NOTE DE LECTURE : THOMAS MANN, LES EXIGENCES DU JOUR (1925 et suiv.)

7 Nov 2022 NOTE DE LECTURE : THOMAS MANN, LES EXIGENCES DU JOUR (1925 et suiv.)
Posted by Author Ami Bouganim

Des attentes économiques et politiques, ainsi que des schémas de pensée, prévalaient parmi les Allemands qui les prédisposaient à accueillir la doctrine de haine, de meurtre et de gloire du nazisme. Une tendance manichéenne à classer les êtres en bons et mauvais ; la marginalisation de l’individu en faveur de la race ; le souci de l’ordre et de la minutie ; la banalisation de la mort. Les Allemands étaient politiquement perturbés, économiquement ruinés et culturellement troublés. L'amalgame sévissait dans les esprits autant que dans les sphères religieuses et publiques. On ne savait pas où on en était. On ne savait si l'on était un grand ou un petit peuple ; victorieux ou vaincu ; européen ou en marge de l'Europe ; socialiste ou libéral ; populaire (nous dirions aujourd’hui populiste) ou bourgeois. Les Allemands se prenaient pour des génies et ils gisaient dans la misère matérielle et politique. Ils ne pouvaient se résoudre à leur déchéance. Ils se sentaient perdus, ils misèrent sur la galvanisation et cherchèrent leur salut dans la damnation. Ils n'avaient pas une grande expérience de la liberté, ils basculèrent dans la barbarie. Leur héros restait le Faust de Goethe qui s'adonnait à la magie pour combler les carences de la connaissance, se livrant sans résister, voire avec une sadique délectation, au démon : « L'alliance avec lui, le pacte avec le démon, pour gagner temporairement tous les trésors et toute la puissance du monde en échange du salut, a toujours été très proche de la nature allemande. Un penseur et chercheur solitaire, un théologien et philosophe dans sa cellule qui, par désir des jouissances et de la domination du monde, vend son âme au diable… » (T. Mann, « L'Allemagne et les Allemands », dans « Les Exigences du jour », Editions Grasset, 1976, p. 345). A l'occasion du 1er mai 1934, on se disposait à distribuer des millions de médailles représentant Goethe, l'Aigle du Reich, la Croix gammée, la Faucille et le Marteau. Mann dénonce « le méli-mélo mensonger du nazisme « s'exprimant » dans ce salmigondis de symboles » (229).

Mann mobilise les charmes des contes de fées pour s'éclaircir l'envoûtement des masses allemandes. Le « vilain petit canard » se proposant en cygne, la Belle au bois dormant se réveillant derrière une haie de roses. Il invoque les « éléments empruntés à la sensibilité populaire et associés à de scandaleux phénomènes pathologiques ». Il incrimine l'ivresse wagnérienne qui s’était emparée des Allemands : « On a depuis longtemps remarqué l'admiration motivée, encore qu'un peu illicite que le faiseur de miracles politiques voue à l'artiste qui ensorcela l'Europe et que Gottfried Keller traitait de « garçon coiffeur et de charlatan » » (T. Mann, « Frère Hitler », « Les Exigences du jour », p. 305). En revanche, Mann refuse d'incriminer Nietzsche qui pourtant n'aura pas peu préparé les esprits à s'assumer comme bêtes blondes bousculant toutes les bornes morales. C'est son exaltation en eux qui a libéré les instincts les plus viles des nazis. Ils ne se comportaient comme des bêtes qu’autant qu’ils considéraient leurs victimes comme des insectes, des poux, de la vermine. La mystique bestiale – l'extase orgiastique pour la puissance et pour l'autorité – couronnait la ruine de la civilisation – par des envahisseurs, et sa régénération – par les autochtones. Ils devaient se montrer sauvages et carnassiers pour se protéger des parasites qui minaient leur civilisation. La bestialisation nazie procédait à une double déshumanisation : leur propre sur-humanisation comme bourreaux et bouchers et la sous-humanisation des victimes comme bétail à abattre. De là, les mises en scène pour convaincre les uns de leur surhumanité, les autres de leur sous-humanité. Rien n’était épargné. On charge les victimes comme des bêtes sur des wagons, on les rase, on les marque, on les bouscule, on les convertit en bêtes de somme, on les liquide.

Malgré ses atouts culturels, l’Allemagne bascula dans une barbarie dont le ciment était la propagande nazie sur l'antisémitisme et l'espace vital, de même que le culte du Führer. Hitler instaura, dans les esprits sinon dans la réalité, un empire néo-féodal, fondé sur la loyauté au seigneur et sur la complicité des barons. C’était un chef de bande parvenu au pouvoir et il régna comme tel. Sans vraiment gouverner, laissant à ses hommes de main les affaires courantes. Les Gauleiter étaient autant de représentants et d'indicateurs dans les provinces. Il leur donnait raison en cas de conflit avec les instances gouvernementales. Les nazis méprisaient les clercs qui s’avisaient d’invoquer de plates considérations sur la justice. Ils étaient pris dans un tourbillon où toute marque d’esprit critique dénotait plus de mollesse que de noblesse. Nietzsche exerçait son insidieux ascendant sur eux. Il exaltait l’esthétisme contre le rationalisme, la création contre l’exégèse, la cruauté contre la pitié. Il n’y avait plus de clercs, dit Benda, pour les fustiger et les contenir. Ils étaient déchaînés, pratiquant le mal pour le mal pour se prouver leur germanité et l’exalter. Ils étaient en quête d’un sur-soi, à moins que ce ne soit un en-soi, et ils ne pouvaient que se perdre à cette quête.

Les sentiments humains les plus sublimes ne sont souvent que les vestiges les plus inexpugnables de l'instinct animal chez les hommes. Les différentes expressions de dévouement par exemple participent de lui plus que d'autre chose. Seule la barbarie serait exclusivement humaine. Or celle-ci ne caractérise pas tant un stade arriéré qu'avancé de la civilisation. Plus l'on s'arrache à sa condition naturelle et animale et plus l'on risque de tomber dans la barbarie qu'on ferait mieux de considérer comme le butin de la culture et du progrès. On ne saurait d'ailleurs en parler sans prendre en considération l'une et l'autre. Les peuplades primitives sont peut-être sauvages ; elles ne sont pas barbares. L'humanité s'achemine en permanence vers la barbarie sous le couvert d'idéaux religieux ou politiques qui couvrent les pires exactions. Cela aurait-il pu se produire ailleurs ? Sûrement. Cela pourra-t-il se passer ailleurs ? Sûrement. Sans la solennité alambiquée de l'Allemagne goethienne, wagnérienne, nietzschéenne et heideggérienne. Stefan Zweig disait de Hitler : « Cet homme à lui seul a réussi, par une constante surenchère, à émousser toute notion du droit » (S. Zweig, « Le Monde d'hier », Belfond, 1993, p. 472).