ANGLE DE VUE : SERGIO LEONE, IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE (1984)

15 Sep 2022 ANGLE DE VUE : SERGIO LEONE, IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE (1984)
Posted by Author Ami Bouganim

« Il était une fois en Amérique » se tient sous la prohibition d'après le roman « The Hoods » de Harry Grey. C’est le troisième volet d'une saga portant sur plusieurs périodes de l'histoire américaine. « Il était une fois dans l'Ouest » reconstitue la conquête de l'Ouest ; « Il était une fois la révolution » traite de la révolution mexicaine. Leone est tant soucieux de se donner une fresque qu’il se prive des séductions de ses westerns spaghetti. Les personnages sont plus volubiles que silencieux, le scénario plus embrouillé que linéaire, les scènes de violence plus spectaculaires que risibles, les caractères plus complexes que caricaturaux. On s’accorde à louer les grandes fresques littéraires, surtout lorsqu’elles sont assommantes et elles le sont souvent, ce serait de même pour le cinéma. Le premier venu ne produit pas une fresque littéraire ou cinématographique, et quand on excelle dans la nouvelle, à l’instar de Leone, on ahane à en produire-réaliser.

Une bande de petits voyous sévit à la solde du malabar Bugsy qui aiguille le racket sous l’œil détourné du policier local. L’un d’eux, David Aronson, dit Noodles, noue connaissance avec Maximilian Bercovicz, dit Max. Ils décident de créer leur propre gang pour lequel ils « ne veulent pas de maîtres ». Ils commencent par s’assurer de la « complicité » du policier qu’ils photographient en train d’avoir une relation sexuelle avec une mineure connue pour sa légèreté. S’aidant de sa bande, Bugsy les roue de coups dans une rue désertée à l’occasion de la célébration de la Pâque juive. Noodles ne se laisse pas intimider et met sa bande au service d’un gangster séduit par son stratagème pour récupérer les cargaisons d'alcool jetées à la mer pour passer les contrôles policiers. La bande remise ses premiers gains dans un casier de consigne, prêtant serment de n’y toucher qu’en présence de tous ses membres. Noodles et ses complices sont attaqués par Bugsy, armé d'un revolver au pied du pont de Manhattan. Le plus jeune de la bande est abattu d'une balle tirée dans le dos. Il expire, bercé par Ennio Morricone, dans les bras de Noodles qui, pris de rage, tue l’agresseur à coups de couteau. Alertés par les tirs et les cris, deux policiers arrivent sur les lieux, tentent d'appréhender Noodles, qui poignarde l'un tandis que l’autre le neutralise. Noodles est condamné à douze ans de réclusion. C’est l’odyssée d’une bande de petits voyous se muant en gangsters. Heureusement que Morricone est là pour huiler musicalement les charnières et donner sa musique au sang. Nous sommes dans les années 22 à Lower East Side, le quartier juif de New York.

À sa sortie de prison en 1933, Noodles (Robert De Niro) est accueilli par Max (James Woods) qui lui apprend que la bande existe toujours sous la couverture d’une entreprise de pompes funèbres. Ils retrouvent leurs amis dans une boîte de nuit illégale qu’ils possèdent près du restaurant de Fat Moe, le frère de Deborah, dont Noodles est toujours amoureux. Les membres de la bande, à l’exception de ce dernier, sont abattus dans une tentative de cambriolage particulièrement audacieuse, émaillée de liquidations plus ou moins spectaculaires. En danger de mort, avec l’on ne sait combien de tueurs à ses trousses, Noodles récupère la clé de la consigne chez Fat Moe, découvre que la valise ne contient que de vieux journaux et c'est sans un sou qu'il quitte New York par le premier autocar venu, pour un exil qui ne prendra fin que trente-cinq ans plus tard.

Dans la deuxième moitié des années 60, Noodles est de retour à New York. Il ne retrouve que Fat Moe : « Qu’est-ce que tu as foutu toutes ces années ? – Je me suis couché de bonne heure. » Un mystérieux billet l’invite à se rendre sur la tombe de ses anciens amis. Leurs dépouilles ont été déplacées dans une somptueuse chapelle du cimetière de Riverdale. Une plaque indique qu'il en est lui-même le bâtisseur. Il trouve une clef de consigne de gare et se rend de nouveau à l'ancienne planque des billets. Cette fois-ci la valise recèle un million de dollars. Sur une des liasses, une inscription précise : « une avance sur ton prochain contrat ». Noodles retrouve Deborah devenue actrice (Elizabeth McGovern), lui rend visite dans sa loge et au cours d’un entretien tendu entre eux il découvre qu’elle est mariée au sénateur Bailey dont elle a un fils, prénommé David, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au jeune Max. Noodles comprend que celui-ci n’est pas mort et qu’il s’est hissé au rang de sénateur grâce à ses activités dans le grand banditisme. Dans une rencontre, Max lui demande de prendre sa revanche contre lui en le tuant pour le soustraire au scandale qui guette la découverte de ses activités illégales. Max refuse de se prêter à ce suicide maquillé en crime.

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L’intrigue ne suit pas un ordre chronologique linéaire, mais alterne à l’aide de flashbacks trois phases de la vie du protagoniste principal, de l’adolescence à l'âge adulte et à la vieillesse et c’est au spectateur à revoir le film une deuxième et troisième fois pour la reconstituer. Le scénario regorge de digressions, le montage laisse à désirer, on doit recourir à la critique pour le reconstituer ou se fier à la teinte des cheveux de De Niro pour savoir à quel âge il se situe et à quelle période il nous renvoie. Ce sont ses souvenirs de vieillard, que ce soit dans un corbillard avec une prostituée ou dans une maternité où il échange les étiquettes des nouveau-nés, qui tissent le scénario. La littérature n’a pas toujours réussi à briser la linéarité narrative, le cinéma réussirait mieux, grâce aux décors, aux vêtements, aux maquillages. Ca reste du Sergio Leone dans la précision des traits, la brutalité des scènes de crime et de sexe. De sa caméra sortent des balles, gicle du sang, vrille la musique d’Ennio Morricone. Il ne passe pas du vernis sur ses pellicules mais de la poudre. Son Amérique est un méandre de l’humanité où se croisent les tueurs, un débarras où le monde referait peau neuve par le crime et par le succès. La peur n’existe pas, elle n’a pas droit de cité. Leone ralentit ou accélère sa manivelle sans qu’il ne nous révèle le secret de ses tournages. C’est tour à tour tendre et violent, caustique et sanglant. Le véritable creuset de l’Amérique est dans l’immigration, il le restera, même si un jour ça doit tourner à la guerre civile. C’est encore la meilleure manière d’assurer un renouvellement continu dans la création et la recherche. L’Amérique est et restera une puissance cinématographique, ne déclenchant pas ses aventures-mésaventures guerrières sans en tirer des scénarios. Je ne suis pas membre de l’Académie suédoise pour dire ce qu’elle contribue chaque année à la science ou à la poésie. Je n’irai pas chercher son éthos à Harvard ou à Berkeley, ni chez Tocqueville ou Philip Roth, mais bien dans son bon et mauvais cinéma, qu’on le donne à la Maison Blanche, dans des salles noires ou sur Netflix. C’est sûrement une grande œuvre cinématographique, elle n’en invite pas moins de se rabattre sur les westerns spaghetti.

Ce n’est pas par hasard que le choix de Leone se porte sur les Juifs. Ils étaient en quête d’une terre promise, porteurs de sa promesse. C’étaient des agents nostalgiques. Les Italiens ne le tentaient pas, ils n’étaient ni prophétiques ni messianiques, ils n’envisageaient pas de reconstituer Rome en Amérique. Un chassé-croisé de rabbins portant leurs châles et convergeant vers la synagogue pour célébrer Pâque. L’empressement d’un ghetto de l’Est reconstitué en Amérique, des étoiles de David blanches, signes de libération, dessinées sur les devantures des boutiques et des restaurants, des rues portant des noms juifs. Leone proposerait son interprétation du « Cantique des Cantiques ». C’est Déborah qui, la veille de Pâque, le fait découvrir à Noodle qui passera ses années de prison à s’en bercer. Il n’en commettra pas moins le pire sacrilège contre ce texte : il viole Déborah sur le siège arrière d’une voiture roulant le long du rivage. Ce serait le pire des crimes que ces rêveurs de la Shoulamit et de ce qu’elle représente pouvaient commettre, basculant dans le crime, avant qu’ils ne s’illustrent dans les arts et les sciences.

L’Amérique ne se conte avec mélancolie que parce qu’elle n’a jamais fini de se bâtir et qu’elle ne passe pas à la phase suivante sans regretter la précédente. Son histoire se présente sur le mode d’une série qui ne serait jamais terminée – sur la terre promise on n’attend plus le dénouement de l’histoire, on se contente d’abattre les méchants – et nul ne saurait prédire le prochain épisode. C’est une prophétie en action, sans cesse réalisée et déçue, le chantier d’une promesse, sans cesse tenue et trahie. L’apocalypse alterne avec le salut, la guerre avec la paix, la violence avec la galanterie, le gangstérisme avec l’ordre. Souvent, les frontières ne sont pas claires et le rêve tourne au cauchemar, la romance au viol. C’est toute une vision de l’Amérique qui perle de ce document. « Il était une fois en Amérique » n’est un grand film qu’autant que le cinéma d’éclat est le genre de l’Amérique et que ses grandes fresques sont d’étrangers se passionnant pour elle. « God Bless America », pour reprendre la première et dernière mélodie du film.

Puisqu’on s’accorde à célébrer dans cette dernière réalisation de Leone un chef-d’œuvre du cinéma, on pourrait se fonder sur elle pour dégager les critères qui feraient d’un film un chef-d’œuvre. Ce doit être long – plus de trois heures, voire six selon les versions ; mêler les genres, comédie, tragédie, western ; inclure le plus grand nombre d’ingrédients cinématographiques, du viol au meurtre, de la comédie musicale à la comédie aristophanesque ; présenter une touche mélancolique ou exotique. Ce doit être si embrouillé que la reconstitution du scénario doit être la principale tâche du spectateur. Tout le reste serait une question de charisme théâtral, de technique photographique, de positionnement des caméras et de dosage – de brouillage ? – dans le montage. C’est De Nero qui fait le succès du film, un des rares acteurs à travailler le caractère qu’il incarne pour mieux contribuer au succès de la réalisation, que le réalisateur se double d’un montreur d’acteurs ou non.