JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE CHANTIER DE LA DIVINITE

20 Jan 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE CHANTIER DE LA DIVINITE
Posted by Author Ami Bouganim

On s'accorde à louer la luminosité de Jérusalem. Elle recèlerait une présence. Une révélation. Une illumination. Une hallucination. On est ébloui ; on est consterné. Cette luminosité véhicule la promesse d'on ne sait quoi. On se prend à penser : « Si ce n’est là, ce ne sera nulle part d’autre. » On cherche Dieu sans se l'avouer ; on le trouve ou ne le trouve pas. Au cœur de la ville une muraille de pierres, de prières, de ricochets. Un Mur des Lamentations. Le Tombeau d'un Dieu. Une Marche pour le Ciel. Le mur n'est que de pierres, le sépulcre que d'ombres et d'auréoles, la mosquée que d'arabesques et de tapis. L'idolâtrie guette le culte. On ne se souvient plus de l’esprit, on ne se souvient que de l'interprétation qu'on prend souvent à la lettre.

Cette ville serait un répertoire brouillon de Dieu. On n'est pas d'accord sur l'emplacement du tombeau du roi David ni sur celui du Christ. Le véritable mont Sion serait ailleurs, la vallée de la Géhenne aussi. Rien n'est sûr, rien n'est certain. Les archéologues ne cessent de revoir leurs cadastres. Chaque jour aurait son humeur. Trois cent soixante-cinq jours par an et aucun ne ressemblerait à l'autre. Certains sont étincelants, d'autres obscurs ; certains irradient la sérénité, d'autres la discorde ; certains sont grincheux, d'autres amicaux. Certains jours, tout vous sourit, d'autres, tout vous accable. C’est une ville qui se bricole davantage qu’elle ne se bâtit comme si elle se dérobait à tout plan que l’on tramerait pour elle. Des surélévations dénuées de sens, des balcons couverts de bâche verte, des étalages débordant de livres, de langes et de rouleaux de papier… et maintenant de sottes tours. On se croit dans une ville céleste, on se heurte à l'encombrement d’une ville platement terrestre. Les bus roulent ; les taxis ; les camions, le tram. Des passants chargés de sacs cherchent l’arrêt le plus proche pour gagner l’un des quartiers périphériques qui ne se reconnaîtraient plus en leurs locataires sans cesse nouveaux. Les sirènes mugissent en permanence. Pour accompagner des convois officiels. Dégager la voie à des ambulances ou à des voitures de police. Ca se bouche sans cesse. Un tunnel ; une route ; une porte. Pour la visite d’un hôte de marque ou les obsèques d’un rabbin immortel. Seuls les Messies naissent inconnus. 

Rien n'illustre autant la pierre d'achoppement du dialogue-dispute interreligieux que le statut de Jérusalem. On ne peut parler d'elle sans se prendre dans l’imbroglio du monothéisme en général et du judaïsme en particulier. La passion du Christ à Jérusalem et pour elle, de même que les liens particuliers qu’entretient l’Islam avec elle viennent confirmer son rôle de berceau du monothéisme et de lieu privilégié de la divinité. Les trois religions ne se croisent entre ses monts, ses vallées et ses cimetières que pour rivaliser de virulence religieuse, de réalisations architecturales, d’éloquence liturgique et de violence politique. D’attentats et de contre-attentats. Jérusalem concentre désormais le problème théologico-politique le plus sensible de l’histoire des hommes, piétinant entre la réconciliation – la Rédemption – et la catastrophe – le Jugement dernier. Elle est au cœur du conflit entre juifs et musulmans. Car c'est bel et bien une guerre de religion qui se livre dans la contrée et c'est Jérusalem, sa vieille ville et son mont du Temple et des Mosquées qui en sont l'enjeu. Les politiciens persistent à l’occulter et à la contourner, ils ne réussissent qu'à louvoyer. On a presque envie de leur dire : « Réglez la question de Jérusalem et vous aurez tout réglé. » Cette pierre de fondation des monothéismes constitue désormais la pierre d'achoppement de l'entente entre eux et la tension entre tolérance et intolérance au sein du monothéisme se résorbera ou s'exacerbera à Jérusalem et pour elle.

Jérusalem ne serait sacrée qu’autant qu’elle serait le chantier de la Grande Perplexité.