LE CHANT DU LIVRE : DE MENDEL A CHOUCHANI

16 Jun 2022 LE CHANT DU LIVRE : DE MENDEL A CHOUCHANI
Posted by Author Ami Bouganim

Dans une nouvelle, « Le Bouquiniste Mendel », parue en 1919, Zweig brosse le portrait d’un bouquiniste qui aurait la bibliothèque des livres précieux dans la tête. Les titres, les auteurs, les éditions, les dates de parution, les librairies et les bibliothèques qui détiennent des exemplaires : c’est « un dictionnaire, en fait, un catalogue universel à deux pieds ». Zweig loue en particulier la mémoire du personnage, « répertoire de titres et de noms comprenant des centaines de milliers d’entrées estampées », qu’il compare à celle de « Napoléon pour les physionomies, Mezzofanti pour les langues, Lasker pour les ouvertures de parties d’échecs, Busoni pour la musique ».

Le portrait de Mendel est saisissant et somme toute commun. Il ne s’intéresse qu’aux livres, davantage à l’objet-livre qu’aux contenus. On ne le dérange pas dans son commerce quasi charnel avec un livre précieux qui participerait de l’on ne sait quel amour platonique : « Personne ne pouvait se permettre de l’importuner en un tel instant, pas plus qu’on ne vient importuner un vrai croyant quand il prie, et de fait, cette façon de regarder le livre, de le toucher, de le humer, de le soupeser, chacun de ces gestes, avait quelque chose d’une partie d’un cérémonial, semblait s’insérer dans la succession des moments d’un rituel. Son dos voûté se balançait ; il grommelait et grognait, il se grattait la tête, il émettait d’étranges sonorités archaïques : un « Ah » prolongé presque effrayé, un « Oh » étouffé admiratif, puis un bref «  » ou « Oï weh » s’il s’avérait qu’une page manquait ou avait été dévorée par les poissons d’argent. » On ne sait s’il en lit et lesquels, ce qui est sûr c’est qu’il ne lit pas les journaux et rien de ce qu’ils racontent sur le cours du monde ne le sollicite : « Tous les phénomènes de l’existence ne commençaient à devenir réels pour lui que lorsqu’ils étaient coulés dans des caractères d’imprimerie, lorsqu’ils étaient rassemblés et comme mis en conserve dans un livre. Mais ces livres eux-mêmes, il ne les lisait pas pour leur signification, pour leur contenu intellectuel et narratif : seuls le nom de leurs auteurs, leur prix, leur apparence, leur page de titre suscitaient sa passion. » On ne le débauche pas, ni contre de l’argent ni contre des nominations.

Le narrateur-auteur évoque son unique rencontre avec Mendel dans l’arrière-salle d’un tripot où celui-ci recevait ses clients entre les joueurs de billard. Le patron tolérait sa présence parce qu’il attirait les consommateurs, amateurs du livre, soit collectionneurs ou chercheurs, soit lecteurs. En donnant le téléphone des lieux aux personnes intéressées par le commerce du livre, racolées par voie de petites annonces dans les journaux, Mendel participait de l’enseigne du café. C’était du temps où les catalogues n’étaient pas au point, où les bibliothécaires ne se retrouvaient plus dans leurs fiches… où l’on n’était encore en ligne avec rien. Du temps aussi où les livres ne paraissaient pas à la cadence endiablée d’une bibliothèque de Babel prise de transes livresques. Une petite annonce dans les journaux suffisait. Vend livres. Achète livres. Echange livres. Les étudiants venaient vendre ou acheter leurs manuels, les collectionneurs évaluer leurs acquisitions. Mendel n’est pas savant, philosophe, écrivain. Ce n’est pas même un libraire, il n'en a pas la licence, il ne se souciait pas de se la procurer. Un colporteur attitré, muni d’une autorisation de colportage comme le réclamaient les autorités autrichiennes des étrangers. Cette nouvelle est un morceau d’anthologie qui mérite d’être reproduite dans les ouvrages sur le livre qui ne vont pas manquer de se succéder dans le cortège des oraisons qui vont accompagner la disparition du livre de papier et l’émoussement de la niaise dévotion qu’on s’est mis à lui vouer ces dernières décennies pour l’accompagner à la bibliothèque convertie en catacombe de livres.

Mandel est un juif de Galicie du temps où celle-ci produisait des prodiges humains. Ils n’avaient pas de patience pour la piété, ils n’en avaient que pour l’étude. Ils connaissaient leur Talmud par cœur et c’était à qui en réciterait des traités entiers. Les premiers maîtres du Talmud ne s’étaient résolus à mettre leurs commentaires par écrit que des siècles plus tard, il n’était aucune raison pour ne pas montrer la même virtuosité mémorielle qu’eux : « Ce petit juif galicien tout tassé, enfoui dans sa barbe et de surcroît bossu, était un titan de la mémoire. » Mendel se serait senti à l’étroit dans sa Galicie natale, son sanctuaire natal, ses archives talmudiques…, et il aurait étendu ses dons à la bibliothèque universelle. C’est le juif anachronique de l’exil souverain, se déplaçant d’un lieu à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un titre à l’autre, apatride qui ne songe pas même à demander la nationalité autrichienne, ne se soucie pas de ces querelles de nationalités qui se terminent dans des tranchées, n’est pas de cette humanité sanglante. Il est hors de l’histoire, il est dans les livres. Il a pris avec lui l’assiduité, la concentration, la passion, la dévotion et jusqu’au balancement qui a été le sien pour prier : « Selon l’avis de ceux qui prient ainsi, de même que l’enfant tombe dans le sommeil et que le monde s’engloutit pour lui sous l’effet des oscillations au rythme hypnotique du berceau, de même cette pesée et ce balancement du corps oisif font que l’esprit accède plus aisément à la grâce de l’immersion dans le divin. »

Zweig prête à Mendel cette obsession qu’il ne cessa de déceler chez ses personnages, qu’ils soient historiques, à l’instar de Balzac, ou imaginaires, tant et si bien qu’on a l’impression que les génies seraient possédés par des démons, des fous qui ont pu et su brider leur folie en la mobilisant au service d’une passion débordante. La création serait à ce prix, la recherche et la bibliophilie aussi : « En lui, j’avais pour la première fois approché le grand mystère que voici : tout ce que notre existence comporte de particulier et de puissant ne s’accomplit que par la concentration intérieure, par une sublime monomanie, liée à la folie par une parenté sacrée. » Le sort de Mendel restitue les bouleversements provoqués par la Première Guerre mondiale. La censure militaire intercepte des cartes rédigées de sa main qui éveillent ses soupçons, à l’instar de celle où il réclame à un libraire de la rue de Grenelle « les huit derniers numéros du Bulletin bibliographique de la France mensuel malgré un abonnement annuel payé d’avance ». Soupçonné d’intelligence avec l’ennemi, il est arrêté et jeté dans un camp détention pendant deux ans. Sans lunettes, sans livres, il sombre dans l’oubli de sa bibliothèque mémorielle et dans l’oubli de soi.

Deux décennies plus tard, seule la personne en charge des toilettes, qui prenait soin de ses vêtements, se souvenait de Mendel, de son commerce, de sa disparition, de son retour, de sa décrépitude et de sa fin tragique. Elle récupéra le dernier livre qui traînait sur sa table avant qu’il ne soit chassé par le nouveau patron du café qui ne voulait pas de ce clochard déglingué. Zweig en donne malicieusement le titre : « Il s’agissait du deuxième volume de la « Bibliotheca Germanorum erotica et curiosa » de Hayn, le répertoire de la littérature galante bien connu de tous les bibliophiles. C’était justement ce catalogue scabreux – habent sua fata libelli – qui en tant que dernier héritage du magicien disparu se retrouvait entre ces mains ignorantes, usées par le travail, rouges et crevassées, et qui probablement n’avaient jamais tenu d’autre livre que le missel. »

On a voulu voir dans cette nouvelle un retour de Zweig à je ne sais quelle judéité cachée ou marrane. Or il ne s’est jamais caché de son origine juive, il saisissait plutôt, à travers le portrait de Mendel et son activité, un certain dénouement du destin juif s’accompagnant d’un déraillement pour et par les livres. Mendel n’étudie plus, il n’en reste pas moins attaché au commerce des livres que Zweig semble présenter comme ce qui reste quand on ne lit plus – « moi qui devais savoir que l’on ne crée des livres que pour se lier à d’autres êtres au-delà de son dernier souffle, et faire face ainsi à l’adversaire inexorable, envers de la vie, qui rend toute existence éphémère et la voue à l’oubli ». Dans sa détention, quelque chose craque chez Mendel. Il ne s’en remettra pas. Un jour, les charmes de la lecture sont éventés. Les livres ennuient, assomment. On n’a pas besoin d’en être sevré, ce sont les livres qui sèvrent de la lecture. On arrête de lire. Point final. Parce que les livres se répètent, parce qu’ils n’intriguent plus, parce qu’ils ne recèlent plus rien. Parce que la vue ne soutient plus la lecture. Parce qu’on ne montre plus la concentration qu’elle réclame. Parce qu’on est devenu sénile et qu’on ne sait plus ce qu’on lit et encore moins ce qu’on écrit. Parce qu’un ressort s’est brisé : « Dans l’architecture fantastique de sa mémoire, un pilier devait s’être effondré, de telle sorte que la structure entière s’était désorganisée. »

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Un autre texte ferait écho à cette nouvelle, le « Le Juif errant » dans « Le Chant des Morts », paru en 1966, qu’Elie Wiesel consacre à son maître Chouchani. Le premier paragraphe, d’une veine wieselienne donne davantage le degré du talent de Wiesel que l’envergure du personnage : « Personne ne connaissait son nom ni son âge. Peut-être n’en avait-il point. Ce qui d’ordinaire définit l’homme, ou du moins le situe, lui n’en voulait pas. Par son comportement, par son savoir, ses prises de positions multiples et contradictoires, il prétendait incarner l’inconnu, l’incertitude : la tête dans les nuages, il se servait de sa science pour assombrir la clarté, quelle qu’elle fût, d’où qu’elle vînt. Il aimait déplacer les points fixes, détruire ce qui semble solide : il reprochait à Dieu d’avoir inventé le monde. » Contrairement à Mendel, Chouchani a bel et bien existé. Peut-être ne correspond-il pas au portrait qu’en brosse Wiesel ou au personnage que Lévinas célèbre à son tour comme son maître, encore moins à toutes ces esquisses que les chercheurs, invétérés troubles-légendes, proposent dans des livres qui se répètent ad nauseam. Selon Wiesel, c’était un rabbin se doublant d’un bedeau, un savant se doublant d’un am haaretz (un cul-terreux ?), un maître se doublant d’un inquisiteur, un sophiste se doublant d’un clochard. Il se frayait son chemin en dégageant des relents de puanteur. La voix rauque, le débit cadencé, lâchant bride à ses phrases qui se chevauchaient. Hargneux, sardonique, dessillé. Le juif avait tourné en lui et c’est en juif moisi qu’il se présentait et c’est parce qu’il l’était qu’il séduisait. C’était sa manière de pousser l’homme dans ses glauques retranchements, de pousser l’exil à la déshérence, de pousser l’étude au bris de l’esprit ratiocineur. Il était partout et nulle part, par-ci, par-là, auprès de lui-même, dangereux pour lui-même autant que pour les autres. Il ne cessait de disparaître et de réapparaître, ne cessait peut-être de déserter. Wiesel en rajoute bien sûr, le personnage l’invitait à redoubler de pathos. Il récitait la Bible, le Talmud, le Zohar, le Coran, les Vedas au moins par cœur. Il parlait trente langues et patois, il résolvait les problèmes mathématiques les plus insolubles, il connaissait toute la philosophie et toute la littérature. Il commentait, il commentait, il commentait. Sans que l’on ne sache quoi, sans que l’un de ses disciples ne mentionne un enseignement précis de lui, sans qu’on ne se retrouve dans les nombreuses anecdotes qu’on raconte à son propos. Ce n’est que ces dernières années que Michaël Grynspan, qui a réalisé un film sur lui, a découvert les carnets et des liasses de hiéroglyphes qu’il a laissés pour mieux cultiver une légende faite d’érudition brouillonne, d’excentricités et d’encensements composés dans l’esprit des « louanges » que l’on tresse aux sommités dans la meilleure des traditions rabbiniques. Qu’il soit né à Fès ou à Jérusalem, c’était, lui aussi, un juif galicien qui avait perdu la boussole de son errance. C’était après la Shoah et après la lecture que Wiesel en proposait. Job, écartelé entre Dieu et le Diable, ne sachant les départager, serait devenu « un personnage de cirque » dans le no man’s land des rescapés survivant à Dieu, plongés dans la rumination d’un drame encore plus tragique et poignant que celui du Job biblique : « Il n’y avait que la voix rauque et désagréable d’un homme expliquant au Créateur les mystères et les défaites de sa Création. » Chouchani est passé par Israël, il n’en pouvait soutenir la promesse ou sa trahison. Il serait mort, pour reprendre le plus romantique de ses pseudo biographes, une veille de shabbat alors qu’il dispensait un cours à de jeunes enseignantes à Montevideo.

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Chez Zweig le juif erre encore entre les livres, chez Wiesel il n’erre nulle part. On ne le voit plus dans les livres ni parmi eux. Pas un livre dans les poches de Chouchani, pas un livre ne saille de son portrait. Si ce n’étaient les témoignages collectés par Grynspan, on douterait de son existence. Tous s’accordent sur ses vertus maïeutiques (plutôt brutales), personne de les décrit vraiment. Les livres sur lui s’enchaînent et se répètent, engrangeant les mêmes étrangetés dont on choisit de taire les plus rebutantes. On devine le fou fantaisiste, le Galicien grincheux et sévère. Mais ce n’est peut-être qu’une invention de Lévinas s’entendant avec Wiesel s’entendant avec Rosenberg s’entendant avec X. C’était le Socrate dont ils avaient besoin pour mettre en texte la régénération du judaïsme en France sinon en Europe. Puis sont venus les biographes qui se sont révélés des calamités puisqu’ils n’ont réussi qu’à ébrécher la légende sous prétexte de l’épaissir.

Gardez-vous de dépouiller les carnets et les liasses que Chouchani a laissés en guise de rouleaux, vous achèveriez de détruire la légende en réveillant les démons qui caricaturaient son Ecriture. Vous n’y trouverez du reste rien de plus merveilleux que dans « Le Livre de la Splendeur », composé on ne sait toujours pas par qui ou dans les archives gribouillées par Grothendieck à la lueur de ses illuminations. Les écrits de Chouchani sont déposés pour grande partie dans la nouvelle Bibliothèque nationale de Jérusalem qui, au terme de je ne sais combien de décennies de délibérations, de plans et de travaux, ne serait enfin prête que pour, succombant au désarroi livresque, donner dans le surmenage culturel et artistique dans le but de racoler des lecteurs de plus en plus virtuels et digitaux.

Photo : « Quartier Juif à Vienne », aquarelle de Franz Poledne