JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE OASIS DANS LA VIE

2 Jun 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE OASIS DANS LA VIE
Posted by Author Ami Bouganim

Une oasis dans un décor entier. Des murs en pisé rose et ocre sur des collines dans l'entrelac des bâtisses et des vies, dans l'entrebâillement des regards. Le coq suscite encore l'aube. Les pigeons ont la couleur lustre et prude du sable, peut-être des tourterelles. L'air est pur, teinté de vert, de rose et de bleu. Des branches de palmiers débordent de partout. Le désert n'est pas loin, on entend son silence. Le décor se dégradera le jour où l’on introduira la première antenne. Je n'ai d'autre choix que d'aller chercher mes mots en des lieux insolites où ils n'ont pas encore de sens.

Ouarzazate est une oasis où l'on soupçonne les visiteurs solitaires d'être en quête d’émotions exotiques. On boit du thé à la menthe sucré aux dattes, mange des plats berbères relevés de safran, cherche son âme dans l'ancien mellah investi par des intrus. J'étais de nouveau chez moi et de nouveau étranger. C'étaient mon aube, mon jour, ma luminosité. Mon ciel, ma sérénité, ma démence. Les oiseaux gazouillaient pour moi, leur concert m’était destiné, ils célébraient ma présence.

Les gens ne connaissent pas le chômage. Ils vivent, ils vivent. Dans la rue. Entre deux décès, deux mariages, deux clients. Ils suivent la progression de leurs plants, la couleur de leurs arbres, la taille de leur progéniture. Ils n'ont visiblement pas de problèmes avec leurs désirs. Les femmes sont réunies autour d’un four extérieur où elles ont glissé leur pâte. Elles discutent, elles discutent. Un adolescent colle à mes basques. Il vient de Zagora. Il me parle de bain maure et de massages berbères. Je ne comprends d'abord pas. Il se montre plus insinuant. J’écarte ses propositions :

« Je suis grand-père. »

Il tente de se rattraper :

« C'est glauque aux yeux de Dieu, plaisant aux yeux des hommes. »

Il passe au chapitre des femmes :

« Un tatouage sur le menton pour les célibataires, sur le front pour les mariées, sur le nez pour les divorcées. »

Il m'entraîne au village de Taourirt où il tente sa chance avec les juifs. Dans le coin le plus reculé de la synagogue, sur le lieu où se tenait l'Arche sainte, un handicapé actionne un vieux métier à tisser. Il est visiblement le seul à travailler. Peut-être le dernier juif, laissé en gage par ses coreligionnaires, en souvenir de leur passage bimillénaire sur cette terre.

L'herboriste m'initie aux secrets de ses plantes. Il a réuni trente-cinq sortes d'épices dans un cocktail qu'il nomme : « Tête de Magasin ». La glande de gazelle chasse les insectes et les mites. Les graines d'eucalyptus calment les migraines et atténuent les ronflements. Il a un slogan publicitaire pour je ne sais quel aphrodisiaque. C'est toute une civilisation de coloris et de regards, de ciselures de plâtre et de gravures de porcelaine, de colonnades et de stucs. L'esprit de civilisation cultive le détail et ne se rencontre que dans le détail. La tendresse du soir pour la ville éreintée par le jour. De mon balcon, je suis la lente dilution du bleu dans le noir.

Dans le désert pour établir le bilan de vie. Ce n'est pas bien glorieux. Je ne suis pas riche, je n’ai pas Dieu à mes côtés. Je ne dispose pas même d'un bout de fil pour commencer de répondre aux questions les plus élémentaires sur l'être et le néant, le sens et le non-sens, la raison et la passion. Cela dit, je ne renonce pas à ma perplexité pour un simili-sens ni à mon être intime pour m'interner dans un personnage. Je laisse la maladie passer ou m'abattre, je trouve à ce sursis l’arrière-goût d’un miracle. Je poursuis, je ne sais pourquoi, une extase sensuelle qui ne rime à rien et réitère ma signature au bas de ma vie. C’était, si je ne m’abuse, dans la deuxième moitié des années 90.