The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
Emid Dictionary
On doit pouvoir neutraliser les accents belliqueux de la Méditerranée pour mieux célébrer ses échos cosmopolites. Malgré les tensions et guerres de religion, malgré les replis intégristes, malgré la persistance de veines nationalistes. Alexandrie continue de susciter un pincement au cœur, Beyrouth d’attendre un sursaut cosmopolite. Jérusalem même serait vouée, au-delà des hargnes interreligieuses, au cosmopolitisme. Sans cela, Alexandrie ne serait plus qu’une ville dénuée de toute résonance, Beyrouth que l’ancienne capitale d’un Levant décomposé, Jérusalem qu’un crachoir pour des caricatures de dieux et leurs satanés prophètes. On ne recouvrerait l’entente que si l’on confine Dieu aux mosquées, aux églises et aux synagogues. La Méditerranée réclame, autant le reconnaître, une neutralité quasi épicurienne. Il est peut-être temps de modérer les ardeurs anti-idolâtres du monothéisme et d’assumer les accents païens de nos âmes vacancières. D’instaurer une thalassocratie si l’on ne veut pas basculer dans la piraterie. La Méditerranée était le berceau du cosmopolitisme, il le redeviendrait. C’est un lieu d’échanges, de rencontres, de pèlerinages. De partout, on vient voir Athènes, Rome et Jérusalem. On ne peut mourir sans avoir trempé le regard dans la Méditerranée.
Albert Camus donne les pièces ce que l’on pourrait considérer comme une philosophie méditerranéenne et elle serait d’abord grecque : « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin. » Elle est allergique aux convulsions de toutes sortes. A l’exaltation qui caractérise l’Europe également. Il donne ses coordonnées : « la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs ». C’est à elles que se rapporte la permanence. Camus dénonce la volonté, le pouvoir, la domination : « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré ni la raison. » Camus pratique la philosophie en poète. Il penserait avec ses sens davantage qu’avec son cerveau. Il coulerait sa philosophie dans la poésie. Parlant de la grâce sensuelle qui se dégage des paysages italiens, il écrit : « Elle est d’abord prodigue de poésie pour mieux cacher sa vérité. » Ce remue-ménage poético-philosophique ne nourrit ni la pensée ni le cœur. Ce serait comme une vague qui nous traverserait sans rien laisser. Ni embruns ni sels. Peut-être est-ce qu’il recherche ; peut-être est-ce ce tout que la Méditerranée peut proposer. Une mystique quasi païenne où l’homme s’extasie dans la nature : « Jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde. » Entre sens et non-sens, Camus mise sur l’énigme sans que l’on ne sache ce que ce mot recouvre : « Un sens qu’on déchiffre mal parce qu’il éblouit[1]. »
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[1] A. Camus, « L’énigme », dans Noces suivi de l’Eté, p. 149.
Les gens du cirque seraient des artistes de l’humanité à laquelle ils impriment des tours sensationnels. Ils la sortent de sa vulgaire domesticité et de son accablante vulnérabilité. Ils la poussent au-delà de ses carences et de ses limites. Ils lui arrachent des prouesses et des prodiges. Ils lui font courir tous les risques. Ils la portent à la plus puissante de ses plastiques. C’est au cirque que l’homme donne le meilleur de soi et trouve son brio. Sans trucage, sans bavure, sans prétention, sans vanité. Il risque ridiculement et noblement sa vie. Heureusement que le clown est là pour le caricaturer.
La clarté est de rigueur. Dans le ciel et sur terre. Dans les paysages et les décors. Dans les cœurs et les esprits. Avec ou sans Dieu. Ni Kant ni Hegel ; ni Heidegger ni Sartre. Les Anciens bien sûr, grecs et romains, que l’on lit et comprend toujours aujourd’hui. Sans se prendre dans les toiles que l’araignée scolastique tisse autour des esprits embrumés. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche, le plus clair des penseurs allemands était aussi le plus méditerranéen. Ses meilleurs aphorismes lui vinrent dans ses tâtonnements entre Nice, Sils-Maria et Turin. C’est la luminosité qui garantit et requiert cette clarté. Ce ne peut être si obscur que cela ; ce doit être plus rudimentaire et lucide.
Le désert et l’océan impriment ses deux saisons à la Méditerranée. Bleue et placide sous l’étreinte du Sahara, grise et ombrageuse sous les semonces de l’Atlantique. Les vents étésiens attisent les chaleurs et celles-ci, excédées par l’insensibilité et l’implacabilité du soleil, s’ennuieraient à des décors éméchés. Les humains aussi cèdent à ces accès de chaleur, peut-être pour connaître le soulagement de s’en remettre quand elle se craquèle sous la pression du mistral ou du borée. Le vent serait le ciseau de l’on ne sait qui poursuit quel dessein. Il s’insinue partout et polit tout : « Sa fugitive étreinte me donnait », écrit Albert Camus, « pierre parmi les pierres, la solitude d’une colonne ou d’un olivier dans le ciel d’été[1]. »
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[1] A. Camus, « Le Vent à Djémila », dans Noces suivi de l’Eté, Les Editions Gallimard, 1959, p. 30.
De rencontre en rencontre, par les rues et les quais, les gares et les ports, les îles et les bouges, les sanctuaires et les bordels. Les uns me lèguent leur sourire, les autres leur regard. Les uns me tendent la main ; les autres leur aumône. Les plus houleux me couvrent d’invectives ; les plus brumeux me servent des prêches ; les plus déments partagent avec moi leurs illuminations, les plus éloquents leur silence, les plus nobles leur solitude. Ces rencontres présentent un côté miraculeux, elles concrétisent le hasard. Dans Les Démons, Chatov a cette phrase : « Nous sommes deux êtres, et nous nous retrouvons dans l'infini… la dernière fois dans le monde[1]. »
Tant d’êtres humains – je ne sais combien de milliards – devraient inciter à plus d’humilité et de clandestinité. Cesser de se combattre et de débattre et se résoudre à la miraculeuse instantanéité de la mort. Chanter de désenchantement et consentir à se clochardiser, intérieurement sinon extérieurement. On se met sur la touche pour suivre le manège du monde. L'humanité s'est dissoute, la terre n'est plus qu'un vaste décor dénué de promesse. Ce serait une belle manière de survivre à sa mort. On en serait plus serein.
J'aurais été couturier, j'aurais passé mes jours et mes nuits à habiller et à déshabiller des mannequins. J'aurais été entremetteur, j'aurais passé ma vie à assortir les désirs. J'aurais été dieu, j'aurais passé l'éternité à créer des êtres humains, pétrir leur chair, modeler leurs formes, teindre leur peau, ciseler leurs traits, planter des regards, dessiner des sourires, tresser des cheveux. Or je ne suis qu'un clochard et je passe mon ennui à écouter le babil des enfants, le gazouillis des oiseaux et le délicieux caquetage et sanglant cliquetis des hommes sur terre.
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[1] F. Dostoïevski, Les Démons, Babel, 1995, vol. II, p. 70.

