The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : WILLIAM FAULKNER, TANDIS QUE J’AGONISE (1930)

C’est le récit d’un long périple funéraire où l’on n’assiste pas à l’inhumation censée le conclure. La mère Brunder repose dans un cercueil que sa progéniture trimballe sur une charrette pour la conduire aux côtés des siens. Entre la traversée houleuse d’une rivière et l’incendie mouvementée d’une grange, Faulkner lui restitue la parole pour un monologue intérieur qui tente de débrouiller les monologues intérieurs des personnages qui l’accompagnent. Cash, qui ne s’entend qu’au maniement de sa scie, débite le sien à la manière d’une scie. Darl est tellement loquace que ses monologues confinent au délire et à la folie. Jewel soudé à son cheval débite le sien sur le rythme d’un trot. Dewey Dell, séduite et abandonnée, est en quête d’un pharmacien qui la débarrasserait contre dix dollars de la chose dans son ventre. Vardaman qui baigne encore dans les limbes de l’enfance où les humains se mêlent aux animaux et les animaux aux objets livre un dérisoire combat contre les busards attirés par les relents que dégage la dépouille de sa mère se décomposant dans le cercueil. Anse mâche sa chique, crache sa chique, ne rêve que de se faire placer un dentier pour consommer sans distinction toutes les nourritures dont il se prive : jouant de sa niaise nonchalance, se tressant de protestation et d’abnégation, de fidélité et de dévouement, il reparaît à la dernière page avec son dentier et une nouvelle épouse. Les personnages, membres d’une même famille, seraient comme internés dans leurs univers respectifs. Ils ne parlent pas les uns aux autres, ils se parlent intérieurement. Ce serait la dévotion de leur mère qui les musèle, leur désespoir, leur libération, leur deuil. Rares sont les frères qui échangent entre eux, ils n’auraient pas grand-chose à se dire au-delà des sentiments qu’ils ont les uns pour les autres.
Dans son cercueil, Addie Brunder passe aux aveux. Elle dit l’amour mêlé de haine pour ses enfants ; l’étreinte à vide de son mari ; ses péchés. Elle se révèle à sa manière une mère monstrueuse, considérant la maternité comme une longue préparation à la mort. Elle ne renie pas ses enfants, elle a passé sa vie à les border. Elle a néanmoins ces mots terribles qui en disent long sur l’inexpugnable solitude, que même le sexe ne romprait pas, des personnages de Faulkner : « Et, quand je pensais qu’il me faudrait les regarder jour après jour, chacun et chacune avec leurs secrets et leurs égoïsmes, le sang des uns étranger au sang des autres et au mien, quand je pensais qu’apparemment c’était mon seul moyen de me préparer à être morte, je haïssais mon père pour m’avoir engendrée. Il me tardait de les prendre en faute afin de pouvoir les fouetter. Quand la cravache frappait, c’est sur ma chair que je la sentais ; quand la peau se boursouflait, se sillonnait, c’était mon sang qui coulait et, à chaque coup de la cravache, je pensais : Maintenant, vous remarquerez ma présence, maintenant je suis quelque chose dans votre vie secrète et égoïste, moi qui ai marqué notre sang pour l’éternité. »
La maternité, davantage que la paternité, pointe la première et dernière instance morale, l’amour de la mère, sa sollicitude, son dévouement, la gratitude pour elle également. La maternité est souvent présentée comme le paradigme moral du sacrifice de soi. Dénuée de tout souci de soi, la mère s’incarne en ses enfants, et ce n’est pas un hasard si la Vierge est davantage déterminante que Dieu le Père dans le christianisme. Le Père abandonne le Fils, la Mère le pleure – et réclame sa résurrection. C’est parce que Marie souhaite le retour du Christ immolé qu’on attend son retour. Dans ce livre, Addie récuse partiellement cette vocation suprême et s’en trouve maudite : « Et quand je me suis aperçue que je portais Cash, j’ai compris que la vie était terrible et que c’en était la réponse. C’est alors que j’ai appris que les mots ne servent à rien, que les mots ne correspondent jamais à ce qu’ils s’efforcent d’exprimer. Quand il fut né, j’ai compris que le mot maternité avait été inventé par quelqu’un qui avait besoin d’un mot pour ça, parce que ceux qui ont des enfants ne se soucient pas qu’il y ait un mot ou non. » On ne reste pas insensible à la radicalité de cette remise en question de la maternité dans la bouche d’une mère qui s’est saigné aux quatre veines pour sa progéniture. Ce ne serait pas tant la marque d’un personnage, ni d’un auteur, que d’une civilisation, dont le Père a abandonné le Fils sur sa croix et qui n’a d’autre choix, en définitive, que de transmuer son remords en dévotion de la mère dont la disparition représente souvent la pire hantise. Elle s’en trouve exacerbée et pantoise, perturbée par ses croisades et ses drogues, ruminant son deuil, cloitrée derrière ses dogmes, endurant l’existence comme un calvaire où les mots ne seraient que les échos sans mémoire d’un sens éculé – « les grands mots sans vie semblent perdre jusqu’au sens de leur sens éteint ». Il n’est pas jusqu’aux noms, qui désignent pourtant des êtres de chair et de sang, qui ne rendent des échos du vide. Ces monologues intérieurs seraient le dernier réduit du langage de cette solitude où sont plongés des êtres démis de leur culte : ils ne cherchent rien, ne disent rien. Solitude lancinante que même l’amour – non moins vide que les autres mots – n’investit plus. Après la mort de son mari, Addie ne consent à continuer de lui donner des enfants que pour réparer ou commettre ce péché extrême que serait l’adultère. Elle meurt « étendue, la tête relevée, afin qu’elle puisse voir Cash fabriquer son cercueil, obligée de le surveiller pour l’empêcher de lésiner sur le bois ».
Le vide ambiant provoque l’enraiement de la parole, sur des expressions qui ne cessent de revenir dans la bouche des personnages, sur des comportements, sur des manies (le crachat de Vernon, la chique de Anse), sur des souhaits (le dentier d’Anse, le magnétophone de Cash, le train de Vardeman). Leur répétition engendre le triste laconisme de ce Sud ballotté entre le rêve et le cauchemar américains : la vaste campagne, sans limites, en attente de la pluie qui s’intercalerait entre les pensées : « Les premières gouttes brutales, espacées, rapides, passent à travers les feuilles et frappent la terre avec un léger soupir, comme soulagées d’une attente intolérable. » Les êtres en prendraient l’allure dégingandée, titubant d’un vertige plat, en deçà ou au-delà de l’humain, comme autant de figurants dans cette trame immobile qui bande la vie et caricature les silhouettes – « statue sculptée maladroitement dans du bois grossier par un caricaturiste ivre ».
Ce décor ne pouvait donner naissance qu’à un auteur condamné à rendre en mots l’écho du vide intérieur. Celui-ci ne comblerait du reste que d’une parole toute prête, extraite des prêches dont cette région est gorgée et dont la répétition prend à la longue des accents incantatoires. Des bribes de prêches, tant serinées qu’elles relaient instinctivement une rare et occasionnelle parole anémiée : « C’est au Seigneur qu’il appartient de juger. Pour nous, nous ne devons que louer Sa miséricorde et Son saint nom, à haute voix, devant notre prochain. » Ces monologues intérieurs ne seraient que les échos précédant l’interminable monologue intérieur que nous réserve la mort : « Je me rappelais que mon père avait coutume de dire que le but de la vie c’est se préparer à rester mort très longtemps. »

