Emid Dictionary

D
DÉMON

Rien de plus insidieux que ce démon que les Grecs plaçaient derrière les hommes et qui n'était visible qu'aux autres. Chacun aurait son démon, planqué dans les recoins les plus intimes de son être, ses désirs les plus secrets, les lignes les plus discrètes de ses traits, les harmoniques les plus sourdes de sa voix. On a beau le chercher, il reste insaisissable ; on a beau l'exorciser, il reste irréductible. Sitôt qu'on se lance à sa recherche, il disparaît. Pourtant, le premier venu le voit. Il est perché sur nos épaules, en travers de votre vie, cherchant la meilleure manière de nous prendre de court et nous empêcher de rallier notre destin. Il raille ou exauce nos prières et ruine ou sanctionne nos efforts.

Chacun serait l'incarnation d'un démon. Sans précédent ; sans pareil. Quiconque en serait dénué n'aurait pas de caractère ; quiconque s'accommode d'un démon général serait générique. On ne chasse pas son démon autant qu'on le maîtrise et ne le maîtrise qu'autant qu'on l'incarne et lui compose la simulation requise pour le satisfaire et le soutirer au regard public. La meilleure manière de faire bon ménage avec son démon est encore de l'oublier et d'exercer le meilleur de son charme pour atténuer son caractère ingrat aux yeux des autres.

Les démons sont d'autant plus pernicieux qu'on est intimement convaincu de leur inexistence. On ne les voit pas, ne les sent pas, ne les reconnaît pas. Ce sont pourtant eux qui nous habitent et déterminent notre manière d'habiter le monde. Ils nichent partout. Dans les esprits mités, les cerveaux dérangés, les cœurs harassés, les entrailles rouillés. Dans l'exaltation, l'hallucination, la rationalisation, le recueillement. Ce sont de grands alchimistes des passions qui transmutent les vices en vertus et les vertus en vices. Ils les brouillent pour mieux sortir leurs victimes d'elles-mêmes et leur permettre de se livrer à leurs excès. Ils nous excitent, nous incitent, nous poussent, nous troublent, nous pervertissent. Ils terrassent les anges et ruinent les meilleures intentions des plus honnêtes gens. Ils impriment les postures et les impostures, trament les rêves et les cauchemars, cultivent les espoirs et les hantises, meublent les panthéons. Ce sont les parasites les plus constants des humains. Il n’est pas de dieux, il n’est que des daimon, des doublures de soi démoniaques et divines à la fois. Les dieux sont condamnés à devenir des démons et ce sont les hommes qui commandent cette conversion.

Les démons donnent leur envergure aux hommes. Leur grandeur et leur déchéance ; leur intérêt et leur désintérêt ; leur démence surtout. Plus le démon qui habite une personne est terrible et plus cette dernière peut prétendre à un grand destin. Sous l’influence de la traduction grecque, le dieu latin Genius a été assimilé au démon échu à chacun : les génies ne seraient que les plus doués des démons, les plus exacerbés aussi.

DESIR

Le désir se dérobe à toute intentionnalité. Il ne cherche rien, il ne trouve rien. Il porte en lui son pouvoir de persuasion et de galvanisation. Il n'exerce de violence ni contre les sens ni contre la raison. Il lève de lui-même les interdits qui pèsent sur lui. Le désir dessine les contours de la vie et lui donne son envergure. Le plus désarmant est sa gratuité ; le plus passionnant aussi. Le désir est l'hameçon auquel la vie ne cesse de mordre. Sitôt qu'elle le mord, elle l'avale ; sitôt qu'elle l'avale, elle s'en soulage ; sitôt qu'elle le satisfait, il guette de nouveau – on ne l'a pas tôt oublié qu'il reparaît. Caresser un désir est souvent plus mobilisateur et intéressant que de le satisfaire.

Le désir machine – au sens de machination – le temps humain. Il le remonte et le démonte, l’accélère et le ralentit, le concentre et le délaie. Le temps n’a pas grand sens hors du désir, que ce soit le désir amoureux ou le désir de (re)connaissance ou de gloire. C'est le sablier qui scande le balancement de l’homme, entre le sommeil de la nuit et le réveil du jour. Sitôt que la vie arrête de poursuivre le désir, elle commence à dépérir. La santé et la lucidité réclament de reconnaître la trame du désir dans toute relation, religieuse autant qu'amoureuse.

Le désir se situe au-delà du bien et du mal, du bonheur et du malheur, du sens et du non-sens. Il couve dans les coulisses des sens et de leurs distinctions, voire dans celles du sens qu'il noue et dénoue. Soit l'on bride son désir et comble l'ennui qu'on trouve à sa routine ; soit on le délie et poursuit l'extase qu'il réserve et dérobe. Souvent, on ne s'excite que pour connaître la gloire d’une cavalcade dans le vide d’un champ intérieur, qui réclame qu’on le retourne, dans tous les sens vers nulle part, à l’assaut d’un absolu qui se dilue, dans une exténuation bestiale, l’expiration du rêve et/ou un silence exaucé.

Le désir ne se déclare pas sans recouvrir la possibilité de sa satisfaction, même si toute satisfaction se révèle, à un degré ou l'autre, déceptive et c'est encore ce trait qui légitime la permanence ou la rémanence du désir religieux.

Le désir le plus lancinant, comme l'atteste la riche et sidérante production kabbalistique qui se coule dans le moule du Cantique des Cantiques, est encore celui qui se trame dans le dos de Dieu ou dans son sillage.

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DESTIN

Le destin se veut désormais à la convergence du hasard et de nos choix. Il ne cesse de se jouer de notre volonté à laquelle il donne l'impression de se laisser guider par elle alors qu'il pèse de tout son poids sur elle. Il est d’autant plus lourd à porter qu’il charrie des atermoiements inconsidérés, des découvertes tardives, des reculs, des regrets, des remords. Il est d'autant plus accablant qu’on traîne derrière soi des personnages manqués qu’on aurait pu incarner si seulement on avait pris les bons tournants, donné les bonnes réponses, prononcé les bons mots. Il est d’autant plus amer qu’on ne se décide pas à se séparer de ces personnages et continue de leur donner des destinées potentielles. Il est d’autant plus désespérant qu'on les investit de pouvoirs inquisitoriaux et se soumet à leurs harcèlements. Ces personnages hantent les décombres de notre destin. Même quand on s’insurge contre eux, on reste sous leur emprise. Se détourne-t-on, rebrousse-t-on chemin, accomplit-on un saut, on prend son destin avec soi.

On n'arrête pas de considérer son destin, négocier avec lui, se le voiler, tricher avec lui, se dérober à lui, tenter de le remanier. On ne cesse de calculer pour tenter de l'aiguiller, de le considérer sous tous les angles, se livrer à des variations où entrent les passions autant que les dons qu'elles nourrissent. On consent des concessions ; on se laisse aller à des compromissions ; on procède à des compensations. Ce calcul brime autant qu'il soulage ; égare autant qu'il console ; déraisonne autant qu'il raisonne. Il condamne chacun à piétiner au seuil de ses limites, de ses incapacités et de ses impuissances. Le destin est l’ornière de notre vie, le récit à rebours de la mort. Il nous taille le rôle d'un personnage principal dans une production grandiose qu'on persiste à ramener aux coordonnées de notre dérisoire existence. Epictète était un maître du destin : « Souviens-toi que tu es acteur d’un drame que l’auteur veut tel : court, s’il le veut court ; long, s’il le veut long ; si c’est un rôle de mendiant qu’il veut pour toi, même celui-là joue-le avec talent ; de même si c’est un rôle de boiteux, de magistrat, de simple particulier. Car ton affaire, c’est de jouer correctement le personnage qui t’a été confié ; quant à le choisir, c’est celle d’un autre. »

En définitive, le destin est cet acculement à soi de toutes parts, par la naissance, la culture, les habitudes, les inhibitions, les échéances… les traits de caractère, plus incoercibles qu'on ne le pense ou que les thérapeutes ne le présentent. On n'a d'autre choix que de s'incliner devant lui, on ne le domine qu'en se soumettant à lui. Sinon, il s'acharne contre nous pour nous laisser exsangue. L’éthique même ne peut grand-chose pour ou contre lui. Chez les Grecs, l'écartèlement entre l'éthique et le destin engendre la tragédie ; chez les Hébreux et leurs héritiers chrétiens et musulmans, la théologie. Dans tous les cas, le destin ridiculise l’éthique, ruinant ses prétentions à colorier le Vrai de Bien pour ne point parler d'accommoder l'un à l'autre, et ruine la théologie, défiant toute théodicée personnelle ou collective.

Quoique la volonté ne réussisse que dans la mesure où elle s'exerce dans le sens du destin, la vie gagne à baigner dans un rêve dans la réalisation duquel elle chercherait son salut. Cela dit, le rêve qui ne collerait pas au destin ni ne lui serait sensible tournerait au cauchemar plutôt qu'il n'enchanterait la vie.

On accède au paradis quand on devient le personnage qu'on caresse d’être ; on vit l'enfer quand on endure le personnage dans lequel l'on est interné.

 

Dieu

On cherche le sens ; on le trouve par-ci par-là ; il tourne au non-sens ; on se remet à le chercher. L’homme est cette interrogation constante sur son être, écrasé à la fois par sa petitesse et par sa grandeur. Il peut se résoudre à son insignifiance, il ne peut se dérober à sa complexité. Pour être aussi intelligent et borné, dominateur et dérisoire, bon et mauvais, pour être autant conscient du miracle que recouvre sa présence étrange sur cette planète menacée ou prometteuse, errante ou stable dans l’espace intersidéral, il ne peut s’empêcher de postuler une complexité et une intelligence encore plus grandes que la sienne. Dieu est désormais le nom qui lui vient aux lèvres quand il réalise la gratuité et le miracle de sa présence. On aura beau récuser son existence et l’enterrer sous son silence, il n’en palpite pas moins en chaque homme qui, les yeux tournés vers le ciel, se pose la question de sa propre existence. On peut l’oublier, pour un instant ou une vie, dans la routine du quotidien ou la dissipation du loisir, par dessillement ou incrédulité, il revient à l’occasion d’un rebondissement dans le hasard et le destin.

Dieu comme transcendance absolue est une trouvaille philosophique davantage qu'un réel vécu de l'expérience religieuse. Elle est l’échappatoire la plus courante de la littérature théologico-philosophique – la transcendance du sujet autant que celle de Dieu. On ne peut invoquer – religieusement – la transcendance divine sans la convertir aussitôt en immanence et sans en être investi pour l'incarner d'une manière ou d'une autre : elle n'est pas vécue hors de soi mais en soi et autour de soi. Sinon ce n'est qu'une des nombreuses notions incantatoires qui embrouillent l'esprit plus qu'elles ne dégagent les brumes scolastiques qui l'encombrent. Un Dieu absolument transcendant ne serait du reste que le Dieu d’Epicure qui ne s’intéresse pas plus aux hommes qu'il ne les engage. Dieu est immanent ou n’est pas : il est dans les cœurs et les âmes, les entrailles et les reins. Dans la nature naturante aussi.

On ne croit pas tant en Dieu parce qu’il existe que parce que l’homme existe et qu’il en déborde, que ce soit par et dans le recueillement, la méditation, l’interrogation, l’étude... la prière. Il ne cesse de bruire et de se taire en chacun, ardant chez les uns, se recueillant chez les autres. Dieu est peut-être plus incompréhensible que ce qui est le plus incompréhensible chez l'homme, il n'en présente pas moins le mérite de résoudre l'inconnue humaine. On l’investit de nos soucis et le plus lancinant est encore celui de combler le trou en soi, sous ses pieds et au-delà de sa mort. La quête de Dieu, nourrie par la nostalgie de sa proximité, tour à tour oubliée et recouvrée, caractérise au plus haut degré l’humain.

Dieu reste un mot de reconnaissance entre les hommes qui documentent leur émerveillement en puisant leurs légendes dans les religions du monde. Il recouvre l'anarchie et la grâce d’être ; il convertit la déréliction d'être en astriction à être. Il se révèle comme auréole de la raison ou dans ses interstices : dans le premier cas, il est silencieux ; dans le second, délirant.

DIEU (2)

Dieu n’est ni un être ni un non-être, il n’existe qu’autant que j’existe et l’invoque, il vient à mes lèvres en guise de cri de détresse ou de joie. Il est témoin de mes pensées les plus intimes, de mes désirs les plus cachés. Il est la vérité que j’établis avec moi-même et l’unité que j’instaure dans mon être. Il est le destinataire de mes confidences quand je me livre en toute sincérité. Il est mon compagnon de solitude. Il est mon procureur et mon protecteur. Il est mon être quand je l’assume en toute bonté et toute beauté. Je ne l'invoque pas sans instaurer une intimité charnelle et intellectuelle avec lui. On ne peut croire en Dieu et ne pas l’incarner pour être sauvé. Ce n’est pas un dogme chrétien, mais la conclusion la plus immédiate de toute phénoménologie de la foi qui ne serait pas entière et complète tant qu’elle maintient une distance entre le moi et Dieu. Aussi n’est-il révélation plus intime que : « Je suis Dieu » et démenti plus éloquent que : « L’autre aussi est Dieu ». Ce démenti, parce qu’il est logique et politique, n’efface pas l’empreinte originelle de la révélation.

La notion personnelle de Dieu réclame une religion personnelle, voire ne s’accommode que d’elle. On ne peut établir une relation personnelle avec lui et continuer de s’inscrire dans une révélation collective, surtout si celle-ci est de plus en plus contestable et contestée. Cela dit, on peut tailler sa relation personnelle à Dieu dans la texture d’une religion ou d’une autre, soit parce qu’on a été bercé par elle, soit parce qu’elle documente encore le mieux nos sentiments religieux. Elle n’aurait pour autant qu’une vérité poétique et domestique, toute relative, n’excluant aucune autre. La vraie religion est désormais personnelle et si elle prend des accents judaïques, islamiques, chrétiens, hindouistes ou bouddhistes, ce n’est que parce qu’elle s’exprime dans cette révélation historique de Dieu comme elle s’exprime en hébreu, en latin, en arabe ou en chinois. De son côté, une notion crédible de Dieu ne saurait tolérer qu’on le prie mieux selon le rite chrétien que bouddhiste, en latin qu’en chinois.

La personnalisation de la révélation trouve son couronnement dans une spiritualisation, réticente aux rites et aux pratiques. Martin Buber assimile la révélation à la réponse toute personnelle que l’on donne à la question qui nous est adressée et que l’on s’adresse : « Ce qui m’arrive me dit quelque chose, mais ce qu’il me dit ainsi, nulle science secrète ne pourra m’en informer, car cela n’a jamais encore été dit auparavant, et ne se compose pas de sons qui aient été prononcés » (M. Buber, La vie en dialogue, p. 117). Pourtant, Buber ne cesse d’expliciter son « autel invisible édifié dans l’esprit » dans les termes du judaïsme, quoiqu’on décèle chez lui une tendance inavouable de s’arracher au cadre, somme toute étriqué, du judaïsme, qui le retient et pour lequel il se passionne, et de donner à ses considérations religieuses une portée universelle.

Dieu (4)

On ne peut rester insensible à l’ordonnancement de l’univers et à la présence, somme toute miraculeuse, de l’homme sur la planète terre. On se sent au nœud d’une Intrigue qu’on n’a de cesse de résoudre. On postule avec Malebranche je ne sais quel horloger sensible aux milliardièmes de seconde et invite ou dissuade l’homme, dans un prêche ou dans des remarques, à parier sur une égale sensibilité chez lui à ses prières. Dieu titre l’inconnu qui perce dans la contingence avec laquelle l’on ressent sa présence au monde. C’est le nom le plus commun que l’homme donne au sens de sa vie et que les religions invoquent pour réunir les fidèles en communautés dans le culte d’une même nomination et de ce qu’elle recouvre comme récits et comme dogmes. Vécu comme un recours contre la déréliction, on persisterait à le chercher et à l'invoquer même quand l'on est convaincu qu'il n'existe pas. Par désir de sens, qu'il soit sublimé ou non ; pour donner à sa vie la tournure protocolaire, faite de cérémonies et de rites, d’une religion aussi. On ne continuerait de croire en lui, quand on a cessé de croire, que pour continuer de croire. C'est parce que l'homme est aux prises avec la vie et la mort, le sens et le non-sens, les cieux et la terre, qu'il mise sur Dieu et ce pari, pour reprendre le terme pascalien, couronnant son interrogation serait son véritable trône. La meilleure manière d'éluder l’incompréhension congénitale qui assaille un chacun et persiste chez lui serait encore de lui donner le nom de Dieu.

Certains assimilent Dieu au Tout, en l’occurrence à la Nature naturante qui palpite jusque dans l’homme se posant la question de Dieu. Dans ce cas, celui-ci ne se rencontrerait pas tant en l'homme qu'en l'animal, plus patent dans une termitière ou une ruche que dans une société humaine. Dans ce cas encore, il ne serait d'autre manière de le servir que de cultiver la nature en soi et hors de soi. L'homme étant d'abord un être de nature, il serait pour le moins immoral ( ?) de se détourner d'elle ou de médire d'elle. Il ne peut du reste l'ignorer totalement, la conservation de sa santé réclamant un soin minimum de la nature en lui, son bonheur un culte minimum. L'homme ne serait aussi disert sur Dieu que parce qu'il s'est arraché à la nature, qu'il l'occulte en lui et cherche une compensation à cette aliénation dans une religion qui présente, quoiqu’on dise de ses sacrements et de ses pratiques, un côté disciplinaire.

Désormais un doute ronge l’humanité, de plus en plus, malgré les régressions et crispations intégristes. Dieu n’est peut-être qu’une illusion vitale que l'on doit soutenir si l'on ne veut pas se décomposer dans tous les sens. Dieu, tel que les religions nous l'enseignent, tel que l’homme l'invoque, n'existe peut-être pas. Depuis longtemps, depuis toujours. Il n'est rien derrière le grandiose spectacle de l'univers ou le minuscule organisme du moustique. Il n'est pas de salut surnaturel, il n'est d'autre destinée que terrestre, d'autre providence que naturelle, d'autre source de révélation que l'étude et la recherche guidées et instruites par la raison, quoiqu’on entende par ce terme. Aussi la tendance – intellectuelle ? religieuse ? – dominante serait-elle de ne voir en Dieu ni un être ni un non-être. Il n’existerait qu’autant que j’existe et l’invoque. Il vient à mes lèvres en guise de cri de détresse ou d’allégresse. Il est témoin de mes pensées les plus intimes, de mes désirs les plus cachés. Il est la vérité que j’établis avec moi-même et l’unité que je réussis à instaurer dans mon être. Il est le destinataire de mes prières quand je me livre à lui en toute sincérité. Il est mon compagnon de solitude ; il est mon procureur et mon protecteur ; il est mon être quand je l’assume en toute bonté et en toute beauté. Je ne l'invoque pas sans instaurer une intimité charnelle et intellectuelle avec lui, au point de l’incarner dans mes regards et mes considérations. Certains prêchent Dieu comme Tu éternel ou comme Autre absolu et ces prêches – qui seraient autant de variations intellectuelles (théologico-philosophiques ?) sur Dieu – donnent un sens, principalement éthique, à leurs vies.

En définitive, dans tous les cas, c'est le même Dieu qui pointe partout, que ce soit le démon de Socrate ou l'encombreur de Shakespeare. Derrière la science et la révélation. On ne peut pas plus postuler deux dieux qu'on ne peut croire que le Dieu qu'on prie varie d'une religion à l'autre. C'est le même Dieu derrière le principe de causalité, le principe d'incertitude et le postulat de la liberté. Il se dérobe à toute représentation, y compris celles des religions institutionnelles, qu’elles soient païennes ou monothéistes. C'est le Dieu des dieux et il ne se prête à tous les noms qu’autant qu’on lui concède cette nomination plurielle. Il ne pouvait que se dérober à la curiosité de Moïse s’intéressant au buisson ardent dans le désert, abandonner Jésus l’invoquant sur la croix, vouer Mahomet à une interminable conquête pour en répandre la présence. Dieu est l’otage des hommes qui s’en réclament dans les religions monothéistes autant que dans les religions asiatiques et sitôt que l’on s’avise de le libérer on est accablé de toutes sortes d’accusations de trahison ou d’hérésie.

La philosophie n’aurait pas grand-chose à dire sur Dieu, à moins qu’elle ne se résolve à passer à la théologie sous l’étiquette de quelque « pensée nouvelle ». Elle peut également se récuser et ne pas se prononcer sur la question de Dieu en faveur de l’anthropologie seule habilitée à traiter avec plus ou moins de rigueur de l’incontournable présence de Dieu dans les archives – archéologiques, textuelles, architecturales… de l’humanité – et à se prononcer sur leurs inspirations divines.