JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE CRANISME DE TEL-AVIV

29 Aug 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE CRANISME DE TEL-AVIV
Posted by Author Ami Bouganim

On cultive volontiers le mythe que Tel-Aviv aurait surgi de dunes. En 1909, les familles juives réunies pour le tirage au sort destiné à allouer les lopins qui devaient accueillir les premières maisons étaient parmi les plus huppées de Jaffa, où la promiscuité et l'insalubrité devenaient de plus en plus invivables. Ils souhaitaient se donner un quartier résidentiel. En Europe, on avait la nostalgie de l'Orient ; en Orient, on se mit à avoir la nostalgie de l'Europe. Les pionniers – européens – de Tel-Aviv ont construit leurs maisons de sable à la manière de châteaux de sable, contrairement aux bâtisseurs levantins de Neveh Tsédek, premier quartier construit sur le modèle d'un village provençal par des Juifs maghrébins hors du périmètre de Jaffa et de Kérem ha-Témanim, construit par des Yéménites, qui s'inscrivaient dans une expansion – juive – de Jaffa.

Le grand atout de Tel-Aviv n'était alors ni ses brouetteurs ni ses maçons, ni ses bourgeois ni ses poètes. Mais une jeunesse venue des quatre coins de l'exil pour partager les premiers bancs du lycée Herzliya construit parallèlement aux premières bâtisses. Ils étaient porteurs d'une renaissance. Des rêves, des esprits, des terres. Ils n'étaient plus liés par les lanières de cuir de leurs pères ni par les lettres de leurs textes sacrés. Ils allaient essaimer partout. Aux quatre coins des contrées de l’Exil et aux quatre coins de la terre d'Israël. Ce premier lycée hébraïque a été la véritable pierre de fondation de Tel-Aviv et d'Israël. Un demi-siècle plus tard, on déménageait le lycée et construisait à sa place une première tour. Les autres devaient suivre, grattant un ciel de plus en plus plombé. Le succès de ces tours ne laisse de sidérer. On s'est d'abord enraciné dans la terre des kibboutzim et des moshavim. Puis on a collé à la terre dans des pavillons et des villas. Désormais on se perche à je ne sais quelles hauteurs pour connaître le vertige d'être de la contrée sans être de sa cohue. Des banquiers, des industriels, des marchands d'armes, des artistes. Une manière de s'arracher à la terre et à ses plates et irritantes réalités.

Dans les années 20, Tel-Aviv accueillait des boutiquiers et des artistes venus d’Europe de l’Est surtout ; dans les années 30, des immigrants errants, allemands, autrichiens et tchèques surtout, avertis des dangers qui pointaient en Europe ; dans les années 50 et 60, des immigrants rapatriés, bulgares et marocains surtout ; dans les années 90, des immigrants se glissant sous le rideau de fer qui se levait sur l’Union soviétique. Entre-temps, la ville s'était donné des théâtres, parmi les plus performants au monde ; des ballets, parmi les plus saccadés au monde ; une université, parmi les plus vaniteuses au monde ; des restaurants, parmi les plus variés et onéreux au monde ; des boîtes, parmi les plus tonitruantes et abracadabrantes au monde. Tel-Aviv s’est mis à rénover ses quartiers les plus pittoresques pour les mettre au goût philistin de la contrée. Il a même remplacé sa vieille gare routière, où je persistais à croire que le Messie était mêlé aux clochards et aux miséreux, pour une gare conçue comme un abri, où le Messie ne risquait pas de se déclarer, fermée à son tour pour libérer place à des tours. Désormais, Tel-Aviv ne croirait pas plus au Messie qu'en ses hommes politiques. Se présenterait-il d'aventure à ce grand dancing que serait son port ou au parc Ha-Yarkon le long d’un fleuve de ce nom qu'on l'inviterait sans ménagement à se rendre à Jérusalem.

Cent-dix ans plus tard, on n'aime autant Tel-Aviv que parce que c'est une ville d'exilés excités réunis pour une sarabande de « vingt-quatre heures sur vingt-quatre ». Celle-ci ne marque pas de pause et ne laisse pas de répit. On doit danser ; s'assourdir ; s'éclater. Elle accueille les émigrés intérieurs de Jérusalem, Béer Shéva, Haïfa pour ne point parler des bourgades périphériques. C'est un centre d'aiguillage des rêves, des ambitions, des talents… des possibles. Une ville de refuge pour les célibataires endurcis en quête d'un traitement et les divorcés en quête d'une deuxième chance, pour les misanthropes et les noceurs aussi. Une cité située à tous les croisements. Des civilisations ; des langues ; des arts ; des rails. Une salle d'attente de l'aéroport de Lod d'où l'on s'envole pour « l'ailleurs », New York, Londres, Paris, et atterrit à « la maison ». C'est la ville alternative par excellence au point de se vouloir une alternative à… elle-même. En quête permanente de nouvelles couleurs, de nouveaux trends, de nouvelles créations. Toutes les tentatives, toutes les audaces, tous les excès. De toutes les rencontres dont elle est le théâtre sortent souvent de beaux brins d'humanité et de belles bribes poétiques.

C'est une ville qui ne cesse de se chercher, de se perdre, de se retrouver. Une cité qui bouge, à tort et à travers, pour toutes sortes de raisons réelles ou virtuelles. Avec du style et sans style ; avec bon goût et mauvais goût. On est les meilleurs en tout ; on est invité partout ; on perce partout. On est traduit dans toutes les langues. Il ne passe pas un jour sans qu'on ne se découvre un nouveau génie ou ne reçoive un prix ou une décoration. Tel-Aviv crânerait tant qu'on peut légitimement la considérer comme la patrie du crânisme, ni plus ni moins brouillon et respectable que le dadaïsme ou le surréalisme. C'est ce qui explique que la période la plus tendue dans son calendrier mondain est encore le début de l’automne. Ni Rosh ha-Shana (jour du nouvel an) ni Kippour (jour du repentir et du pardon) mais l'octroi des Nobel ! En principe c’est dans toutes les disciplines qu'on devrait avoir un prix au moins ! Car c'est une ville qui se croit à la pointe du dernier cri. Un des brouillons de « L'Etat des Juifs » tel que Herzl, le fondateur du sionisme, l'avait voulu. Les généraux dans leur base, les rabbins dans leurs synagogues et une coexistence entre les nationalités et les cultures. Sans contraintes ; sans illusions. Tel-Aviv est encore le site d'ancrage le plus solide et vibrant de l'israélisme. On ne redoute pas la bombe iranienne ; on résiste à l'exaltation messianiste. Dans cette ambiance particulière où l'indolence se mêle au divertissement, Tel-Aviv attend le retour de l’Ecclésiaste se doublant d’Epicure ou de Camus.

Maintenant qu'elle est plus que centenaire, Tel-Aviv peut se permettre de se mesurer aux trous qu'on tend à occulter dans son histoire et reconnaître qu'elle n'a été qu'une extension de Jaffa. La Méditerranée aussi a été oubliée et pendant longtemps, elle a fait figure de « Grande Demeurée ». Cette occultation du berceau levantin et du châle méditerranéen condamne toujours Tel-Aviv à n'être qu'une ville de passage pour ailleurs. Ses engouements pour les tendances, encore plus éphémères que les modes, la vouent pour l’heure à n'être qu'un brouillon urbain. Elle ne cesse de corriger son architecture avec le récit qu'elle choisit de se raconter. Certains souhaitent privilégier Jaffa, à laquelle on consent des droits ; d'autres le vieux centre plus hétéroclite qu'éclectique ou international ; d'autres encore le nouveau Tel-Aviv qu'on souhaite plus haut que partout ailleurs autour de la Méditerranée. Dans tous les cas, on ne peut s'empêcher de se demander comment une ville aussi discordante, enchevêtrement de quartiers dépareillés, peut décemment se prétendre blanche alors qu'elle est grisâtre, se croire mondiale alors qu'elle est provinciale, se déclarer cosmopolite alors qu'elle est nationale, s'imaginer éternelle – Ir Olam – alors qu'elle est… passagère.

Aujourd'hui, Tel-Aviv attend son métro, elle se prépare à son métro. Elle est prête à endurer tous les cauchemars pour l’avoir. Les travaux bouchent ses artères, les perceuses lui donnent des vibrations. Je ne comprends pas l'engouement pour ce satané métro. Nul ne semble soupçonner que les métros dans les métropoles ne sont qu'autant de galeries vers lesquelles sont rabattus les humains convertis en rats. Mais autant l'on mène des recherches sur les rats dans les labyrinthes, autant on ignore les séquelles de ces couloirs, de ces quais et de ces wagons sur les humains. Ca débouchera peut-être Tel-Aviv, ça réduira peut-être la pollution, mais à quel prix ! Quelle perte ! Quelle déchéance ! Je sais bien que nous ne sommes ni à l'âge de pierre ni à celui du déluge, mais de là à instaurer l'âge du métro. A Paris, dans son propre métro, une main anonyme demandait un jour : « Qui est-ce qui est tout pâle, qui a très chaud et qui vit à vingt mètres sous terre ? »