JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE CITE PHENICIENNE

25 Jul 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE CITE PHENICIENNE
Posted by Author Ami Bouganim

C’était une étrange ville, ce ne l’est plus. C’est désormais un immense bourg arabe qui aurait protégé ses arrières en se donnant des barres d’immeubles. Un vaste débarras andalou où l’Espagne aurait remisé ses vieilleries et ses couleurs. La cité phénicienne de l’avenir que nul ne sait à quoi elle ressemblera. De son éphémère statut international, de 1925 à je ne sais quand, garanti par une dizaine de puissances, elle a conservé les allures d’une « ville libre ». Elle se serait livrée sans distinction aux puissances davantage qu’elle ne se serait mise sous leur protection. Elle a des arènes, qu’on tente de racheter aux Espagnols, un Gran Theatro Cervantes qui leur appartient également. Les unes sont condamnées, l’autre bouclé. Les Espagnols ne cèdent rien, ni leurs églises ni leurs résidences consulaires. Les Français non plus. Les Britanniques. Le colonialisme aurait la nostalgie tenace. Tanger abonderait en bris de civilisations incarnées par autant de bâtisses et de consulats situés sur ses sites les plus névralgiques. Elle se prêterait à tous les décors cinématographiques.

Plus bas, la médina tourne immanquablement au labyrinthe dont seuls les habitants connaissent les issues et où l’étranger est condamné à se perdre – d’une manière ou d’une autre. Une ruche où l’on ne produirait pas grand-chose, un caravansérail pour migrants en transit, une toile mercantile destinée à retenir le touriste. Les Socco se proposent en galeries inextricables où s’entassent toute la camelote du monde, toutes les herbes douces et amères, toutes les vieilles personnes qui ne monteraient désormais les pentes qu’à l’assaut du ciel. Les cireurs survivent aux chaussures remplacées par des espadrilles, les oiseleurs proposent des cages de gazouillis pour distraire l’ennui que l’on continue de trouver à son silence intérieur malgré les sonneries des portables, les paraboles sur les balcons et les livides écrans.

Le soir, les terrasses de la ville moderne accueillent les consommateurs du thé à la menthe extrêmement sucré et la place des Paresseux, dont les canons ne visent plus à rien, les chômeurs venus ensevelir le jour dans la mer. Ils caressent l’horizon de leur regard mélancolique, comme s’ils oubliaient leurs misères à glisser leur âme entre les vagues dans l’attente d’un rebondissement poétique dans leur destin. De tous les solliciteurs, seuls les mendiants seraient honnêtes puisqu’ils vous bénissent contre une pièce alors que les autres maugréent quand vous repoussez leurs services ou vous méprisent quand vous les acceptez. On ne sait si les mosquées détonent dans ce grouillement d’humains et de bêtes ou si elles le contiennent.

Vers minuit, c’est la criée générale à la frontière entre la ville nouvelle et le petit Socco. La ruée aussi. On vient de partout racheter au rabais ce que le lendemain on vendra à prix coûtant. Tanger se livre tous les jours à la braderie générale des breloques de la civilisation passée qui connaîtrait ses derniers boniments. Des planches à laver et des fers à repasser à braises, des machines à coudre et des moulins à moudre, des tamis et des métiers à broder, des pelotes de laine et des suaires. Rentrés de leur virée, les pêcheurs s’attardent, ils sont encore en tenue de travail, et c’est celle de la mer et de sa misère.

C’était encore en 2015. Depuis Tanger a ouvert son port et a colmaté ses oubliettes. C’est moins débraillé, moins attrayant aussi. Les Insolites ont remplacé les Colonnes et nul ne se souvient de Bowles, Burroughs ou Choukri. L’Espagne aurait cédé ses arènes et son théâtre contre l’on ne sait quoi, peut-être un sursis colonial pour Ceuta et Melilla. La grotte d’Hercule s’est donné un étage plus luxuriant que la caisse de résonance de l’on ne se souvient plus quel écho du coup d’épaule mythique qui creusa le détroit entre l’Afrique et l’Europe. Un espace touristique avec des ménestrels rifains qui perturbent le chant des sirènes de leurs stridentes clameurs, s’agitent à côté de singes enchaînés à des anneaux dans la roche et encouragent l’achat de souvenirs dans une boutique de mauvais goût. Sous cet espace, presque clandestine, la grotte herculéenne propose une belle meurtrière sur le heurt entre les vagues méditerranéennes et atlantiques. Ce n’est ni grandiose ni émouvant, c’est l’illustration d’un mythe qui survivrait à sa restauration.