The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
Emid Dictionary
D'un côté, l'humanité exacerbée ; de l'autre, l'humanité sereine. Ce ne sont pas les raisons d'exacerbation qui manquent. La richesse ; la gloire ; la vanité. En revanche, la sérénité ne se cherche pas de raisons. Dans l’un et l’autre cas, on est environné par le vide qui nous rend l'écho de notre absence, peut-être aussi celui du silence de Dieu. Or c’est ce vide nous donne le vertige que nous ressentons comme expérience mystique. Angelus Silesius trouve comme une délectation au sentiment du vide en soi et hors de soi :
« Le vrai vide est comme un vase splendide
Qui porte du nectar : il a, et ne sait quoi » (Angelus Silesius, Le Voyageur chérubinique, II, 209, Rivages poche, 2004, p. 185).
C'est si merveilleux que ce serait un péché que d'arrêter le vertige. De l'oublier ; de l'occulter. Il n'est pas convertible, il ne doit pas l'être. Ce vertige nous est proposé par Angelus Silesius comme site de la sérénité – jusqu'à sa rature par la mort.
Connaître l’homme serait encore diagnostiquer son vertige et la variété de son tournis.
Albert Camus distingue entre les villes repliées sur elles-mêmes et les villes ouvertes. D’un côté, la ville, polie par l’histoire et sa houle, cimetière des millions de vies passées, propose « cette solitude peuplée » où l’on est seul au sein de la multitude et décide de sa solitude et de son ennui ; de l’autre, la ville, raturée en permanence, conserve l’irréductible allure d’un chantier : « Alger, et avec elle certains milieux privilégiés comme les villes sur la mer, s’ouvre dans le ciel comme une bouche ou une blessure[1]. »
La ville méditerranéenne s’offre lascivement au visiteur. Elle lui ouvre ses rues, ses portes, ses cœurs, ses lèvres. Elle souhaite la bienvenue. Elle ne renie pas plus son centre historique qu’elle ne tourne le dos à la mer sans se perdre. Ce serait malheureusement le cas d’Athènes, de Tel-Aviv aussi. Ce devait être le cas d’Oran dans les années quarante pour que Camus écrive : « On s’attend à une ville ouverte sur la mer, lavée, rafraîchie, par la brise des soirs. […] On trouve une cité qui présente le dos à la mer, qui s’est construite en tournant sur elle-même, à la façon de l’escargot[2]. »
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Les variations sur la voie sont le lot des hommes en quête de voie. On cherche, on ne trouve pas, on dit son égarement. D'une manière ou une autre et la manière de le dire prend souvent une allure aphoristique. Heidegger nous invite à nous perdre par des sentiers et des chemins inconnus, à nous lancer sans bagages conceptuels à travers bois et forêts, au hasard de la méditation, pour connaître des variations inédites. La pensée ressortit à une aventure où seuls le risque et l'audace promettent de prospecter des terres inconnues.
La métaphore champêtre garantit une pensée dé-routée, voire buissonnière, en rupture avec toute école, pratiquant l'arbitraire herméneutique. Sans procédés et sans preuves. Cette manière de s'aventurer dans des chemins de pensée plus hasardeux que méthodiques achève d'arracher la philosophie à la science pour la rabattre sur des voies de traverse poético-philosophiques, plus désœuvrées que pragmatiques. C’est la question qui prospecte le chemin de pensée : « La pensée ne trace son chemin que dans une marche faite de questions » (M. Heidegger, Qu'est-ce que la pensée ? P. U. F., 1959, p. 247).
On est constamment en chemin, du moins devrait-on le rester. Ce cheminement dévoile l'être comme « être-là » dont c’est le destin et la vocation de comprendre son être (à chaque moment donné, on mène ou rumine son interprétation de l’être comme interprétation de soi) comme être voué à la mort, considérée comme « possibilité extrême » : « Je suis bien en ce qui concerne mon être-là toujours en chemin ; il est toujours encore quelque chose qui n’est pas fini. A la fin, lorsqu’il en est là, il n’est précisément plus » (M. Heidegger, « Le Concept du Temps », dans L’Herne, 1983, p. 31). C’est dire, pour reprendre un titre de Heidegger, que les chemins ne mènent nulle part. Chez Angelus Silesius, si le chemin ne mène nulle part, mais c'est parce qu'il mène à la lumière : « Dieu habite une lumière où les chemins ne mènent pas » (Angelus Silesius, Le Voyageur chérubinique, I, 72, Rivages poche, 2004, p. 72).
Nous serions plutôt engagés sur un premier chemin qui conduit à un deuxième. Puis un troisième. En quête du bon chemin qu'on ne trouverait jamais. Parce qu'on ne sait trop où l'on va. Dans l'incertitude la plus totale. D'un chemin à l'autre et souvent engagés sur deux, trois et quatre chemins parallèles. En définitive, nous serions ce chemin, pour reprendre Kafka, sur lequel « l'inconcevablement belle diversité des possibles, la réalisation de nos espoirs […] est le miracle toujours inattendu, mais en compensation toujours possible » (F. Kafka, « Lettres à sa famille et à ses amis », Lettre à Robert Klopstock, le 24 juillet 1922, La Pléiade, vol. III, Gallimard, 1984, p. 1171). On se retrouve dans la position d'un funambule, entre naissance et mort, tentant vaille que vaille de garder son équilibre, avec des abîmes des deux côtés. Kafka se montrait plus terre à terre, il n'évoluait pas en l'air, mais dans les coulisses littéraires de la pensée : « Le vrai chemin passe par une corde qui n'est pas tendue en l'air, mais presque au ras du sol. Elle paraît plus destinée à faire trébucher qu'à être parcourue. » (F. Kafka, Journaux, le 19 octobre 1917, La Pléiade, vol. III, p. 440). Rabbi Nahman de Bratslav, maître hassidique, personnage trouble, préconise volontiers le délurement, incitant à considérer la vie comme « un pont très étroit » pour se secouer, d'un instant à l'autre, de son désespoir.
Le chemin peut déboucher sur une clairière. Mais celle-ci se révèle souvent une arène où la lutte avec soi est encore la plus terrible. Un maître soufi :
« Un aveugle heurta du pied une cruche ;
Il dit : « Le serviteur n'a pris aucun soin.
Qu'est-ce que cette cruche, ce vase sur le chemin ?
Le chemin est sali par ces objets de rebut.
Enlevez ces cruches hors du chemin,
Puisque le serviteur manque de diligence. »
Il répondit : « O aveugle ! Il n'y a pas de cruche sur le chemin,
Mais c'est toi qui n'es pas conscient du chemin.
Tu as quitté le chemin pour aller vers la cruche,
Tu marches, mais ce n'est là qu'égarement » (M. O.-D. Rûmî, Odes mystiques, 504, Points, Sagesse, 1973, p. 256).
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