Emid Dictionary

O
OEUVRE

On ne devient artiste que pour donner à sa vie l’allure d’une œuvre qui nous survivrait. Autrement, on ne produirait que de nobles et dérisoires déchets. L’activité artistique qui ne caresse pas de velléités pour l'immortalité se condamne à disparaître avec la vague qui la porte. La recherche de la gloire posthume trahit peut-être plus de niaiserie que de lucidité, de même qu'une méconnaissance accablante de la mémoire historique, elle n'en est pas moins requise pour se dépasser et porter l'art à de nouveaux accomplissements. L’iconoclaste meurt, les mains vides, d’un excès de lucidité ; le génie meurt, les mains pleines, d’un excès de prétention. La grande œuvre est l’ouvrage que l’homme puéril trame derrière le dos de sa mort dans un dérisoire sursaut d’immortalité. Sans cela, on ne laisserait que des gribouillis de vanité sur le sable.

Une grande œuvre raille subtilement toute prétention critique. Elle est monstrueuse. Elle désarme autant qu’elle mobilise. Elle se laisse investir sans se laisser saisir. Elle déboute la signification qu’on se hasarde à lui prêter. Elle se dérobe au sens dans le non-sens et régénère le sens à partir du non-sens. C'est encore la métaphysique qui donne sa charpente à un monument, un tableau, une composition musicale ou littéraire. Sans elle, l’œuvre est condamnée à s’écrouler. Dans tous les cas, on doit incarner une vocation pour laisser une grande œuvre.

Il n’est de grand art, je le crains, que de la vanité posant devant l’éternité.