NOTES PHILOSOPHIQUES : LE JEU DE L’ART

23 Nov 2020 NOTES PHILOSOPHIQUES : LE JEU DE L’ART
Posted by Author Ami Bouganim

Pourquoi l'art ? Pourquoi cet engouement sinon cet enthousiasme ? Pourquoi ce culte dont on entoure les artistes ? Pourquoi leur concède-t-on plus de mérites qu’au commun des mortels ? pourquoi leur passe-t-on leurs frasques ? Pourquoi des œuvres, souvent abattues en quelques heures ou en quelques mois, atteignent-elles des sommes considérables ? Pourquoi célèbre-t-on l’art, que ce soit dans des musées, des salles de concerts, des galeries, des plateaux de télévision ? Pourquoi tout dénigrement de l’art est-il inconcevable, irrecevable, accablant ? Plus généralement : Qu’est-ce que l’art et pourquoi recouvre-t-il, souvent davantage que l’exercice de la pensée ou la recherche, une vocation revêtue des vertus les plus insignes, de l’ennoblissement de la vie à son exaltation suprême, quelles que soient du reste les misères endurées par l’artiste ?

La thèse la plus répandue veut l’art désintéressé. Pourtant rien n’est plus intéressé. Les œuvres les plus remarquables, qui « n’auraient pas des prix », sont les plus onéreuses et donnent lieu à l’un des trocs, entre les collectivités autant qu’entre les individus, parmi les plus lucratifs. Pourtant l’on sait pertinemment que l’activité artistique poursuit la gloire ( ?) et que ses « produits » trouvent leur sur-valorisation comme créations, voire comme chefs d’œuvre. La thèse du désintéressement, qui marginaliserait sinon ruinerait toute question esthétique, s’inscrirait encore le mieux dans les théories qui s’attachent au jeu comme trame ontologique de laquelle participeraient toutes les activités humaines, qu’elles soient ludiques, artistiques, religieuses, politiques. On la rencontrerait chez Dilthey pour qui dans le jeu « la satisfaction présente et durable constitue le seul effet qu'il recherche ». (Dilthey, « Le Monde de l'Esprit », vol. II, p. 202). Chez Huizinga qui ancre la grande panoplie des activités humaines dans la matrice du jeu ; chez Gadamer qui fait du jeu « le fil ontologique » de l’activité humaine. – Dans ce cas qu’entend-on par jeu ? – L’instinct de dissipation livré à lui-même ? – Pourtant, il n’est pas de jeu qui ne se donne des règles, que ce soit chez l’enfant ou le savant. – L’instinct de dissipation se coulant dans des règles ou se donnant des règles ? – Pourquoi instinct ? – L'instinct serait l'instrument, direct et aveugle, de l'intéressement vital à se perpétuer. C’est lui qui se « dissipe », pour reprendre Huizinga, dans le jeu se livrant à lui-même ; qui se donne en  représentation, pour reprendre à la fois Huizinga et Gadamer, dans le culte religieux (devant les dieux), dans la création poétique, plastique, théâtrale (devant un public s’étendant en l’occurrence à la postérité), dans le commerce humain (mercantile, politique, diplomatique, etc.) ; qui se livre, pour reprendre Bergson, comme intuition à la connaissance. – On comprend à la limite que l’enfant joue, pourquoi l’adulte continuerait-il de « jouer » ? – Pour continuer de jouer. – Pourtant il ne joue plus ?! – Il aurait donné à son jeu une tournure plus engageante dans les processus de la procréation et de la parenté, dans les rites d’un culte, dans les plis d’un art, dans les codes d’une recherche, dans les mœurs d’une mondanité, dans les servitudes d’un emploi – tous destinés à assurer une paradoxale dissipation-perpétuation. On se voue du reste à l’œuvre avec le même dévouement acharné, les mêmes persévérance et patience, les mêmes tourments que dans l’accompagnement de sa progéniture. Pour se perpétuer, pour le plaisir ( ?)… pour la gloire.

L’œuvre artistique est l’abîme où l’on coule ses jours et ses nuits et c’est de sa vie brouillonne et déliée, conventionnée et internée, qu’on tente de faire une œuvre. La grande œuvre serait celle d'un destin corrigé par le talent technique. Le salut est – était ? – esthétique ; il résidait dans l’art de maîtriser le chaos et d’aménager le monde en lui donnant mesure et harmonie. L'art a été le premier berceau de la religion, il resurgit comme son dernier réduit. Une œuvre n'en relève qu'autant qu'elle suscite un culte. Du moins conserve-t-elle des résidus ou des vestiges de la dignité religieuse, déclarée ou maquillée, qui a été la sienne de tout temps : « Une œuvre d'art », déclare Gadamer, « a toujours quelque chose de sacré » (H.-G. Gadamer, « Méthode et Vérité », p. 79). Les artistes seraient les prédicateurs d'un culte qui, se passant souvent de dieux, ne s'entendrait qu'à leurs représentations. L'œuvre participe de l'icône et son culte de l’idolâtrie qui guetterait et recouvrerait le pathos du… désintéressement.