ANGLE DE VUE : ALFRED HITCHCOCK, LES OISEAUX (1963)

29 Oct 2022 ANGLE DE VUE : ALFRED HITCHCOCK, LES OISEAUX (1963)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est le récit, d’après une nouvelle de Daphné du Maurier, d’une jeune et belle jeune femme, en tailleur vert amande, fille d’un magnat de la presse à San Francisco qui s’engoue pour un bel avocat. Sa chronique mondaine, cultivée par l’organe rival de celui de son père, serait plutôt sulfureuse, elle est accusée de s’être baignée nue la nuit dans une fontaine de Rome. La rencontre se tient dans un magasin d’oiseaux. Elle cherche un perroquet, il cherche des inséparables pour sa jeune sœur. Il la prend pour la vendeuse, elle se prête au jeu et se trahit. Elle se procure des inséparables, retrouve son adresse, découvre qu’il passe le week-end auprès de sa mère et de sa jeune sœur dans la petite ville de Bodega Bay en Californie. Elle se rend en barque à la maison isolée, sa cage à la main, la dépose et à son retour, suivi par le héros qui se rend en voiture à la ville pour l’intercepter, elle est assaillie par un premier goéland.

Un deuxième oiseau échoue devant la porte du la maison. Une nuée de moineaux s’introduisent par la cheminée. La mère trouve un fermier de ses amis décimé par les oiseaux. Dès lors, on est saisi par la crainte de leur retour. Ils s’attroupent, se massent, se préparent. Ils s’abattent sur l’école dont ils poursuivent les élèves, assaillent la voiture, rodent dans les parages du café où se tient un débat avec la participation d’une ornithologue qui met toute sa science à récuser l’agressivité des oiseaux et les interventions d’un clochard ivre qui prophétise la fin du monde. Les oiseaux brisent les carreaux, tentent de s’introduire dans le restaurant : « Pourquoi font-ils cela ? » Hitchcock évite les allusions. On soupçonne vaguement l’héroïne, somme toute une étrangère : « Vous êtes le diable ? » Hitchcock renchérit en provoquant un incendie où se mêlent les oiseaux et les flammes dans une scène d’apocalypse.

Rien ne résiste aux assauts – « aviaires » ? – des oiseaux, sans cesse plus nombreux. Ils se sont à peine repliés qu’ils se massent et menacent de nouveau. C’est l’impuissance devant un ennemi de masse, pris de transes meurtrières, contre lequel on ne pourrait rien. Dieu n’est pas invoqué, on ne voit ni pasteur ni d’église, on serait abandonné par lui. L’action se concentre sur le logis des quatre protagonistes et de leurs inséparables. On se barricade, les oiseaux soulèvent le toit, saccagent les portes, brisent les carreaux. On ne veut pas connaître le dénouement, on veut que ça se termine, parce que c’est inégal et désespéré, production d’un réalisateur qui aurait promu la perversité – plutôt que l’horreur, l’étrange, l’épouvante, etc. – au rang d’un procédé cinématographique. Les oiseaux n’en dénouent pas moins l’intrigue amoureuse. Ils chapardent et achèvent l’institutrice, amoureuse également de l’avocat, ils métamorphosent l’héroïne, qui semble mûrir sous leurs assauts répétés, ils changent l’attitude de la mère, encore éprouvée par la mort de son mari, refusant de se séparer de son fils, à son égard. Le film n’a pas de fin : on n’arrêtera pas de le projeter.

On ne voit pas ou revoit un film comme « Les Oiseaux » sans attentes particulières. Il a suscité tant d’études et de commentaires que son tournage passe pour une odyssée cinématographique où des oiseaux artificiels et des silhouettes d’oiseaux se mêlent à des oiseaux naturels et où l’on est si pris par l’action qu’on ne distingue plus entre les plans et ne songe plus à reprocher à Hitchcock sa prédilection pour les tournages en intérieur où les voitures roulent sans bouger et les canots fendent les vagues sans avancer. Une odyssée aussi des effets spéciaux et d’un montage qui réalise la prouesse de ne recourir qu’au bruit des oiseaux comme « musique » s’accélérant avec leur retour, ralentissant avec leur dispersion. C’est un classique du cinéma non tant pour sa qualité – une rare minutie dans la scène où l’héroïne est harcelée-violée par les oiseaux – que parce qu’il s’est élevé au rang d’une métaphore qui ne cesse de solliciter l’interprétation. On ne sait ce que sont ces oiseaux, ce qu’ils représentent ou symbolisent, ce qui leur a pris de s’attaquer aux humains. « Les Oiseaux » serait au cinéma ce que « La Métamorphose » de Kafka est à la littérature. De quelque côté qu’on le prenne on ne comprend rien et comprend tout.