Emid Dictionary

J
JOUR

Le jour est un interstice dans le néant. Il s'ouvre avec l'aube, miraculeuse, se clôt avec le soir, mortuaire. Il est si éphémère qu’on poursuit le désir de lui survivre, caressant l'espoir que le miracle se renouvelle demain. La plus somptueuse phrase de la Bible est encore : « Ce fut le matin, ce fut le soir. » De jour en jour, jusqu’à la pause du shabbat. Dieu prend alors son repos – pour l’éternité ; il se retire de la création – parce que ce n’était qu’un brouillon et qu’il a communiqué à l'homme l’inspiration et la mission de le corriger ou parce qu’il la trouvait si belle qu’il ne présumait plus de l’importance de son soutien et de sa présence. Peut-être aussi parce que c’était la meilleure manière de délier le délire de l’homme le concernant.

On devrait vivre le jour comme s'il ne nous était accordé de vivre que ce jour. Pour mieux le célébrer, en goûter la saveur, prospecter sa teneur. Le bonheur réside dans l'instantanéité de la présence, dans sa volatilité et sa sérénité. Un jour de regret est un jour éculé ; un jour de remords, un jour gueux ; un jour sans tendresse, un jour rêche ; un jour sans désir, un jour perdu ; un jour sans un mot, un jour blanc. Rien ne serait plus harassant que la poursuite du lendemain ; plus vain que le regret d'hier. Angelus Silesius préconise « le jour unique » :

« Je ne connais que trois jours : hier, aujourd'hui, demain ;

Mais quand hier se cache dans aujourd'hui et maintenant,

Et que demain s'efface, je vis ce jour

Que je vivais en Dieu avant d'être » (Angelus Silesius, Le Voyageur chérubénique, III, 48, p. 215).

En laissant traîner son regard sur le jour bleu, on recueille le suc qui nourrit le rêve du lendemain. Qui n’est capable de se contenter du don du jour, de se diluer dans son non-sens et d’exprimer sa gratitude à l’inconnu devant l’inconnu et pour l'inconnu n’a qu’à se dissoudre dans le silence de l’éternité.

Il n’est de loisir que dans la méditation ; de prière que dans le recueillement ; de charité que dans la générosité ; de plaisir que dans la liberté des sens ; de bonheur que dans l’indigence à se sentir comblé par le jour. On doit acquérir la conviction et l'art de se ménager des pauses dans le roulis des heures, la bousculade des choses et le harcèlement par les autres. Un oubli du souci, un retrait dans le néant, une dissipation dans le silence, une résiliation de l’engagement : l’attente du poème. On ferait mieux de reconnaître : « Je n'ai vécu qu'en vue de ce jour, qu'il soit de couleurs ou de douleurs. »