The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
Emid Dictionary
L’idée d’humanité recouvre celle de liberté. Rien n'est plus beau que la liberté intérieure, rien n'est plus cher et illusoire. Cette liberté nourrit les mythes les plus mobilisateurs et persistants de la modernité. Or il n’est de liberté que celle de l'être en déshérence, sans amarres et sans repères, sans liens et sans engagements, livré au désœuvrement d’une existence sans vocation et au déploiement d’une pensée sans illusions. La liberté s’impose souvent comme l’exutoire du désespoir, un leurre qu’on exalte pour en tirer gloire, gloire des démunis et des déshérités, première et dernière des gloires. Sinon l’homme n’est souvent libre ni intérieurement ni extérieurement – au mieux s’accommode-t-il de ses servitudes comme de libertés.
La liberté métaphysique – postulée pour des raisons morales surtout – ne heurte ni n’autorise le déterminisme. Les deux notions ne relèvent pas du même registre. L’une relève du registre moral de l'humanité, l’autre du registre naturel de la science. Ni la nature ne connaît la morale ni la science « l'humanité ». La nature détermine l'homme ; la morale le libère ; et il est écartelé entre l'une et l'autre. La liberté serait plutôt corrélative du destin que de la nécessité, dans le sens où elle le nie ou au contraire s’en accommode. Elle relève encore du registre politique où elle est corrélative des notions de droit et de devoir, dans le sens où elle en est la marque, le critère, la garantie ou l’instigatrice.
Certaines notions ne peuvent être considérées en soi. Celle de Dieu est corrélative de celle de l’homme ; celle de devenir de celle de l’être, celle de liberté de celle de déterminisme (comme destin en ce qui concerne l’homme, comme nécessité en ce qui concerne la nature). Ce sont autant de binômes philosophiques et ils doivent être considérés comme tels. Sinon on se fourvoie dans des paradoxes et se heurte – inutilement – à des apories. La liberté n’est qu’un de ces mots incantatoires destinés à briser les scellés du destin. Or c'est le propre du destin que de ne point prendre de raccourcis. Aussi, continuera-t-on de se sentir étranger à soi tant qu’on ne sera pas passé (retourné ?) à une idée d’humanité qui ne recouvrerait pas tant le mythe de la liberté que celui de destin. Pourtant, nul ne se risque à proposer des remaniements et des corrections dans ce sens. Sinon des philosophes paradoxaux. Des psychiatres aussi.
Les livres sont les archives de l’esprit et le creuset des âmes. Ils leur donnent leur écrin et déterminent leurs prédispositions, les livres sacrés et les livres classiques surtout. La relation qu’on entretient avec eux, qu’on les entoure de dévotion ou se montre critique à leur égard, les lise pour les besoins d'une recherche ou pour se délasser, serait révélatrice de je ne sais quelle noblesse ou quel crétinisme.
Désormais, les livres se relaient en une sarabande qui donne le tournis. Ils ne cessent de s’accumuler. Dans les bibliothèques, les centres commerciaux, les librairies virtuelles. La toile qui se charge de manuscrits. On ne sait plus qui écrit quoi pour le compte de qui. Seuls de rares livres sortent du lot et ce ne sont pas forcément les meilleurs. Ils sont propulsés par des agents littéraires publicitaires qui ne prennent pas même soin d’en prendre connaissance. On lit de moins en moins les ouvrages d’inconnus talentueux que ceux des icônes médiatiques et l’on ne se soucie plus de savoir qui les écrit pour elles et quelles doses de plagiat entrent dans leur composition.
La littérature serait en train de succomber à la surproduction. Tout le monde écrit, tout le monde se vend. Les auteurs rivalisent les uns avec les autres sur la meilleure manière de ménager le lecteur, de l’ébaubir sans le perdre, de le délasser en l'entretenant sur les malheurs du monde. La volonté de draguer le lecteur s’illustre dans un surenchérissement de procédés. On n’a rien à dire, on le dit de la meilleure manière possible. La crise littéraire ne réside pas dans des lacunes techniques mais bien dans l’absence d’allant littéraire. En définitive, ce sont les techniciens qui réussissent le mieux et les éditeurs en viennent à inciter les auteurs à claquer les pages au visage des lecteurs, à les mettre hors d’eux et à railler leur condition de… vulgaires lecteurs.
Les textes ne tendent du reste à se raccourcir que parce qu’on n’a plus de patience pour les longs récits et qu'on ne croit plus en l’éternité. Plutôt bâcler une œuvre pour divertir les lecteurs que concocter une grande œuvre qui n'en trouverait pas. De même, le gribouillage en peinture recouvre une rature de l’éternité, la stridence en musique un assourdissement de l’éphémère et le grotesque en sculpture une raillerie de l’art.
L'écriture blogaire, telle qu'elle se pratique sur ces colonnes, se propose comme alternative à l'essai, qui ne serait que de redites, et au traité, qui n'abuserait plus personne. D’un mot à l’autre, d’une phrase à l’autre. L’une complétant l’autre. La corrigeant ; la contredisant. Les phrases s’enchaînant, se heurtant, débordant les unes sur les autres. Se proposant en sens.
Ces mots sont encore les seules ratures que laissent derrière les jours qui passent.
Les textes sacrés, inspirés par Dieu, ont été canonisés par le culte qu’on leur rend depuis qu’ils ont paru sur le grand établi de l’écriture. Le Pentateuque est une anthologie d’annales et de codes de lois ; le Nouveau Testament donne plusieurs versions du récit du Christ et de sa Passion ; le Coran est un recueil de ballades et de poèmes, d'homélies et de prédications. Ces ouvrages ne sont passionnants qu’autant qu’ils déterminent la liturgie de leurs communautés respectives de lecteurs, d’interprètes et de dévots. L’humanité 'monothéiste', autant le reconnaître, est prisonnière de ses textes sacrés. Elle ne s’en secouerait pas sans perdre sa mémoire et ses statures religieuses, ne les ressasserait pas sans succomber à la sénilité ou sans leur arracher des commentaires qui en ravalent le sens.
L’écriture persiste à lier l’humanité, même par une période où la digitalisation de l'univers entame son aura. L’homme n’est jamais totalement nu ; il porte des phrases. Dans certains cas, ce ne sont que des haillons ; dans d’autres, des vêtements d’apparat pour des messes et des cérémonies ou des armures pour des résistances et des guerres. Certains lecteurs tremblent dans leurs phrases, d’autres se calfeutrent derrière elles, s’internent en elles, se blindent derrière elles. Les livres recèlent sûrement des perles. Mais plus on les lit et moins on en trouve. Les plus prenants et lancinants sont ceux qui revêtent une portée quasi liturgique et participent du mantra s'étendant sur des phrases voire sur des passages entiers.
Souvent, l’autorité du livre, qu'il soit sacré ou non et quel que soit le degré de liberté d'interprétation que l'on s'autorise et pratique, serait source d'un obscurantisme se prétendant… éclairé et se révélant… livresque. On en est au point de ne rien dire « qui ne soit dans le livre ». On croit souvent avoir répondu à une question en donnant une citation, que ce soit pour illustrer une thèse ; s’incliner devant le talent de son auteur ; éluder une question ; combler une lacune ; perpétuer une incompréhension… se cacher derrière une sommité. On ne postule pas l’autorité de l’écrit sans glisser un soupçon de dogmatisme. On parle au nom des livres, on vit selon les livres, on meurt pour eux, on se massacre pour eux. Les livres – sous toutes les latitudes légendées par l'écriture – sont des lieux d'égarement non moins que de libération. Ils n'instruisent pas sans domestiquer et discipliner le lecteur ; ils n’enchantent pas sans écorner l’esprit ; ils ne sauvent pas l'âme sans exercer de violence contre l'intelligence.
La relation aux livres détermine jusqu’à l’allure que prend l’écriture et son étude est requise par toute herméneutique soucieuse de reconstituer les modes d’écriture et de rédaction d’un auteur avant de se prononcer sur la manière de le comprendre et de l'interpréter. En d'autres termes, les habitudes de lecture d’un auteur se ressentent dans ses habitudes d’écriture : “It is a general observation that people write as they read. As a rule, careful writers are careful readers, and vice versa. A careful writer wants to be read carefully. He cannot know what it means to be read carefully but by having done careful reading himself. Reading precedes writing. We read before we write. We learn to write by reading. […] We may therefore acquire some previous knowledge by studying his habits of writing” (Strauss, L., Persecution and the Art of Writing, Illinois: The Free Press Glencoe, p. 144).

