JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’EXIL DE L’EXIL

20 Jun 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’EXIL DE L’EXIL
Posted by Author Ami Bouganim

Elle avait le teint sobre de Mogador, ses traits crénelés, une voix chargée d’anxiété, des lèvres sur lesquelles Dieu marmonnait en permanence. Pour conjurer le malheur, écarter le mauvais œil, chasser les démons. Elle était de là-bas, le monde se limitait à là-bas. Entre la porte de la Marine et la porte de la Prairie, la porte du Lion et la porte de la Mer. D'un côté, l'océan ; de l'autre, l'océan. Sur une presqu'île où l'on avait acquis une sensibilité insulaire, redoutant les raz de marée, le chœur des chiens dans la lagune annonçant le tremblement de la terre, l'exacerbation du vent se muant en sirocco. Le retour du mal aussi, la tuberculose surtout. Toutes ces maladies mortelles décalquaient de douloureuses et attachantes absences dans ses souvenirs. Nous étions, nous autres, autant de promesses qui dissipaient ses lancinants chagrins qu'elle ne nous dévoila, par bribes rouillées, que lorsqu'elle replongea dans sa propre enfance à plus de quatre-vingts ans et qu'elle demanda à nouveau de fermer la porte pour empêcher le vent de rentrer, de tirer la verrière pour permettre à l'hirondelle de sortir, d'ouvrir la lucarne pour accueillir l’Ange chargé d’aérer sa vie. Elle était du pays haha, juive arabe. La ville aussi était juive arabe.

C'est loin, de l'autre côté de ma vie. Derrière la mort de la mère. Le récit de mon enfance est enseveli dans sa tombe, scellé sous du marbre ceinturé de grès en souvenir des rochers qui ceinturaient la presqu’île, dans un terrain vague de tombes qui ne serait qu'une vaste et transitoire catacombe. En bordure d'une ville bâtie par des immigrés pour des immigrés, rectiligne, sans l'ombre d'un arbre, contrastant avec l'enchevêtrement des tombes dans le cimetière marin de Mogador. Les uns proches des autres, sous la garde des goélands, alors que par là on serait remisé dans sa tombe, seul avec sa mort, seul dans sa mort, sans ses peuples autour de soi, ses ancêtres, ses saints… sans les caresses du vent. Quand on enterre la mère, on enterre l'enfant avec elle et l'on ne ressuscite pas l'enfant sans ressusciter la mère. Je vais donc desceller la tombe et en exhumer l'enfant pour lui soutirer son récit.

En quittant Mogador, j'ai pris avec moi tout ce que je pouvais. Les casbahs, les murailles, les canons. Les araucarias, les caoutchoucs, les palmiers. Les mouettes, les cormorans, les hirondelles. Les chalutiers, les sardines, les coquillages, les chants des débardeurs. Les sauterelles, les chenilles, les papillons. Pourtant, je crains d'y avoir laissé le plus important. Le plus inconnu. Le plus troublant. Sans lui, les rabbins ne seraient que des épouvantails parleurs, les textes que les protocoles d'une illusion, les prières que des incantations. Depuis, je n’ai cessé d’être en exil de mon exil natal et ce sur-exil se tressait de perplexités cursives qui gravaient leurs rides sur un visage de plus en plus raturé. Vingt ans sont déjà passés. Le kaddish ne vient toujours pas à mes lèvres. Je cesserai donc d’être orphelin qu’à ma propre mort.

Portrait : inconnu ?