NOTE DE LECTURE : TAHAR BEN JELLOUN, LA NUIT SACREE (1987)

29 Sep 2020 NOTE DE LECTURE : TAHAR BEN JELLOUN, LA NUIT SACREE (1987)
Posted by Author Ami Bouganim

Tahar Ben Jelloun réclame une autre couverture. Comme chacun. Rien ne me rebute autant que la couverture unique sous laquelle l’on introduit, de gré ou de force, tous les auteurs. Sans considération pour la singularité de leur voix intérieure, les traditions qui les portent, les musiques qui les bercent, les gestes qui les entourent, les pouls qui battent dans leur mode de narration. On doit pouvoir trouver la couverture qui convient le mieux à chacun. Sinon, on tombe dans la publicité ou, pire, dans la critique littéraire. Or rien ne dessert plus un auteur. Surtout lorsque la couverture médiatique est si massive qu’elle évente tout charme et dissuade toute curiosité ou que la critique littéraire procède à une autopsie de l’œuvre. On ne plonge pas dans le livre dont on nous présente le cadavre, on l’enterre.

Avec Ben Jelloun, c’est encore autre chose. Parce qu’il est marocain et qu’il se trouve que je le suis aussi. Il coule ses récits dans la veine proverbiale de mes conteurs populaires, porteurs de bonnes ou de mauvaises nouvelles, prisonniers de leur misère, s’en évadant en inventant des vies et des rôles et des contes. Ceux d’Essaouira nous attiraient à grands cris : « Amis du Bien ! », « Amis de la Vérité ! », « Amis de Dieu ! ». Ils promettaient l’exclusivité d’un récit jamais encore entendu sur terre. Ils commençaient par s’assurer un auditoire. Une fois entouré, le conteur marquait un intermède pour permettre à son complice, marchand du vent, de proposer sa pacotille. Puis il exécutait des variations religieuses ou poétiques d’une voix qui instaurait une ambiance de légende : « Mes rides », déclare la conteuse de Ben Jelloun, « sont belles et nombreuses. » Souvent, le conteur se lançait au hasard de son conte. Le cercle ne cessait de perdre et de gagner des auditeurs. Ils entraient dans le conte par toutes les pages, en sortaient par toutes les pages. Le conteur se perdait lui-même dans son récit dont il ne préméditait pas les détours, les impasses, les rebondissements : « J’inventais au fur et à mesure que j’avançais. » Rares étaient ceux qui restaient jusqu’au bout, et ceux qui écoutaient la fin n’avaient pas le début. Le conteur terminait avec quatre ou cinq auditeurs, qui ne le quittaient pas par charité et par solidarité.

Le conte de Ben Jelloun chemine sur deux cents pages jusqu’à la disparition du dernier lecteur-auditeur, en l’absence duquel, il se conclut dans un vasouillis poético-mystique. Ce n’est pas nouveau, les contes, là-bas, ne se terminent pas, tant l’extravagance destinée à retenir les auditeurs dissuade tout dénouement, n’autorisant que le piétinement du conteur pris dans les rets de sa narration : « Mon histoire », déclare la conteuse, « était une histoire. » Ben Jelloun est porteur d’une vocation qui aura pris sur ces places publiques du Maroc où l’humanité entière se donne en représentation. Les hommes déballent leur sac des merveilles. Des animaux, des reptiles surtout, les pattes liées, dont les vertus médicales sont légendaires. Des oiseaux magiques dans des cages invisibles. Des livres rongés par les ans et les mites sur lesquels les marchands racontent des histoires pour ressusciter leurs histoires. L’ouverture d’un conte prenait des accents de criée.

Ben Jelloun est de cette génération qui a un pied au Maroc, l’autre en France et qui s’interroge sur sa langue de narration. Il persiste à raconter le Maroc en français et ce choix réclame des éclaircissements sur son engagement littéraire qui passe par un travail sur les thèmes et sur la langue. « La Réclusion solitaire » introduit le lecteur dans la solitude humiliée de l’immigré. « Moha le Fou, Moha le Sage » donne ses lettres de noblesse littéraire au héros accablé du Maroc. « La Prière de l’Absent » entraîne le lecteur dans un pèlerinage littéraire à travers le Maroc. « L’Enfant de Sable » raconte l’histoire d’un homme qui, désespérant de mettre au monde un garçon qui perpétuerait sa lignée, compose un rôle de garçon à sa huitième et dernière fille. « La Nuit sacrée » tente de libérer cette dernière du carcan masculin qui l’enserre depuis vingt ans. La mort du père, despote domestique, annonce le réveil de sa sensualité. Les personnages de Ben Jelloun restent des silhouettes, personnages irréels qui ne cherchent pas à renier leur condition littéraire. Son conte renchérit sur la réalité en une extravagance incantatoire culminant dans des scènes perverses. Il semble que l’extravagance, en l’occurrence celle des « Mille et Une Nuits », soit au récit arabe ce que l’unité d’action est au roman occidental.

D’une poétique caractérielle, à la fois doucereuse et virulente, la suavité du texte de Ben Jelloun se nourrit à je ne sais quel malaise. Il se mesure à plus d’un paradoxe et ce sont les solutions qu’il leur apporte qui composent cette poétique malheureuse où le prêche ne cesse d’investir le conte. Le premier paradoxe réside dans le choix du français comme langue d’écriture ; le second dans la mise par écrit d’un conte qui se veut oral ; le troisième dans la présentation prosaïque d’une parole poétique... Dans ce texte, Ben Jelloun consacre son prêche à la condition servile de la femme dans la société arabo-musulmane. Il dénonce les rigueurs de l’islam comme autant de mésinterprétations. On ne lui en veut pas ; on se montre indulgent. Le conte arabe reste sa demeure, il risque d’en être exclu, il se retrouverait dans la misère occidentale. Son malaise serait celui d’une littérature prise entre l’imaginaire arabo-musulman et la linéarité narrative occidentale. Ben Jelloun babille avec autant de lucre que de sobriété, de concision que de largesse, de solennité que de légèreté. Une manière, généreuse et étriquée, d’écrire en français. Ses récits et leur succès retentissent dans une langue qui n’aurait d’autre choix que de prendre des intonations incantatoires pour briser une voix guindée par le colonialisme.