugassy avait disparu de Mogador, au grand soulagement de ses ennemis. Mais deux mois plus tard, il est de retour avec sa famille. Il reprend aussitôt son combat, briguant le poste de représentant plus ou moins officiel de l'Anglo-Jewish Association, détenu par Stella Corcos. Il réclame des élections, réunit des signatures pour je ne sais quelle pétition et alerte Londres sur je ne sais quel scandale. Les notables, généralement divisés, se mobilisent derrière la directrice dont ils réclament le maintien, les gens du mellah derrière Lugassy. Malheureusement, la suite de ces grands et passionnants événements se perd dans les controverses entre les chercheurs qui se penchent depuis des décennies sur les troubles dans la ville, certains assurant que le Lugassy en question n'était qu'un aventurier, d'autres qu'il était, malgré son passage par Londres, encore plus mogadoresque que le commun des Mogadoriens. Quoi qu'il en soit, on le retrouvera derrière la création d'une cellule sioniste dans la ville, écrivant notamment une lettre à Théodore Herzl, le visionnaire de l'État hébreu, où il attaque avec une virulence quasi marxiste la gent des « misérables prêteurs à gages ». Sinon lui, comme refusent de me l'accorder certains chercheurs, du moins un homonyme.

Les querelles et les disputes au sein de la communauté juive, toujours dirigée par Elmaleh, n'allaient plus cesser jusqu'à l'arrivée des Français. En 1899, une nouvelle pétition, adressée celle-là à l'A.I.U. et signée par des gens de la casbah, proches des Corcos, au nom de mille deux cents familles désireuses de « s'affranchir du lourd joug qu'un des nôtres exerce sur nous », met en cause la gestion du consul d'Autriche. On lui reproche explicitement de détourner les fonds de charité provenant de l'impôt sur la viande au profit des seuls mendiants reconnaissant son autorité et des seules associations bénéficiant de son soutien. Les signataires tentent par ailleurs de saisir les autorités marocaines, qui se déchargent sur les rabbins, de même que les autorités autrichiennes, qui ne daignent pas même répondre. Le mécontentement est tel qu'Elmaleh doit démissionner une nouvelle fois, pour revenir presque aussitôt, puisqu'on le voit bombarder l'A.I.U., à laquelle il prête visiblement des pouvoirs occultes, de lettres signées “Président des Israélites”, où il se plaint tantôt des délégués de l'illustre association, tantôt du terrible caïd Awida qui, bravant les lois chérifiennes, s’était remis à donner la bastonnade aux Juifs : « Les soldats, écrit Elmaleh, jettent les malheureux par terre et les maintiennent couchés à plat ventre, tandis que d'autres soldats, armés de grosses cordes de chanvre, les frappent à tour de rôle sur le dos. On ne s'arrête que lorsque les habits sont en lambeaux et les chairs ensanglantées. »

Un bastion de l'Alliance

Le 26 octobre 1888 se présente à Mogador Haym, venant de Tanger, accompagné du moniteur Benlolo. Comme la plupart des premiers grands artisans de l'œuvre civilisatrice, culturelle et éducative de l'A.I.U. dans les communautés du bassin méditerranéen, il est né en Turquie, plus exactement à Constantinople. Avant de se retrouver au Maroc, il a roulé sa bosse pédagogique en Orient, notamment à la prestigieuse école d'agriculture de Mikveh Israël que l'Alliance avait créé en Palestine pour en encourager la colonisation juive. À Mogador, il est chargé d'ouvrir – c'est la deuxième ou troisième tentative – une école. Il s'attend à être reçu comme un grand civilisateur, on ne remarque pas même sa présence. Il ne trouve d’abord ni logement pour lui-même ni local pour son école. Il réussit néanmoins à réunir un comité que préside, bien sûr, le tout puissant Elmaleh. Mogador comptait alors, outre l'établissement de Stella Corcos, une école anglophone pour garçons qui, par beaux jours, ne réunissait pas plus d'une trentaine d'élèves de tous âges et de tous niveaux. Elle était dirigée par un certain Bendahan qu'on disait de Gibraltar, courtier, interprète et secrétaire d'Elmaleh, qui passait plus de temps au port qu'en classe. Le malheureux mellah, lui, n'abritait que de misérables hadarim, des classes installées pour la plupart dans les synagogues, où des maîtres millénaires, la barbe mitée et l'œil brouillé ou trachomeux, faisaient réciter à de squelettiques enfants en haillons les prophéties de lait et de miel de leurs Écritures, en échange d'une promesse d'écolage dont les parents ne pouvaient s'acquitter.

En digne et honorable représentant de l'Alliance, Haym commence par se brouiller avec tout le monde, le président de la communauté bien sûr, qu'il accuse de veulerie mogadorienne, le consul de France, d'antisémitisme gaulois, le sieur Lugassy, de mégalomanie britannique. Ses démêlés avec l’agent consulaire de France, un certain Naggiar, devaient être dithyrambiques pour qu'il étale sa haine – en termes raciniens ! – dans les missives qu’il envoie au siège parisien de l'A.I.U. : « Non ! Grosse vipère ! Ne sais-tu pas que lorsqu’on tient sous le talon la tête d’une bête de ton espèce aussi dangereuse, il n’y a qu’à appuyer le pied et écraser ferme pour en expurger tout le venin. » Ses relations avec Stella Corcos, quoique correctes, ne sont pas dénuées de jalousie : « La représentation, commencée à six heures », commente-t-il la revue de 1891, « s’est terminée vers dix heures, et l’on a ensuite dansé jusqu’à deux heures du matin... Mais Mme Corcos a dû, pour les préparatifs et les répétitions, négliger complètement son école pendant deux à trois mois. » Il commence par installer son établissement dans les locaux qui abritaient celui de Bendahan, les élèves se partageant les mêmes classes, voire les mêmes bancs, au deuxième étage d'une bâtisse dont le rez-de-chaussée sert d'entrepôt. Plus tard, il emménagea – victoire de l'Alliance contre la Mission évangélique britannique ! – dans la Maison Guinzbourg. En 1891, on ne sait trop pourquoi, Haym décide de quitter Mogador pour l'Argentine, cédant sa place à Benchimol. Peu après, ce dernier ouvre une seconde école au mellah, qui dispense un enseignement rabbinique entrecoupé de rares et occasionnels cours de français. En 1902, l'Alliance s'est si bien implantée qu'on lui reproche – accusation rituelle – de déjudaïser les Juifs sous prétexte de les civiliser. Sa responsabilité est même incriminée dans une trouble histoire... de rage : courant librement les rues, l’ex-chien de Benchimol avait pris le temps de mordre deux enfants avant d'être abattu et comme l'une des deux victimes avait succombé à la rage, on expédia la seconde, accompagnée de son père, au Comité central de l'Alliance avec une lettre, où le gentil Taourel, successeur de Benchimol, reconstitue les circonstances du malheureux accident.

Dès lors, les instituteurs de l’Alliance ne cessèrent de se relayer dans cette ville que l'histoire commençait à négliger pour Casablanca. Ils viennent en général de Turquie et de Grèce, via Paris bien sûr où ils font leurs classes pédagogiques à l'École Normale Israélite Orientale située dans le 16e arrondissement pour les garçons et à Versailles pour les filles. Certains se contentent de passer dans la ville, laissant derrière eux un sillage de scandale ; d'autres succombent aux charmes câlins « de ce galet blanc battu par les flots ». En 1906, Edmond Enriquez doit se séparer de Mogador pour aller remplir ses obligations militaires comme zouave dans la section Hors-Rang. À Gabès, il tombe amoureux d'une fille des lieux et demande sa mutation en Tunisie ou en Tripolitaine. Or l'intraitable direction de l'Alliance n'avait pas pour habitude d'entrer dans les considérations platement romantiques de ses instituteurs. Elle ordonne au zouave de regagner Mogador d'où il bombarde ses employeurs de lettres pour leur enseigner à respecter le cœur autant que l'esprit ; il réclame à cors et à cris des meubles ; il demande instamment une augmentation de salaire ; il se chamaille enfin avec son directeur qui considérait de sa mission universelle de surveiller les mœurs de ses instituteurs puisqu'il lui reproche – « jésuitiquement » – de fréquenter indûment une jeune femme de la communauté sans intentions matrimoniales puisqu'il a une fiancée à Gabès. En définitive, ne pouvant rester dans une ville montée contre lui par le directeur et sa terrible épouse, Enriquez choisit de disparaître – du moins des archives de la très prestigieuse bibliothèque de l’Alliance.

En octobre 1915, un autre instituteur du nom de Djivré débarque à Mogador. C’est visiblement son premier poste puisqu’il décrit son entrée en classe en des termes solennels sinon historiques : « Ce fut d’un pas ferme, non sans avoir au préalable envoyé un sourire aux enfants que je me dirigeai vers le pupitre, notre trône à nous instituteurs... » Six mois plus tard, il est chargé de l’école du mellah à la place du vieux rabbin qui la dirigeait. En l'espace d'un mois, il réussit à intégrer près de cent cinquante élèves supplémentaires, venus visiblement des hadarim et des yéchivot dispersés dans le mellah. Il essaie de mettre de l’ordre et de l’hygiène dans son nouvel établissement, luttant contre « le triste tableau de ces centaines de déshérités qui, privés d’air et de lumière, mènent chez eux une existence déplorable ». Il harcèle les maîtres, « vieux et impotents », qui arrivent en retard, s’absentent volontiers pour aller prélever leurs honoraires auprès des parents, prennent leur thé en classe et recourent systématiquement à « la verge au pouvoir magique ». Il distribue des bons points aux meilleurs parmi les élèves les plus jeunes et des livres aux meilleurs parmi les plus âgés. Il dépiste la teigne et parque les teigneux dans les synagogues. Malheureusement, lui aussi tombe amoureux, et d’une belle Tangéroise, puisqu'il écrit à l'Alliance en date du 29 mai : « J’ai l’honneur de vous informer que je suis fiancé à Mlle Ovadia, votre adjointe à Tanger. Je sollicite votre haute et bienveillante approbation. Je prie le Comité central de bien vouloir nommer Mlle Ovadia à Mogador à la première occasion. » Le 10 août, il ne peut visiblement plus tenir puisque malade d’amour il... déserte : « J’ai l’honneur de vous informer que pour des raisons de santé je cesse mes cours d’autant plus que la communauté est appelée à évacuer vers le 25 de ce mois l’école du mellah. Je pars pour Tanger. »

Les défections, un peu partout au Maroc, incitent l’Alliance à plus de rigueur et de sévérité dans la gestion de son personnel, ne tolérant ni une minute ni un centime de perdus. À un pauvre instituteur, nouvellement muté à Mogador, qui s’attardait un malheureux jour à Casablanca, elle demande : « Voulez-vous nous dire pourquoi vous avez passé une journée entière et une nuit à Casablanca alors que vous pouviez partir pour Mogador le jour même de votre arrivée ? » L’Alliance, plus laïque que religieuse, n’avait pas songé que des raisons surnaturelles pouvaient être à l'origine de cette pause : « Il m’était impossible de voyager un samedi », répond le retardataire, « d’abord par conviction personnelle, ensuite pour ne pas provoquer une mauvaise impression sur la communauté israélite si attachée à nos traditions. » Les rapports moraux des instituteurs sont généralement empreints d'un grand enthousiasme pédagogique et trahissent volontiers des velléités littéraires : « Une classe est un petit monde vivant », écrit l'un d'eux, « fluide, insaisissable. Houleuse ou calme, vous n’arrivez presque jamais à la fixer. Multipliez les interventions, les méthodes, toujours elle vous échappe par quelque côté insoupçonné. Et rien d’aussi pénible et de plus passionnant que cette course éperdue du maître après l’élève. » Les rapports étaient, il est vrai, primés par Paris qui infligeait par ailleurs des amendes aux instituteurs qui n'envoyaient pas les leurs. Les institutrices, elles, ne s'acclimataient visiblement pas à l’ambiance de Mogador. Elles ne toléraient ni les manières guindées de la casbah ni celles vulgaires du mellah. Elles n'en supportaient surtout pas les vents, à l'instar des Mlles Savariego, de Bulgarie, et Atalon, de Salonique, qui, selon leur directrice de Bayonne, prenaient « comme prétexte le vent pour ne pas venir à l’école ».

En 1919, se retrouvent à Mogador, venant de Tripoli, les Lévy, Maïr et Allégrina, pénétrés l'un et l'autre de l'importance de « l'action régénératrice de l'Alliance », pour diriger respectivement l'école des garçons et celle des filles. Les deux établissements étaient situés dans des locaux vétustes que les commissions d'hygiène du Protectorat ne cessaient de déclarer insalubres. Surtout l'école des filles, installée – provisoirement – au-dessus d'un entrepôt d'huile duquel montaient des relents qui donnaient des vertiges aux élèves et des nausées aux institutrices. Sitôt en poste, Allégrina se lance à la recherche d’une bâtisse plus appropriée. La vieille Stella Corcos veut bien louer ses classes, désormais vides, mais elle réclame un loyer exorbitant « pour quelques malheureuses chambrettes en ruine que l'architecte a déclarées inhabitables ». En 1925, Allégrina emménage – toujours provisoirement – dans les anciens baraquements de l’ambulance municipale, situés hors des remparts, contre lesquels s'acharnaient les vents et que menaçaient les vagues. Deux ans plus tard, des pluies diluviennes arrachent la toiture : « Terrifiées mais fidèles à leur poste », écrit Allégrina, « directrice et adjointes ont fait un effort héroïque pour tranquilliser, consoler et retenir dans les classes les élèves qui toutes n'avaient qu'une idée : s'enfuir vers la maison, retrouver le cher foyer si doux alors que nous semblions toutes abandonnées du genre humain au-delà de ces remparts protecteurs qui abritent si bien Mogador. » Puis les sauterelles succédèrent aux pluies et les épidémies aux sauterelles. Finalement, grâce au soutien du consul de France, Auguste Beaumier, « Bienfaiteur du Mellah », une école – une vraie ! – est inaugurée en 1932. Elle accueille filles et garçons et servira la communauté israélite de Mogador jusqu'au début des années 70.

La création de l’école, sa mise en marche, l'établissement des programmes, le développement des activités, l'extension des bâtiments, sont sans conteste l'œuvre d'Allégrina Lévy. Pourtant, elle ne cessa pendant toute la durée de son séjour à Mogador de demander sa mutation à Casablanca, souhaitant vivre près des siens, et l'Alliance à Paris de la lui refuser. Elle a beau invoquer ses services à Tripoli et à Mogador, son enthousiasme pédagogique qui réclamait de nouveaux défis, l'éloignement de ses enfants, l'Alliance ne veut visiblement pas renoncer à cette collaboratrice de qualité dans une ville où a commencé d'une certaine manière son œuvre philanthropique, sinon scolaire (puisque Tétouan passe pour avoir accueilli sa première école), au Maroc. Dans ses tentatives de convaincre ses supérieurs, la noble femme est réduite à incriminer les vents : « Enfin si une raison de santé peut plaider en notre faveur, je vous dirai que les vents alizés de Mogador que l'on déclare très doux, sont très violents, très humides et sont fréquemment cause de maux de tête et de refroidissement. » En 1933, l'Alliance met Maïr à la retraite et en 1934, la santé d’Allégrina se dégrade : « J'appelle au secours, écrit-elle, comme une personne qui se noie. » On lui propose un poste à Mazagan, elle ne tient pas à troquer une ville neurasthénique contre une ville paranoïaque. En juin 1938, elle reçoit enfin une lettre sèche et laconique lui annonçant sa mutation à Casablanca. En retour, elle rédige un véritable morceau littéraire où elle reconstitue les péripéties de sa carrière à l'Alliance.

Le déclin de Mogador

Les accords signés avec l'Espagne en 1860-61 et la convention conclue avec la France en 1863 encouragent le pillage du Maroc par les Européens et leurs protégés. En 1880, une conférence, réunie à Madrid, discute des régimes de protection. Le 16 janvier 1906, les treize puissances présentes à cette conférence se retrouvent de nouveau à Algésiras pour venir en aide au Maroc criblé de dettes. Les Allemands disputent sa domination aux Français qui se sont assuré le soutien des Italiens en leur abandonnant la Tripolitaine, des Anglais en leur concédant l'Égypte et des Espagnols en leur laissant deux zones sur le territoire marocain, l'une le long de la côte méditerranéenne et l'autre au Sahara autour de Santa Cruz de Mar Pequena. Le 7 avril, un acte général reconnaît à la fois l'indépendance et l'intégrité de l'Empire chérifien, reconduit le principe de la liberté économique et commerciale et... institue l'ingérence des puissances contractantes dans ses affaires intérieures par l'intermédiaire de leurs représentants diplomatiques en poste à Tanger. L'acte d'Algésiras consacre surtout le rôle de la France et de l'Espagne, puissances mandataires de l'Europe, qui installent leurs représentants dans les ports du pays. En 1911, des troubles politiques menaçant son pouvoir, Moulay Hafid sollicite le concours des Français. Ces derniers, qui n'avaient pas peu inspiré cette demande, s'empressent de dépêcher leurs hommes. Le 21 mars, le colonel Moinier entre à Fès pour libérer le roi menacé par des tribus berbères rebelles. Le 8 juin, Meknès est investie. Le 9 juillet, c'est au tour de Rabat d'accueillir les Français. De son côté, l'Espagne s'empare de Larache et de Ksar el-Kébir. Le 1er juillet 1911, l'Allemagne envoie un croiseur parader devant Agadir. De leur côté, les Anglais se régalent de voir « le coq gaulois gratter le sable du Sahara » pour avoir les mains libres en Égypte. Finalement, les Allemands s'entendent avec les Français et le 30 décembre 1912, un accord de protectorat est signé entre la France et le Maroc.

Dans tout cela, Mogador n'intéressait plus personne, pas même les Autrichiens qui auraient pu se réclamer de leur consul, le président à vie Elmaleh, pour élever des visées coloniales sur la ville. La conquête de Tombouctou par les Français (1893), l’expansion du port de Casablanca et l'insécurité qui sévissait dans les régions du Sous, achèvent les derniers rêves de redressement économique des courtiers juifs. D'ailleurs, ils ne demandaient pas mieux que de se mettre sous la protection de la France. Déjà en 1910, Elmaleh faisait une proposition intéressante à l'Alliance : si un simple citoyen français a droit à deux cents protégés, plaide-t-il la cause de Mogador dans une lettre au Comité central, pourquoi une institution aussi prestigieuse et puissante ne prendrait-elle pas sous sa protection l'ensemble des Juifs de Mogador ? Déçu par l'absence de toute réaction, il écrit une nouvelle lettre où, évoquant son ascendance rabbinique et faisant état de ses bons et loyaux services, il demande une pension qui lui permettrait de s'établir à Jérusalem. L'Alliance ne se laisse ni attendrir par sa déchéance économique ni convaincre par ses velléités sionistes et le bonhomme meurt à Mogador en 1925. Le comité de la communauté, qui l'avait relevé de ses fonctions, se montre encore plus francophile que lui : il se dépêche de souhaiter la bienvenue au Résident général, d'exprimer son allégeance au gouvernement français et de demander pour le « moment opportun le bénéfice de la juridiction française ».

Les espoirs soulevés au sein de la communauté juive par l'instauration du Protectorat sont vite déçus. En 1912, le général Franchet d'Espéry proclame l'état de siège pour contenir les partisans d'Anflous, caïd des Haha, qui domine la région de Mogador et se dispose à investir la ville. Cette mesure coupe pendant un certain temps Mogador des campagnes qui l'approvisionnaient en denrées de base : « Aucun villageois n'entre en ville », écrit un directeur de l'Alliance, « aucun courtier ne se risque à en sortir. » En visite dans la ville les 5 et 6 septembre 1916, le général Lyautey ne devine pas même la grandeur passée de son port déchu et ne se soucie que d'en préserver le caractère pittoresque en interdisant toute construction hors des remparts. Les colons européens continuent, il est vrai, d'arriver, contre toute prévision et toute logique. Des gens timorés peut-être qui ne se décidaient pas à gagner Tombouctou ou Marrakech et qui trouvaient à Mogador une manière de retraite. Plus sûrement des gens sensibles au charme casanier de cette ville qui avait été se blottir sur une presqu'île, s'entourant de murailles pour se préserver du mal de mer. Le bordelais Albert Coutolle, qui se vantait d’avoir cuisiné pour le Grand Duc de Russie, ouvre une épicerie-café au rez-de-chaussée de sa maison, située dans une rue de l’ancienne casbah qui prendra, à la longue, son nom. Il tient à lui seul le premier journal mural de la ville, écrit de sa main, qu’on vient consulter dans son magasin, premier lieu de rendez-vous de la colonie européenne, bien avant qu'on n'ouvre un café de France sur la place du Chaïla et construise un chalet sur le bord de mer. À la même période, le Dr. Taquin tente sa chance dans la conserverie des langoustes avant de se rabattre sur sa médecine. La déléguée de la mission évangélique, surnommée La Grecque par les Juifs, distribue gratuitement ses médicaments en prononçant de petits prêches en guise d'ordonnances. Le plus prestigieux des Européens, du moins aux yeux des Juifs, qui devait entrer dans la légende de la ville, reste le légendaire Lt. Dr. Charles Bouveret, né le 28 mai 1878 à Pontailler-sur-Saône en Côte d’Or.

Les conditions sanitaires qui régnaient à Mogador, au mellah surtout, étaient des plus désastreuses. La teigne, l’inflammation de la muqueuse buccale, des ganglions au cou, le trachome aux yeux et... des plaques syphilitiques partout, au point qu'un médecin, correspondant du Bulletin médical d'Alger impute la propagation de la syphilis à la succion buccale à laquelle procèdent les circonciseurs et présente Mogador comme un centre syphilitique mondial. À part Camille Ollive, la plupart des médecins qui se sont succédé à Mogador depuis la visite historique de Montefiore se sont contentés de constater les décès. L'un d'eux avait débarqué sans médicaments ; un autre trouvait dans la boisson un remède constant à ses propres troubles. En 1892, devant l'expansion de la petite vérole, Elmaleh cherche désespérément un médecin français – sans cela, il ne pouvait occuper le logement que le consulat de France mettait à sa disposition –, marié – sans cela, il ne resterait pas longtemps dans la ville ni même sur terre – et qui apporterait avec lui sa propre pharmacie sur les médicaments de laquelle il ne ferait pas plus de 5% de bénéfices – autrement, il rentrerait chez lui avec sa marchandise. L'Alliance propose un médecin russe, Elmaleh tient à son médecin français. Finalement, il doit se contenter du médecin de la légation espagnole.

D'abord médecin sanitaire maritime, puis médecin de colonisation à Madagascar, Bouveret arrive au Maroc en juin 1913. Il est aussitôt muté à Mogador où il se dévouera à ses malades et au développement de ses services médicaux : « Un bel officier au brillant uniforme », raconte un témoin, « portant une sombre barbe carrée et un képi dont le velours Bordeau s’orne de deux galons d’or. » Le médecin a vite fait de conquérir la ville, sa communauté musulmane autant que ses communautés juive et chrétienne. Le même jour, le 8 mars 1922, il inaugure parallèlement trois hôpitaux, dont le premier hôpital israélite du Maroc. Dans son allocution, Bouveret remercie le donateur, un certain Gradis, « glorieux soldat de la Grande Armée », salue les personnalités présentes, célèbre la mission civilisatrice de la France et en guise de conclusion, il cite, en bon colonial, un ami musulman, Waciff Boutros Ghali, auteur de Tradition chevaleresque des Arabes :

« De même que sur un même terrain on voit alignés, côte à côte, des champs de froment, de seigle, d'orge, d'avoine ; dans le même verger fleurir et mûrir pruniers, fraisiers, treilles de chasselas et de muscat ; de même, côte à côte, sur le domaine de Dieu, sous le même soleil, on voit vivre et s'épanouir dans le même but de civilisation et de progrès des cultures différentes et variées : culture arabe et culture latine. Cela pour les plus belles joies de l'intelligence et le plus grand profit de l'humanité. »

Bouveret fait imprimer son discours et le distribue aux instituteurs et institutrices de l'Alliance pour l’enseigner à leurs élèves « et même le leur dicter ». Il exerce un tel ascendant sur ses patients qu'il réussit à les mobiliser pour financer l'extension de son groupe sanitaire. En 1929, il inaugure un nouvel hôpital « pourvu d'un appareil radiographique ». Il ouvre également une Goutte de Lait pour les nourrissons et organise des cours de secourisme dans les grandes classes des filles pour s’assurer des aide-infirmières. Le brave médecin serait sûrement passé à la postérité sans tache et aurait probablement mérité sa place dans le registre des Justes des Nations si, en 1922, il ne lui avait pas pris l’envie d'écrire un petit guide destiné aux médecins du Protectorat où il caricature, dans une veine passablement antisémite, les traits de ses patients. L'ouvrage suscite une telle émotion parmi les gens de la Casbah, ex-courtiers plus ou moins réduits au chômage, que le médecin se voit interdire l'accès au très select Club anglais ouvert aux seules personnes dans les veines desquelles coulait du sang plus ou moins européen ou en voie de le devenir. Il dut nuancer ses déclarations, rétablir leur contexte et même retirer son ouvrage de la circulation pour recouvrer sa notoriété d'ami des Juifs. Dans cette histoire, le malheureux se révélait peut-être plus mogadoresque qu'antisémite : « Cédant au besoin d'écrire que tous ceux qui veulent se distinguer éprouvent à Mogador », remarque la pertinente Allégrina Lévy, « le docteur Bouveret vient d'écrire un livre qui lui fait le plus grand tort. » Ses détracteurs montraient-ils dans leur oisiveté une propension à lui chercher des poux antisémites (qui couvaient, il est vrai, sous le képi du Protectorat), son guide incriminant les mœurs des musulmans autant que des Juifs ? Un demi-siècle plus tard, les anciens de Mogador étaient toujours partagés dans leurs sentiments à l’égard du médecin et de sa gracieuse épouse qui soutenait son œuvre civilisatrice en distribuant gracieusement des mouchoirs aux morveux de l'Alliance.

L'instauration du Protectorat accélère le mouvement d'émigration des Juifs de Mogador vers des villes comme Marrakech, Agadir, Safi et Casablanca, contribuant indirectement à soulager les terribles conditions de promiscuité et de misère qui règnent au mellah. Les habitants de ce quartier sont de plus en plus nombreux à emménager dans la médina où ils partagent les bâtisses et parfois les étages avec des musulmans. Cela dit, les gens de la casbah et du mellah n'en continuent pas moins de former deux castes ou, comme l’écrit un représentant de l’Alliance, « deux races » ; ce dernier pousse l’indignation jusqu'à incriminer « l’indifférence criminelle des Israélites de la casbah qui traitent leurs frères en parias tout juste dignes de leur mépris ». Les premiers considéraient les seconds comme des sous-hommes, ne tolérant leur compagnonnage ni sur les bancs des synagogues ni des classes. Sitôt que l'Alliance se met dans les années vingt à accueillir des élèves du mellah dans son école de la casbah, la progéniture des courtiers la déserte pour les écoles franco-israélites, nouvellement créées par la Résidence. Plus généralement, Mogador se mettait aux mœurs culturelles et aux civilités politiques du Protectorat. Des bals sont organisés, des réceptions sont offertes, des kermesses se montent et se démontent, à l'initiative de l'Association des anciens élèves des écoles de l'Alliance. En 1922, à l'occasion des célébrations qui marquent l'armistice, Mogador se donne même sa première reine de beauté – et c'est une Juive, élue malgré les réticences des Européens qui incluaient la beauté dans les contributions civilisatrices du Protectorat. Elle débarque à la Marine, venant du large, accueillie par les autorités civiles et militaires, et parcourt la ville dans un char fleuri. Une photo d'elle parait même dans un quotidien de Casablanca avec cette légende : « La ville de Mogador, dont les beautés ont une renommée mondiale, a voulu choisir l'une d'elles pour présider aux diverses manifestations qui font le charme de la vie publique. Une aussi riante et agréable cité ne pouvait être, en effet, gouvernée que par la beauté. » En janvier 1924, les courtiers, leurs descendants et leurs domestiques se réunissent pour un événement qui consacre – ils ne le savent pas encore – la déchéance de leur minuscule port : ils accueillent le premier objet volant identifié après deux mille ans de chars célestes et de soucoupes volantes : un hydravion espagnol. Dans les années trente, la ville achevait ainsi de s'arracher au ressassement de son glorieux passé portuaire pour basculer totalement dans le mondain et le domestique.

En 1933, inquiète de la montée de l'antisémitisme en Europe et sensible au sort des Juifs déplacés, l'Alliance lance une souscription pour venir en aide à ces derniers. Les gens de Mogador se mobilisent tant bien que mal, réunissant une modique somme qu'ils envoient à Paris, avec ces mots du président de la communauté : « Vous connaissez sans doute l'état misérable de Mogador qui actuellement seule au Maroc entier traverse une période vraiment malheureuse. » Il n'exagère pas, les grands courtiers, ruinés pour la plupart, végètent dans des bâtisses qui se mettent à ressembler à des musées, avec « des pendulettes dorées à colonnettes de marbre gardées sous globe, des statuettes dorées, des fleurs artificielles sous globe également, des sièges datant de quelques siècles... » La Résidence néglige tant la ville, concentrant ses efforts sur le développement de Casablanca et d'Agadir, qu'elle ne lui accorde son électricité qu'en 1926. Suprême humiliation : son Contrôleur civil est rattaché à la scabreuse ville de Safi dont le port sardinier achèvera de détrôner le sien ! Désormais, Mogador ne vaudra pas plus d'un détour de quelques heures, les autorités préférant l'éviter pour ne pas subir les récriminations et les doléances de ses notables. La ville n’arrêtera plus de se chercher une nouvelle vocation. Elle se résigne à servir de station balnéaire aux gens de Marrakech qui fuient les grandes chaleurs estivales, proposant aux visiteurs ses meubles en thuya, minutieusement nacrés d'arabesques, son huile d'argan, extraite des fruits d'un arbuste que les Mogadoriens se plaisent à ne situer que dans leur région, leurs sardines grillées sur un port converti en cantine pour touristes en mal d'exotisme.

Deux siècles de grandeur et de décadence, de richesse et de misère, touchaient à leur fin sans que les Juifs de Mogador ne se soient particulièrement distingués dans les sciences, les lettres ou les arts. Les chercheurs évoquent généralement le souvenir du rabbin Haïm Pinto qui a laissé de rares poèmes liturgiques, des homélies, les récits de ses nombreux miracles et les vaines prétentions de ses descendants. Plus sûrement, le kabbaliste Joseph Knafo, auteur d'une trentaine d'ouvrages publiés à Livourne. Sûrement David Elkaïm, scribe, chantre, enlumineur, peintre, sculpteur, auteur du Chir Yédidoth, Chant d'Amitié, qui lui attirera la consécration des chercheurs qui se sont penchés sur son cas, lui décernant le titre de « plus grand poète du judaïsme maghrébin ». Parmi toutes les pupilles de l'Alliance, qui avaient « la France chevillée à l'âme », nous trouvons de gentils littérateurs, le plus caractéristique restant Isaac Knafo (1910-1979). Il quitte sa ville natale pour l'École Normale Israélite Orientale et ne la retrouve qu'en 1940, au terme de dix ans au service de l'Alliance à Tanger, Marrakech et Safi. Il caresse à son tour une vocation universelle – il se veut poète, conteur, écrivain, dessinateur, scénariste... – et croit tant en son génie qu’il s’écriera au crépuscule de sa vie : « Et les éditeurs ignorent mon existence... » En 1956, il s’installe au kibboutz Ramat ha-Kovech d’où il entretient une correspondance tous azimuts, écrivant notamment des lettres aux autorités israéliennes pour protester contre la condition faite à ses compatriotes. Puis il se met à tirer une feuille de chou – La Lettre des Lettres – qu’il envoie à ses proches et à ses connaissances, le premier numéro portant en exergue ces mots : « Il est venu le temps de rompre ton silence. » Le poète se languissait tant de Mogador, dont les autorités marocaines interdisaient alors la visite aux Israéliens, qu'il décide de lui ériger un mémorial littéraire. Il commence par rédiger des recettes de cuisine plus ou moins commentées qu'il accompagne de courts récits et s'éteint dans son kibboutz où nul ne connaissait Mogador. Son neveu Asher Knafo prendra le relais, réunissant ses lettres dans une revue qui deviendra au fil des ans celle du judaïsme marocain. Cette ville, probablement l’une des plus fantasques du Maroc, n’en donna pas moins en la personne de Haïm Zafrani l'un des plus grands chercheurs de son judaïsme et en la personne de Amram Edmond El-Maleh l'un de ses plus grands écrivains.