CLICHÉ DE MOGADOR : LE SACRE DES GNAOUA

28 Jun 2017 CLICHÉ DE MOGADOR : LE SACRE DES GNAOUA
Posted by Author Ami Bouganim

C'étaient les exorcistes patentés d'Essaouira. Ils couraient d'un lieu à l'autre et partout ils contenaient, détournaient ou chassaient les démons. Quand on ne les convoquait pas, ils se répandaient dans la ville et faisaient la tournée des boutiques dont les propriétaires ne leur consentaient leur aumône que pour débarrasser d'eux S: ils trouvaient, pour pasticher un adage, leur musicaille plus stridente que la criaille du deuil. Les gnaoua tournaient autour d'eux-mêmes et faisaient tournoyer les nattes qui pendaient de leur chéchia. Ils claquaient leurs crotales, pinçaient leur guembri et entre deux clameurs d'esclavage ululaient pour saluer leur libération. C'était alors une torture mais on comprenait que pour assourdir les hommes, leur musique ne pouvait que terrasser les démons.

Les gnaoua, anciens esclaves ou soldats noirs venus du Guinée, du Ghana, du Sénégal ou du Soudan, passaient pour des ménestrels dans la riche galerie des compagnies des pays haha et chiadma ou de l'Atlas. On les invitait pour chasser les esprits des anciens locataires à l'occasion d'un déménagement ou clôturer une procession pour demander la pluie. Ils étaient également chargés de sacrifier la poule multicolore ou le coq bleu sur le rocher réservé à ce rite propitiatoire. Nul n'envisageait alors de leur prêter un quelconque talent musical. C'étaient des chasseurs de démons et on avait d'autres lubies et lanternes en tête pour la charger de leurs rengaines. La ville se désensorcelait et quand elle s'avisait de chanter, elle avait son malhoun autrement plus harmonieux, ses savoureuses litanies coraniques, judaïques et grégoriennes et ses mélopées berbères. Ce n'étaient pas les harmoniques des gnaoua qui chassaient les démons mais leurs dissonances. On les invoquait pour intimider les enfants turbulents : « Tu te calmes ou j'appelle les gnaoua ! »

Pendant les années de marasme, alors que Mogador se délabrait, ils connurent un regain de popularité. Ils traitaient la neurasthénie des vents, la langueur des amours, la nostalgie des vieillesses, le tournis des mouettes… la poursuite de la Qendisha qui commençait par l'attente d'une sirène sur le rivage et se terminait par une étreinte dans un bouge. Ils persistaient encore à traquer les sebtiyyin que les juifs avaient laissés dans leur absence. Puis, il prit aux chercheurs de s'intéresser de près à leur manière d'assourdir les démons, d'exciter les nerfs des possédés avec les cordes de leur guembri, de réveiller de leur sarabande l'animal qui sommeille en chacun, et aux ethnomusicologues de promouvoir les timbales de l'esclavage et les trompettes de son abolition comme musique restituant les sourds battements de cœur dans cette pointe de l'Afrique. Ils avaient le mérite de proposer des percussions musicales moins mécaniques et plus enracinées dans des âmes cabossées. Les cordes de leurs instruments se tressaient de crin de cheval ou de boyaux de boucs, les caisses se tendaient de peau de dromadaire.

Au gré des festivals, les gnaouas connurent la consécration et gagnèrent en charmes artistiques ce qu'ils perdirent en pouvoirs exorcistes. Ils sont devenus un peu les génies des lieux, ils attirent les touristes. Ni les vendeurs de breloque en arar ni ceux des tissages et lainages manuels ne s'en plaindraient. Seuls les possédés chroniques et incurables trouveraient à en redire et nul ne le serait autant que les nostalgiques (?!). Les langues les plus critiques, les plus anachroniques aussi, disent qu'on doit trouver l'Exorciste qui les soutirerait au démon de l'art et du tourisme pour qu'ils redeviennent des exorcistes de l'âme noire et jaune et verte et rouge et bleue et livide et endolorie dont les hommes ont tant besoin.

En étendant leur musique au monde, nous conviant à des transes collectives, les gnaoua poursuivent leur émancipation. Leur musique permet désormais de danser avec ses démons. Je me suis engagé à composer un chant pour l'un d'eux, je m'en serais acquitté si j'avais le tempérament d'un Ray Charles. Un jour peut-être et jusque-là : Let the World Sing, دع العالم يغني

Photo : Hassane Broumi