The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’HORLOGE DE MOGADOR

C’était à l’occasion de mon premier retour à Mogador, au milieu des années 90, trente ans après l’avoir quittée. De tous côtés, c'était le même ballet des vagues montant à l’assaut de la ville en émettant de moites embruns. On se sentait alors menacé. Par les microbes qui avaient choisi Mogador comme site d'incubation. Par la Qendisha qui risquait de nous enlever. Par le monumental policier bambara qui déchirait d'un geste rageur les ballons qu'il nous confisquait. On se sentait alors protégé. Par les murailles languides qui enserraient la ville. Par les voiles envoûtants des sirènes qui insinuaient le désir. Par les mouettes et les goélands qui protestaient contre les intrus. Par les rideaux qui amortissaient les rauques échos des disputes et des scandales. Par les gnaoua que le succès musical n'avait pas encore privés de leurs pouvoirs exorcistes. Par Dieu posté sur les minarets, niché dans les synagogues, tapi dans les deux ou trois églises, accordés tous à l’horloge qui sonnait les services religieux. Les Français étaient là pour l'éternité, les Juifs aussi. Rien dans l’univers de l’enfant n'indiquait que ce microcosme où cohabitaient les dieux, les oiseaux, les arbres était sur le point de se disloquer et aujourd'hui encore Mogador ne semble pas avoir comblé les trous laissés par le départ des uns et des autres, ni dans sa mémoire ni dans ses décors, malgré sa grande expansion urbaine et démographique.
J’ai longé le rivage, d'un bout à l'autre, du Château enlisé au Rocher du Juif, déserté par son pêcheur, en passant par le Rocher des Pigeons. Les lieux étaient étrangement silencieux. L'horloge, minaret universel, ne battait plus leur pouls. Elle ne rythmait plus les heures, les jours, les semaines, les mois, les années. Elle n’orchestrait plus les gazouillis, ne mobilisait plus les muezzins, ne déclenchait plus les cloches. La ville n’était plus cette plaque tournante. Des tribus et de leurs ménestrels. Des vents et de leurs rumeurs. Des légendes qui venaient du Détroit ou du Sahara. J’ai succombé à l'embourbement de la malheureuse cité où échouaient, caricaturés par l’ennui et la perplexité, les échos de mon destin. J’étais si troublé par l’inaltérable pérennité des décors, qui tranchait tant avec le débraillé de ma vie, que j'ai eu la désagréable impression d'avoir été le seul à vieillir, victime du plus pernicieux des démons. Je sentais, venu du plus profond de moi-même, comme un besoin de prier, plus lancinant que les plus obscurs de mes désirs, de me mettre sous la protection d'un châle, de mêler ma voix à un chœur liturgique, de plonger de nouveau dans cet empressement sacré qui suspend les hommes au ciel. Des réminiscences de prières résonnaient à mes oreilles – « Toute âme louera ton Nom... », « Je suis ma prière au moment de grâce... », « Maître de tous les actes... » – et une mélodie, plus subtile que toutes mes rengaines philosophiques et mes sérénades romantiques, creusait dans mon cœur comme un sillon sur lequel m’engager vers l’au-delà. Mais l’horloge ne sonnait plus, ni chahrit ni arvit, ni laudes ni vêpres, ni fajr ni maghrib. Dieu s’était tu avec elle.
« La nostalgie », disait Saint-Exupéry dans « Terre des Hommes », « c’est le désir d’on ne sait quoi… »

