The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE MAUSOLEE DE FREUD

De haut, les champs sont autant de pages grises, vertes et mauves, soigneusement délimités et taillés, plantés d’éoliennes si frêles qu’elles dissuaderaient tout chevalier de s’acharner contre elles. En bas, c’est d’une minutie désespérante. Chaque chose serait à sa place, chaque personne. Le beurre est empaqueté dans un sachet désuet, le pot de yaourt est en verre. Les trams roulent sur les rails qui courent les esprits et se croisent autour de monuments protégés contre les pigeons par des filets. Ce doit être un délice d’être viennois, de s’attabler à une terrasse pour prendre une glace ou une crêpe, entre le jour qui s’achève et la nuit qui commence, alors que tout est incertain et sans importance, que les journaux ne racontent que des ragots sur de lointaines guerres et catastrophes naturelles. On entend le trot des chevaux davantage que le crissement des pneus contre la chaussée. Vienne serait le musée de l’empire austro-hongrois. L’hôtel est à ses couleurs, noir et blanc, de lourdes portes blindent de rauques intimités. Sur la place Gutenberg, les touristes se prennent en photo devant la statue de l’imprimeur taché de crottes de pigeons.
Je n’ai pas quitté la ville sans visiter Freud. Dans son domicile, converti en musée, au 19 Berggasse dans le quartier Alsergrund. C’était somme toute un de ces braves hommes qui se laissent tant convaincre de leur génie qu’ils se posent en maîtres d’une science nouvelle sans même se douter qu’ils pourraient passer un jour pour d’occultes maîtres. Sans grande culture philosophique, il ne pouvait ni documenter ni sédimenter ses découvertes et ses intuitions ; sans grande culture scientifique, il ne pouvait nuancer ses prétentions scientistes ; sans grand esprit critique, il ne pouvait mesurer les limites de ses allégations. Chez nul autre autant que chez lui la bonasserie intellectuelle et scientiste n’a été assimilée au génie. Il n’a pas même découvert la sexualité, il a levé le voile pudibond qui la cachait. Il n’assumait avec sérénité son martyre intellectuel de grand analyste de l’humanité que parce qu’il savait juste son diagnostic général sur les troubles dont s’accompagnait la sexualité chez l’Occidental KKnien. Sans ressentiment ni rancune, avec l’indulgence d’un médecin pour des détracteurs dont les critiques et les railleries ne seraient qu’autant de marques de résistance prouvant la pertinence de sa nouvelle pratique : on dénigre la psychanalyse, on l’oubliera peut-être, on la redécouvrira un jour dans toute sa vitalité. Freud réclamait pour sa science un délai de latence (prophétique ?), à l’issue duquel on aura surmonté les résistances qui entravent la reconnaissance de son… génie.
On ne pouvait lui donner mausolée plus rustique, au premier étage d’un immeuble avec une cour intérieure sur laquelle s’ouvrent des stalles et une grange. Sur ses photos, seul l’immuable cigare sauve le maître des lieux de l’ennui. Dans une salle, un divan ressemble davantage à un cosy ; dans une autre, un lourd et incompréhensible coffre reste scellé. Dans les autres salles, des photos et des archives cornées par l’oubli. Dans une petite chambre enfin, le film de sa vie, plutôt grésillant, commenté par la voix chevrotante de sa fille. L’ambiance générale est tiède et obscure. Le carrelage revêtirait un esprit craquelé. Les visiteurs errent d’une salle à l’autre en quête du génie de Freud. Sous prétexte d’authenticité, on tomberait dans le désuet. C’est peut-être le mausolée que méritait la psychanalyse qui ne serait que la version d’un judaïsme qui a tué Dieu et continue de se tourmenter et de se consoler dans son deuil. L’accumulation des meubles et des articles renvoie au cumul des précieuses considérations débitées ces cent dernières années par les cohortes de thérapeutes qu’elle a suscités de par le monde, à Paris et Buenos Aires surtout. J’en suis à m’indigner pour lui, même si je suis davantage des adeptes des Gnawas et des Hamadchas que de ses partisans, il mérite mieux – une zaouia au moins. Que ne mobilise-t-on un ou deux muséologues parmi ses disciples pour lui donner un mausolée digne de sa contribution à Vienne. Le lieu le plus intéressant est encore l’escalier de service ou de secours qui donne sur la cour intérieure et permet de sortir de cette souricière de l’esprit austro-hongrois. On ne négligerait autant son musée que pour le punir d’avoir taillé – pour reprendre Wittgenstein – une si graveleuse réputation à la KKanie.
Depuis cette visite au cours de la première décennie du 21e siècle, on aurait étendu et rénover les lieux, sans vraiment les aérer ou les animer. On devrait à mon sens confier leur gestion à des membres de la secte hassidique des Loubavitch. Ils ne rencontreraient aucun mal à attirer des pèlerins un peu plus délurés que ceux qui rôdent, recueillis ou interloqués, d’un étage à l’autre, d’un appartement à l’autre. Ils sauront réinterpréter son « Moïse », le racheter de ses hérésies et le verser à la riche bibliothèque du hassidisme qui ne manque pas de maîtres plus névrosés et délurés, de Lévi Itshak de Berditchev à Rabbi Nahman de Bratslav. Freud ne se prenait pas tant pour le Messie que pour un nouveau Moïse. Le texte où il se mesure à ce personnage serait une manière d'apologie, une manière de catharsis aussi. On sent une volonté, plus réservée, modérée et désemparée, que chez Spinoza d'en découdre avec l'exclusivisme judaïque. Dérouté par la notion judaïque de l'élection, il part en digressions qui ne peuvent laisser insensible l’esprit talmudique, la veine kabbalistique et la sensibilité messianique qui se rencontrent chez tout juif qui se désole de son abandon par le Père, ne se résout pas à se reconnaître en le Fils et persiste à vouloir guérir l’Humanité sinon la sauver…

