Emid Dictionary

A
AGORA

C'est désormais la grande parade du monde. Des ballets, des cortèges princiers, des carnavals, des festivals, des concerts, des défilés de mode… des courses de chevaux. Ca chante, ça danse, ça crache du feu et… du venin. Ca prie, ça se repent. Ca prêche, ça homélise. Ca se dispute, ça œcuménise, ça se réconcilie. Ca s'exhibe, ça pose, ça cacophone. Les uns vendent leur poisson, les autres leur volaille. Les plus charlatanesques proposent leurs remèdes, les plus chevaleresques leurs conseils. Les philosophes se disputent avec les sophistes et l'on ne distingue pas toujours les uns des autres. Ca braille, ça discourt, ça raisonne, ça devine, ça commente, ça prophétise. Certains invoquent leurs dieux, d'autres leurs démons. Bien sûr des comédiens, des cabotins, des artistes, des magiciens. Chacun accomplit son tour, son morceau, son numéro. Les peintres exposent leurs toiles, les sculpteurs leurs pièces. Les poètes bredouillent leurs poèmes, les prosateurs présentent leurs livres. Les promoteurs et les bonimenteurs sont légion. Ils vendent de tout et de rien. Des livres délétères et des livres suaves. Des chants navrés et des musiques nacrées. Certains crient victoire on ne sait sur qui, d'autres s'avouent vaincus on ne sait par qui. Certains concluent la paix avec leurs bêtes noires, d'autres déclarent la guerre à leurs bêtes de compagnie. Les plus désabusés proposent leurs balivernes en guise de perles. Les plus discrets se contentent d'une citation à laquelle ils donnent l'envergure d'une légende.

Les badauds se plaisent à cette grande brassée des entretiens. Ils s'improvisent volontiers photographes pour avoir quelque chose à montrer et s'attirer une illusoire marque de tendresse virtuelle. Certains se contentent de voir ; d'autres sont tant pénétrés de leur balourdise qu'ils ne distinguent pas plus entre l'humour et le sarcasme qu'entre la sagesse et la bêtise, la prose des gens qui passent et la poésie des gens qui mendient. On devine de grandes doses de tendresse, de générosité, de bonté et derrière tout ce déballage d'amitié – une grande solitude. On aurait l'illusion de converser avec le monde entier alors que la plupart du temps on ne s'entretient qu'avec soi-même. On déroule les accueils sans s'attarder. Dans le meilleur des cas, on aurait des trainées de souvenirs, de nostalgies et de goûts moisis. Le héros le plus populaire de la place reste sans conteste Charlie Chaplin.

Depuis que les vieilles personnes ont découvert la place, ils y passent leur retraite. Ils ressassent leurs souvenirs et se livrent à une revue nécrologique de leur passé. Des revenants, que l'on croyait morts, surgissent des classes ternes où l'on conjuguait l'ennui et des tentes moites où l'on couvait des rêves de bonnes actions : « Te souviens-tu de moi ? » Répondre non serait vexer, répondre oui serait mentir et courir le risque de s'empêtrer dans une conversation qu'on ne saurait comment conclure. La mort est plutôt absente. De rares décès, qu'on regrette, de discrètes condoléances, qui dispensent de se déplacer. Des hommages à des étoiles qui se sont éteintes. Le sacrilège consisterait désormais à supprimer la page d'un disparu devenue sa page de souvenir.

Ce n'est ni l'agora d'Athènes ni la place Jama el-Fnaa de Marrakech, c'est la place des places, c'est le royaume de Z. où l'on n'est pas tant admis comme ami que comme badaud. Pour le meilleur et pour le pire. L'entrée est peut-être gratuite mais ça manque d'odeurs et de saveurs...

ALIENATION

L'aliénation au sens clinique du terme guette dans les processus de normalisation inhérents à l'acculturation et à la socialisation de l’individu. D'un côté, elle recouvre une carence ; de l'autre, un excès. Souvent, un mélange inextricable des deux. Dans les cas de carence, l'aliénation couve sous des démarches qui n'aboutissent pas. On végète en deçà de ses attentes, de ses rêves et de ses promesses. On a voulu être ceci ou cela ; on n'est devenu ni ceci ni cela. On est en deçà de ce qu’on voulait être, de ce qu’on devait être. On ne se résout pas à cette discordance ; on ne s’en fait pas une raison. La relation qu’on entretient avec soi est perturbée. L'aliénation risque alors de se muer en douce démence. Dans les cas d'excès, l'aliénation couronne des processus d'exaltation – religieuse, politique, romantique – qui ne recueillent pas la reconnaissance souhaitée. Elle se déclare quand la passion – l'une ou l'autre – donne à la raison l'allure échevelée ou morbide d'on ne sait quelle conviction – chez soi – et quel délire – au regard d'autrui. Elle n'est déraillement qu'autant que le raisonnement est détourné de son cours normal (?), hors des sentiers balisés par la société, par des considérations plus impérieuses que la lucidité du bon sens. Elle risque de tourner à la folie, souvent vécue comme super-raison, plus impérieuse que tous les démentis objectés au nom de la réalité et du sens commun, douée d'une logique interne inexorable, résistant à toute tentative de raisonnement. Elle se coule dans les prédispositions humaines pour le mythe, l'illusion, la ratiocination. Cette folie menace l’individu de démantèlement et il ne s'en remet pas sans procéder à la déconstruction du récit longuement concocté et ruminé dans la clandestinité d'une méconnaissance, d'une exclusion, d'une illumination ou d'une hallucination.

Les engrenages et mutations des passions s’accompagnent de glissements de l'esprit, de crispations, d’emballements et d’aveuglements. C'est le moral (mental-moral) qui déraille au point où l’on ne distingue plus, dans les cas limites, entre moralité et immoralité. La plupart des aliénés sont du reste « moraux, trop moraux », au point de succomber à l'une ou l'autre des victimisations qui perturbent la vie courante. Cette prédisposition pour la folie serait l'un des traits les mieux partagés par les humains (en Occident) qui ne seraient normaux qu'autant qu’ils rangeraient leur aliénation potentielle sous le registre religieux ou poétique. Peut-être même est-elle constitutive de l'humanité et ne prend-elle une tournure pathologique que parce qu’elle déborde les possibilités qu'autorisent la réalité et la civilité. Plus généralement, l'aliénation accompagne la « dénaturalisation » civilisationnelle de l'homme – son arrachement au régime de nature. L’homme est un animal « dénaturalisé » qui tire gloire de sa « dégénérescence » et l’exalte comme puissance, culte, sainteté, créativité… génie. Ce serait à maîtriser son aliénation qu'il se consacre dans et par la vie domestique qui le voue à sa progéniture ; par et dans la vie religieuse qui le voue à Dieu ; par et dans travail qui le voue à une œuvre. Dans la première, il lie sa vie par des engagements et des devoirs ; dans la seconde, par des rites ; dans la troisième, par des rythmes. L'aliénation est le meilleur chantier de création puisqu’elle exacerbe le génie que sa paradoxale évolution dégénérative imprime à l'homme. Le singe ne passera à un palier supérieur que lorsqu’il commencera à donner de premiers signes d'aliénation, d’écarts avec sa condition naturelle et son comportement habituel.

L’homme se cherche davantage qu'il ne cherche le bien ou le mal. Il attend une révélation qui l’arracherait au désespoir de mourir. Dans et pour son malheur, il ne se doute pas que la conscience du non-sens est encore celle qui lui donne sa plus grande dignité. Le jour où il ne la brouillera plus, il se départira de sa vanité et se recueillera dans le miracle – volontiers divin – de sa présence.

AME

On ne sait pas ce qu'est l'âme ; on ne le saura pas. Ce serait ce qui survit au corps si toutefois quelque chose lui survit. Elle n'est ni dans le cœur ni dans le cerveau, ni dans les entrailles ni dans la chair. Elle est partout et nulle part. Elle est scellée dans le mystère de la présence qui ne se laisse pas percer ; elle en est la clé aussi. L'âme est ce qu'on a trouvé de mieux pour ne rien trouver. Elle est ce rien dans le tout et ce tout dans le rien. Elle est le nœud de toutes les questions que seule la mort dénouerait. Elle est ce vide où l’on sombre et d’où l’on s’extrait. L’âme est je ne sais quel accent dans le tourbillon de la vie, quelle étincelle dans la condensation de la divinité. Elle est ce qui déborde la présence dans le transport religieux, la cristallise et la dissout dans l'extase religieuse et la coule dans la déréliction religieuse. Elle est d’amour et de haine, de soie et de velours, de nostalgie et de souhait, d’abîme et de recueillement… de papier de verre et de papier brouillon.

Dans toutes les mystiques, l'âme se présente comme l'empreinte de Dieu en l'homme, qu'elle soit le siège de la raison, de l'intuition, de la révélation ou de tout autre prédisposition pour l'immanence ou la transcendance. Angelus Silesius : « L'image de Dieu est imprimée en l'âme / Heureux celui qui porte cette monnaie dans un linge pur » (Angelus Silesius, Le Voyageur chérubinique, III, § 76, Editions Payot & Rivages, 2004). Il dit encore : « Mon âme est une coquille où un petit poussin / Veut être couvé par l'esprit de l'éternité » (Id. II, § 87) L'âme est ce pli de la conscience où loge Dieu en guise d’interrogation suprême.

L’âme est un palimpseste recueillant les strates de vécus, l’une recouvrant l’autre, sans que l’on ne sache quelles interactions postuler entre elles. Plutôt que de s’épuiser, ses gisements ne cesseraient de s’enrichir et de changer. De s'étioler enfin. Sa division en trois parties est si courante qu'elle suscite l'indulgence pour ses bonimenteurs. On ne s'entend pas pour autant sur les parties. Toutes ces distinctions ne prétendant qu'à une vérité poétique, je dirais pour ma part : la première partie se tisse de vices et de vertus : c'est la partie morale ; la deuxième de vanité : c'est la partie mondaine ; la troisième des secrets qu'on ne dévoile à personne : c'est la partie secrète. La première partie accompagne le corps ; la seconde se dissout avec nos leurres et nos illusions ; et seule la troisième serait… éternelle.

L’âme est, je ne sais pourquoi, volontiers païenne, acquise au merveilleux et à l’éphémère de la vie, tourmentée par un intrus, désirable et indésirable, que les hommes nomment Dieu. L'âme est ce qu'on a trouvé de meilleur pour pointer le miracle de notre présence et distinguer entre ce qui lui donne sens et ce qui lui parait non-sens.

L’âme, distillée dans le corps, n'est en vérité que son talisman.

 

ANDALOUSIE

L’Andalousie, dans le sud de la péninsule ibérique, est un mythe composé et raturé par l’histoire des trois religions. Une sublime avancée de l’Arabie, qui se risqua jusque-là pour chercher un sens à ses conquêtes et les arrêter. Philosophiquement, religieusement, poétiquement. Les Omeyyades ont d’abord bâti leur khalifat qui a vite éclaté en royaumes des Taifas qui se proposent désormais à nous comme autant de royaumes de villégiature. Les Omeyyades ont été suivis par les Almoravides, dont l’esprit de conquête s’est heurté aux charmes et aux loisirs de la contrée. Les Almohades leur ont succédé en une cavalcade berbère dont on occulte la puissance et souligne l’intransigeance. L’Andalousie ne se remettait pas du bouillonnement des uns et de la rigueur des autres qu’elle succombait à la reconquête chrétienne. Elle s’en serait peut-être remise si l’Inquisition ne s’était mise à la vider de ses Juifs et de ses Maures. L’histoire aurait été bouleversée si ce premier lieu de rencontre entre les trois religions monothéistes, en lequel d’aucuns décèlent un laboratoire de coexistence, n’avait décanté en vestiges architecturaux et en bribes poétiques.

La poésie fut d’abord, dans la meilleure des traditions bédouines, une émulation au combat. Mais quand les guerriers, succombant aux insinuations des saisons et aux délices de la vie, se retiraient dans leurs palais et leurs casernes, ils se mettaient à l’amour et au vin. Le style passait pour une vertu et un talent, voire pour un don où continuaient de retentir des velléités prophétiques. Le chant – en arabe, en hébreu, en latin – conte la romance de l’Andalousie où convergent l’engouement des Bédouins et des Berbères pour ce seuil de l’Europe, la tendresse de Juifs pour ce bout de l’exil et l’attachement des Chrétiens pour cette pointe de l’Europe. L’Andalousie, dont « nous portons en nous », disait Jacques Berque, « à la fois les décombres amoncelées et l’inlassable espérance », est devenue une métaphore méditerranéenne.

ART

La création artistique participe du culte religieux, la contemplation artistique aussi, et jusqu'au commerce de l'art. Le génie remplace la piété, le talent le rite. La pratique de l'art ne représente souvent, pour reprendre Adorno, qu'un succédané de religion pour les sans-religions : « L’art est la magie délivrée du mensonge d’être vraie. Puisque les œuvres d’art décrivent quoi qu’on puisse dire des fétiches – doit-on blâmer les artistes qui ont un comportement un peu fétichiste envers leurs productions ? » (T. Adorno, Minima Moralia, Payot, 1983, & 143, p. 207).

L’art convertit le désenchantement en enchantement. Il ruse avec le non-sens en lui donnant contenance et il ne s’en acquitte pas sans verser un tribut à l’on ne sait quel sacerdoce. Il entretient le culte de l’œuvre, d’autant plus sacrée qu’elle est auréolée du prestige qui lui vient du talent, présumé ou avéré, de l’artiste, de la passion – au sens religieux autant qu’artistique du terme –, de sa consécration par la critique et surtout de son prix dans les catalogues. La magie de l'art serait plus particulièrement dans cette valeur qu'on ne saurait pas plus caractériser qu'estimer. Elle est peut-être plus commerciale que poétique, elle n'en convertit pas moins de malheureuses pièces artistiques en fétiches désensorcelés pour les verser aux trésors archéologiques de l'humanité.

Depuis que l'objet d'art est un objet de culte, malgré ou grâce à sa valeur marchande, l'art s'impose comme le plus prestigieux producteur du fétichisme de par le monde. Dans tous les cas, son prix dépasse son coût, que ce soit en valeur de travail, de talent et/ou de génie. L’art n’atteint au fétichisme absolu qu’autant qu’il réussit à dissimuler le travail derrière le génie. Sans cela, on a du mal à s'expliquer l'intérêt qu'il rencontre chez les amateurs les plus riches. Quand on a tout acheté, on se lance dans l'acquisition d'objets d'art. On investit dans l'achat d'un tableau plus que dans l'achat et l'aménagement d'un château et sûrement plus que dans le sauvetage de milliers de victimes de tremblements de terre et d'épidémies. Pourtant, un tableau de Rubens, quoiqu'en disent les connaisseurs, ne serait ni plus ni moins réussi ou troublant qu'une copie réalisée par un imitateur de talent ou reproduit par les nouvelles photocopieuses HD. Il aurait pour lui l'authenticité, la rareté, la consécration d'une tradition. Or celles-ci sont battues en brèche par la sophistication de plus en plus poussée dans la reproduction mécanique et digitale et par un dessillement, volontiers philistin, sur les vertus de l'art qui, quoiqu'on dise, ne répondrait à aucun besoin vital. La romance d'une immortalité artistique pour compenser la perte de l'immortalité religieuse participe, elle aussi, du fétichisme – sans plus.

Parce qu'ils se posent en lieux de culte et qu'ils mobilisent tous les arts – autorisés – et les accueillent dans leur périmètre, les sanctuaires sont destinés à devenir des musées et les musées actuels ne seraient qu'autant de sanctuaires d'un genre nouveau pour un culte esthético-religieux où l'on simule ou pratique le plus désintéressé, insensé, passionnant et glorieux des cultes.

ART (2)

L'art moderne reste souvent incompréhensible. Il se présente comme autant de ratures de l'on ne sait quoi. Pourquoi toutes ces pièces ne nous convainquent qu'après avoir été encensées par une critique qui ne saurait plus quel canon invoquer et sans avoir été adoubées dans des galeries ou des musées ? Pourquoi cette déconstruction et cette décomposition ? Pourquoi cette déliquescence qui ne serait pas tant un signe de décadence que d'une quête insensée ? Pourquoi la veine poétique – sans laquelle il n'est pas d'art – tarit-elle au point qu'on trouve de moins en moins de poésie dans l’art ? Pourquoi ne disposons-nous plus de critères, les amateurs autant que les experts, pour distinguer entre l'art et la camelote ? Pourquoi nous vend-t-on toutes sortes de montages dénués d'intérêt pour de l'art ? Pourquoi nous soumettons-nous, sans que l’on puisse regimber, à une certaine dictature du goût ? Pourquoi achetons-nous des pièces douteuses que nous installons dans les meilleurs musées ? Pourquoi le talent déserte-t-il de plus en plus les artistes ou du moins toutes ces natures artistiques qui se posent en artistes ?

Dire son embarras devant les tableaux de Klee, les textes de Joyce ou les morceaux de Wagner serait encore plus vulgaire que de reconnaître ne point avoir l’œil pour Klee, la patience pour Joyce ou l’oreille pour Wagner. Chiffrer un tableau à un milliard de dollars en dit plus long sur le marché de l’art que sur son intérêt. Dugas, Renoir, Gauguin auraient sombré dans l’oubli, avec des milliers d’autres, ni plus ni moins talentueux, sans que l’art ne s’en ressente. La terreur exercée par le bon goût est l’une des plus subtiles et insidieuses : elle pave la voie à la philistinisation moderne des esprits. Le grand scandale artistique du XXe siècle, qui menace d'enterrer l'art au XXIe, a consisté à délivrer une aura à un art en gestation ou en déliquescence. On ne peut dénoncer l'imposture sans encourir le ridicule et sans être traité de réactionnaire ou d'attardé.

Même lorsqu’il tire sa raison d'être de la motivation poétique ou de la quête de reconnaissance/gloire, l'art moderne persiste à chercher sa vocation dans la mimésis. Adorno précise les paradoxes inhérents à ses prétentions : il se propose à la fois 1) de restituer la réalité par ou dans une représentation non réaliste ; 2) de changer la réalité en lui objectant une non-réalité se posant quelquefois en surréalité ; 3) de représenter l'esprit en recourant au sensible qu’il récuse. Comme en définitive l'art moderne n’imite pas plus qu’il ne représente, son intérêt se mesure à celle des distorsions qu’il propose de la réalité et des tournures qu’elles prennent pour donner la mesure – la démesure – de ses tentatives. Leurs illusions, leurs allusions, leurs correspondances… leurs portées sémantiques. Adorno en vient à voir dans l'art abstrait une expression de l'anémie tant de la subjectivité que de la réalité.

AUTRE

L'autre est d'abord et avant tout en moi. Il sème le trouble dans ma vie, il perturbe son cours normal, il m'arrache à moi-même. C'est mon double idéal et/ou dissolu. Le censeur ; l'épouvantail ; le tentateur. Le démon ; l'ange. Le dieu ; le diable. C'est ce que Rimbaud voulait dire quand il déclarait : "Je est un autre." Je ne suis pas celui que je vous semble être ou celui que vous me croyez être ; je ne suis pas même celui que je me donne à être et parais être. La version moralisatrice, recommandant l'autre entendu comme prochain à mon secours ou à mon service, n'a rien à voir avec cette découverte de l'autre en moi qui participe davantage de l'altération confinant à la déliquescence pathologique de soi que de je ne sais quelle exaltation de la découverte de l'altérité de mon prochain. C'est parce qu'on découvre l'altérité en soi – et autant qu'on la découvre – qu'on consent à l'altérité de l'autre entendu comme autrui ou comme prochain.  

L'autre que moi – qu'il soit proche ou lointain, entendu comme autrui – est souvent sinon toujours ailleurs. Lui et moi ne voyons pas les choses sous le même angle et les causes ne manquent pas. Chacun est claquemuré en soi, sourd à l’autre, et les prédicateurs de l’altérité non moins que leurs détracteurs. On ne se range du côté d'autrui qu'autant qu'on se substitue à lui pour voir le monde de son point de vue et vivre, autant que possible, sa vie de l'intérieur. La tolérance consiste à reconnaître la légitimité de sa vision sans présumer davantage de sa vérité que de la nôtre.

L'invocation – constante – de l'autre par certains tourne souvent à un assourdissant bruitage qui tourne à l'incantation. On ne bute pas contre lui sans se sentir désarmé ou neutralisé. On ne comprend plus rien, on ne sait plus rien. On se laisse entraîner dans une gnose de l'altérité qui exerce d'autant plus ses charmes qu'elle s'illustre dans des sermons que nul ne comprend ni ne pratique. Face à son succès, plus incantatoire que convaincant, il m'arrive de me croire partiellement autiste et de pousser mes soupçons jusqu'à me soupçonner je ne sais quelle cécité – partielle ou totale – à autrui, que je l'abhorre ou l'aime. Dans le meilleur des cas, l'autre est un sésame philosophique non moins troublant que les notions de dialectique ou de phénoménologie. Dans les textes autant que dans les prêches.

Seule une détermination de l'autre pourrait m'aider à me prononcer, seule sa nomination m'aider à voir. Or ses bonimenteurs s'interdisent ou évitent de le déterminer, de le préciser ou de la nommer.