JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE MEURTRE DE L’ADOLESCENT

9 Nov 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE MEURTRE DE L’ADOLESCENT
Posted by Author Ami Bouganim

Les rues étaient embouteillées et divergentes. Les chaussées rapiécées, les trottoirs défoncés, les murs écaillés, les volets dépareillés procuraient une sensation de discordance. Je me sentais perdu, débordé de souvenirs qui montaient de partout, s’évanouissaient aussitôt. Chaque pas débroussaillait un peu plus ma mémoire. Je reconstituais les lignes d'un bras, la trame d'un regard, l’intonation d'une voix. J'avais laissé une ville à la fois grande et propre, je retrouvais une ville étriquée et glauque. Je n’en étais pas moins convaincu que tous ces gens qui me regardaient passer m'attendaient depuis trente ans. Les mêmes postures, les mêmes gestes, les mêmes murmures. Les murs aussi étaient les mêmes, derrière leur chagrin, les portes cochères, les boutiques. Les décors s'étaient simplement dégradés au point de donner l'impression d'être défaits. J’étais le seul à avoir changé. Les palmiers s’étaient chargés de cernes, les juifs avaient disparu – sans plus.

Dans un coin de rue, le cinéma où nous nous rendions le samedi pour rencontrer le Comte de Monte-Cristo ou croiser le fer avec les mousquetaires, une petite heure avant l’ouverture des portes pour nous assurer les meilleures places, ni trop près ni trop loin de l’écran. Le dispensaire où je me présentais pour traiter ma teigne ouvrit la cicatrice d’une plaie qui se mua avec les années en métaphore, ravivant les démangeaisons dont je ne me serais jamais départi. En cinq minutes, j'avais vite fait de parcourir le chemin des écoliers qui me prenait une longue réticence. Dans la cour du collège, les mêmes faux poivriers, mornes et timorés, sans envergure, sans ombre – toute une pédagogie. Je vivais au ralenti un vieux film que je connaissais par cœur et qui présentait le mérite de débarrasser l'adolescent des stigmates et des ratures du quadragénaire. Je recouvrais la sobre beauté que je lui connaissais sur ses photos de jeunesse, avec ses traits berbères, les lèvres minces, le nez droit, les yeux plissés par une sourde curiosité. Je ne serais venu que pour me séparer à tout jamais de lui et aborder plus résolument ma vie d’adulte. L’un chuchotait à l’autre :

« Reconnais donc que rien dans ces sites et ces décors ne t’inspire vraiment. Je connais des lieux plus bariolés et plus passionnants. Que ne te laisses-tu pas entraîner du côté des Indes, tu découvrirais une autre variété de l'humanité, une autre manière de l'endurer. »

Je me suis risqué timidement dans la rue de la Demoiselle de la Terrasse. Certains racontaient qu’elle était serveuse dans un bar mal famé, d’autres insinuaient qu’elle était plus que cela. Ses talons résonnaient sur les marches de l’escalier quand elle le descendait avec le jour et le remontait avec le jour. On avait arraché les rares arbres qui exauçaient les vœux des habitants, construit des immeubles sur ses villas enchantées où s’ébrouaient de belles princesses blondes et brunes, condamné le patio où les Tétouanais et les Tangérois rivalisaient de sérénades. Une rue minuscule, dont on avait réduit l'échelle en mon absence, sans sa magie, plus désolée que souriante. Contre toute attente, personne ne me remarquait, à l'exception d'un chat pelé qui levait vers moi des yeux nostalgiques. Je suis tout de même tombé sur le Saharien qui vendait des biscuits aromatisés à l’herbe des bonnes visions, des bonbons aux alcools illicites, des dragées de toutes les couleurs, des caramels soigneusement emballés dans du cellophane et des chewing-gums qui s’ouvraient sur des prédictions qui ne se réalisaient jamais. Le vendredi après-midi il allumait un grand feu de charbon pour griller les graines de tournesol que les gens du quartier passaient le samedi à écosser. Il avait alors deux choses en horreur, qu’on l’appelle morhen – âne ou esclave en tachelhit – et qu’on chuchote miel, miel, miel en arabe dans ses parages. Il se tenait sur le seuil de sa boutique, attendant le retour des juifs, gardien de la rue, de ses enfants et de leurs jeux. Ses cheveux avaient blanchi, peut-être aussi sa peau :

« Bonjour, vous ne me remettez sûrement pas, j’habitais le quartier, il y a trente ans de cela.

– Je me souviens, répond-il, par politesse, soyez le bienvenu.

– J’achetais des caramels noirs.

– Je me souviens, persiste-t-il. »

Il devait avoir l'habitude de recevoir les visiteurs qui ne trouvaient personne d'autre que lui à prendre à témoin de leur jeunesse. Il enchaîna sur la synagogue située en haut de la rue avant de demander : 

« Vous habitez en France ? »

J’ai choisi de mentir pour le ménager :

« A Paris. 

– Vous avez des enfants ? »

Je choisis, là encore, de mentir pour ne pas me trahir et l’embarrasser :

« Cinq, trois garçons et deux filles.

– Que Dieu les garde.

– Sûrement, certainement. »

Je me suis séparé de lui avec un sentiment de gêne, je ne pouvais lui acheter ses dragées et ses caramels. Il ne l’attendait pas de moi, j’avais passé l’âge. Je l’ai laissé à ses bonbons et à ses attentes. En haut de la rue, un lourd cadenas condamnait la synagogue. Derrière des barreaux, les vitres brisées avaient ce teint grisâtre de décombre et d'abandon. Plus loin, je me suis risqué sous le porche de l'immeuble que nous habitions. Les boîtes aux lettres n'avaient plus de noms. La cour de la chanteuse de palais était silencieuse. Elle moisirait dans un asile de vieillards à Ashdod ou à Ashqélon, elle serait morte, ensevelie dans le chant de quelque poète sourd ou aveugle qui aurait cherché à l'immortaliser. J'ai monté les escaliers un à un, plus déprimé que nostalgique, au rythme des talons de la Demoiselle de la Terrasse. Je la trouverais sur sa chaise de plage, derrière ses lunettes noires, un roman-photo sur les genoux, préservée de la vieillesse par le piétinement du temps et de l'histoire dans ce pays. La terrasse avait troqué son carrelage rouge contre de grandes dalles grises. Une mansarde tout au plus, surmontée d'une parabole géante. Un homme me dévisage, l'air intrigué :

« Puis-je vous aider, demande-t-il, vous cherchez quelqu'un ? »

Je cherchais la Demoiselle de la Terrasse, je n'avais cessé de la chercher. J'étais revenu pour liquider le désir de l’adolescent pour elle car du peu que j'avais appris sur les êtres et les choses, je savais qu'un désir non assouvi menace à la longue de suppurer dans l'âme :

« Je suis du pays, dis-je, de cette maison et de cette terrasse. »

Il m'invite à entrer. Je n’avais jamais franchi le seuil, empêché par la pudeur, j'attendais dehors, retenu par les convenances. En entrant, j'éventerais définitivement et irrémédiablement mon désir. Je n’aurais pas dû venir, j'étais en train de brader l’adolescent pour un vulgaire pèlerinage.

J'ai décliné son invitation et suis retourné à ma lancinante absence de la rue, me demandant qui était au fond l’adolescent perché à un balcon, assis sur des marches. Peut-être rien, un souvenir fugace, il n’aurait pas existé, pas réellement, du moins était-il passé depuis longtemps. Il n’était pas fait pour ce monde, il ne savait pas mentir – contrairement à l’homme que, bon gré mal gré, il est devenu. A la longue, il m'a fallu le museler – car on ne lève pas tant les censures qu’on les troque contre des muselières – pour me garder contre ses remords et ses reproches et m'assurer de sa passivité dans mes débordements sensuels. Sitôt qu’il brandissait sa belle âme, je doublais sa voix de la mienne pour l'aider à se dépêtrer des scabreuses situations où le conduisait le pointillé de sa vie dont je n’avais cessé de prendre la tangente. Je n'avais pas le choix, il constituait un boulet pour moi. Il était toujours en avance, j'étais toujours en retard ; il était rêveur, j'avais l'esprit pratique ; il avait le sens de Dieu, j'avais celui du diable ; il montrait une grande patience pour les subtilités philosophiques et religieuses des hommes, je piétinais d'impatience devant leurs sottes distinctions et leurs abracadabrantes homélies ; il était gentil, beau et romantique, j’étais méchant, laid et odieux. En certaines circonstances, nous nous complétions à merveille ; en d'autres, nous ne nous supportions pas. Nous avions conclu un pacte que nul ne se risquait à violer : il continuait de s’émerveiller dans les regards décontenancés qu'il posait sur les êtres et les choses, s'oubliant dans ses visions et ses mirages ; je continuais de le ramener au manège du monde, l'arrachant à ses regards avant qu'on ne se moque de lui ou ne le chasse. En d'autres temps, pires ou meilleurs, il aurait été kabbaliste, aujourd'hui, on le prendrait pour un niais, pauvre attardé se perdant dans de nébuleuses sphères. Les gens qui surprenaient des signes de complicité ou de brouille entre nous, ne se doutant pas que nous étions deux, ne cachaient pas leur trouble ou leur compassion. J’étais revenu pour l’abattre et l’ensevelir dans les souvenirs qui me liaient encore à lui.

En mars 1996, vingt-huit ans après l’avoir quittée, je suis retourné à Casablanca.