ANGLE DE VUE : A. NESHER, PAST LIFE (HA-HATAÏM) (2017)

25 Oct 2019 ANGLE DE VUE : A. NESHER, PAST LIFE (HA-HATAÏM) (2017)
Posted by Author Ami Bouganim

Ce film illustre les dilemmes auxquels doit se confronter la production cinématographique israélienne. Nesher a une longue filmographie derrière lui. C’est probablement le plus grand réalisateur de sa génération, né de parents polonais qui ont connu la guerre et la déportation et qui en ont transmises les séquelles, dans et par leur silence, à leurs descendants. Il propose une variation cinématographique sur le verset : « Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants ont en été agacées » (Ezéchiel 18, 2), selon lequel les enfants paient pour les crimes de leurs pères. Dans les années 70, alors que le président égyptien se propose de conclure un accord de paix avec Israël, deux sœurs s’intéressent au passé de leur père, gynécologue plutôt autoritaire, installé dans un quartier cossu de Jérusalem. L’une est dramaturge et journalise et dirige avec son mari on ne sait quel magazine à Tel-Aviv. Les relations entre les deux conjoints sont houleuses sinon extrêmes, avec des disputes incessantes et des objets qui volent dans tous les sens. La deuxième sœur est étudiante à l’Académie de Musique de Jérusalem et s’intéresse au chant et à la composition.

A l’issue d’une prestation musicale à Berlin, la jeune musicienne est agressée par une femme qui s’emporte contre son père qu’elle traite d’assassin. C’est la mère d’un jeune et brillant compositeur polonais installé en Allemagne. Sitôt de retour à Jérusalem, les deux sœurs mènent une enquête sur leur père qui se résout à leur raconter son passé – en partie – sous la guerre alors qu’il était dissimulé dans la cave d’un Polonais. De son côté, le jeune compositeur polono-allemand souhaite savoir ce qui s’est passé pour tenter de rasséréner sa mère. Il débarque à Jérusalem, se lie avec la musicienne, la fait venir en Pologne en quête d’une preuve des allégations du père qui permettraient de réconcilier sa sœur avec le père et d’améliorer ses chances de se rétablir d’un cancer qui menace sa vie. La musicienne compose un opéra basé sur le récit du père découvert dans des archives à Varsovie et est invitée à la première à Berlin où se tient – ou non – la rencontre avec la mère du compositeur et où l’on achève de découvrir le passé du père.  

Ce film se prend dans l’inextricable et houleux écheveau des relations judéo-polonaises. Cette fois-ci, ce ne sont plus les juifs qui ont des accusations ou des récriminations contre les Polonais mais le contraire. Le père a manqué d’honorer son engagement d’épouser la fille de son protecteur, lui préférant une juive pour s’assumer comme juif en Israël qui venait d’être créé, et provoqué indirectement son suicide en lui proposant d’avorter de l’enfant qu’elle attendait de lui alors qu’elle était catholique pratiquante. C’est trop alambiqué comme scénario – mais quel scénario qui évoque cette période ne le serait-il pas ?! – on aurait préféré lire un livre. C’est trop surchargé – la déportation, le cancer, les archives, la musique de chambre –, récit sur la Passion juive pendant et après la Shoah. La réalisation évoque le liquide révélateur où l’on plongeait le papier sur lequel se précisait progressivement le cliché photographique. Le spectateur est entraîné sur plusieurs lieux dans un drame à tiroirs qui ne s’éclaircit totalement qu’avec les larmes qui embrouillent les yeux à la dernière séquence. Nesher ne semble pas se résoudre à un style dans la direction de ses caméras et passe sans grande distinction d’un style à l’autre. Sa plus grande prouesse reste sans conteste la réalisation d’un drame musical où la musique se tresse dans l’action et ne se contente pas de l’accompagner et encore moins de la plaquer comme dans les comédies musicales classiques.

Quand il ne bascule pas dans la vulgarité, le cinéma israélien, qui brasse racines et drames, n’est jamais anodin. Il ne sort pas de la comédie ou du drame militaires ou de l’internement dans les pratiques religieuses sans secouer un passé tourmenté. Cela dit, il n’aurait pas encore trouvé son genre, sa voix et son public, au point que les meilleures de ses productions parlent souvent plus d’une langue (dans ce cas, l’hébreu, le polonais, l’anglais, l’allemand). On peine tant à faire du cinéma pour un public d’autant plus restreint qu’il reste communautaire – israélo-marocain, israélo-palestinien, israélo-polonais, israélo-russe… – que les acteurs les plus âgés, venant du théâtre, conservent leur voix déclamatoire et les plus jeunes, venant de la télévision, tirent leurs répliques les uns sur les autres plutôt qu’ils ne les échangent.

C’est un film sur le pardon – qui peine à se demander ou à se consentir – et sur la réconciliation – qui peine à se conclure et à s’instaurer…