DANS LE SILLAGE DE MOORE : ENTRE L'ETRE ET LE DEVOIR

4 Feb 2023 DANS LE SILLAGE DE MOORE : ENTRE L'ETRE ET LE DEVOIR
Posted by Author Ami Bouganim

G. E. Moore distingue entre éthique et morale. L’éthique porte sur la question : « Qu'entend-on lorsqu’on déclare que quelque chose est bien ? » ; la morale sur la question : « Que dois-je faire pour m'acquitter du bien ? » ou : « What ought we to do ? » Or la question morale, volontiers pratique, réclame l'éclaircissement théorique de la question éthique : « Qu'est-ce que le Bien en soi ? » ou « What is good in itself ? » Moore constate qu’on ne cesse d’assimiler (de réduire) la notion du Bien – 'Good' – à autre chose, que ce soit au plaisir ou à l’utile. Ces assimilations s'accompagnent de glissements dans le statut du Bien : d’un attribut censé caractériser des phénomènes, en l’occurrence des actes, à une entité, que celle-ci se rencontre dans la conscience ou dans l’expérience empirique. Ces assimilations recouvrent ce qui constitue aux yeux de Moore le péché philosophique par excellence : la "naturalistic fallacy", variante de la "category mistake", consistant à définir une notion relevant d’un registre déterminé (dans ce cas le registre du « ought » (le devoir) éthique) en des termes empruntés à d’autres registres (le « is » (l’être) de la nature ou de ses variantes). Selon que le Bien est assimilé à une entité naturelle ou suprasensible, Moore distingue entre morales naturalistes, volontiers positives, et morales métaphysiques se révélant en définitive religieuses. Il reproche aux unes d'assimiler la notion du Bien au plaisir, aux autres de la déduire de thèses métaphysiques sur la volonté ou le sentiment comme agents/moteurs de l'acte moral.

Les considérations de Moore sont commandées par le dogme – scientiste ? – de l'autonomie de l'éthique, c'est-à-dire de la possibilité d'établir l'éthique comme science dont la vocation serait d’éclaircir la notion du « Bien », d’étudier les modalités de son attribution, d’examiner les conditions requises pour formuler des lois universelles, de procéder à des généralisations morales et d’énoncer des maximes universelles de conduite. L’éthique est pour lui dans l'invocation d'un Bien en soi, nécessaire pour garantir le réalisme et d'objectivisme réclamés par toute méthode visant à établir la valeur des phénomènes moraux et leur étude comparative. Sans cela, sans la postulation d’un Bien en soi, l'éthique serait ravalée à de piètres considérations métaphysiques, sociologiques ou psychologiques, somme toute relatives, sur la morale. On retrouve chez Moore la démarche platonicienne consistant à récuser au nom de l'essence – le Bien en soi – toutes ses déclinaisons phénoménales qui recouvrent autant d’écarts de l'essence : "The fundamental principles of Ethics must be synthetic propositions, declaring what things, and in what degree, possess a simple and unalysable which may be called 'intrinsic value' or 'goodness' » (Moore, G.-E., « Principia Ethica », 35, p. 58). Son principal ouvrage, Principia Ethica, présente le cachet platonicien de toute œuvre philosophique présumant d’une Idée, du moins quand elle traite d'éthique et de politique. En postulant l’irréductibilité du Bien, Moore prend une position philosophique négative radicale, récusant toute tentative de le définir, que ce soit empiriquement ou métaphysiquement, ne s’entendant à la limite qu’à l’intuitionnisme moral qui pose comme évidentes les prémisses les plus communes de la morale pratique.

Ce qui rebute, chez Moore comme chez Platon, c'est l'habillage rationnel d'un discours procédant démonstrativement, se fondant en l'occurrence sur quelques principes dont la maxime de Butler ("Everything is what it is, and not another thing") qui n'autorisent que des considérations argumentatives logiques ou pseudo-logiques. Les raisonnements restent aléatoires, à l'instar de sa réfutation logique (?) des thèses hédonistes qu'il prétend plus convaincante que leur réfutation empirique. Moore s’inscrit dans le sillage de Socrate, plus raisonneur que rationaliste, et montre cette naïveté logique consistant à croire qu'en précisant logiquement les questions, on débarrasserait la philosophie de ses ambiguïtés, perplexités et controverses : promu au rang d'un exorcisme, l'examen logique purgerait la pensée de ses troubles et de ses embarras.

Dans son souci de préserver l’autonomie de l’éthique, Moore élude les questions morales les plus troublantes. Si cette question constitue la question-clé de l'éthique, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’intérêt qu’elle présente si elle dissuade toute définition, aussitôt récusée comme naturaliste ou métaphysique ? Pourquoi déclarer le Bien irréductible et par conséquent indéfinissable et premier ? Pourquoi s’entêter à présumer qu’il caractérise des êtres plutôt que des actes ? L'entreprise de Moore est tant soucieuse de logique qu'elle bascule dans l'illogisme. En définitive, l'éthique ne se garantit contre les sciences naturelles, sociales et humaines qu'en fondant son autonomie sur une tautologie qui restituerait sa gratuité. Un nouménalisme éthique pour le moins étonnant, motivé par le seul souci méthodologique – dogmatique ? – d’éviter la naturalistic-fallacy par excellence qui consisterait à définir le bien en d’autres termes que ceux de la sphère éthique. Car que resterait-il à dire qu'à réitérer la tautologie « good is good » ? Les considérations du Principia Ethica illustrent l'embrouille qui guette toute étude sur la morale. En définitive, son éthique serait à la morale ce que la théologie naturelle-rationnelle est à la religion dogmatique-historique.

Les considérations logico-éthiques de Moore présument que quelque chose puisse être « bien » indépendamment de toute relation à un être pensant ou agissant. Elles restent somme toute stériles, peut-être parce qu’en se dérobant à toute autre considération que logique, elles ne réussissent pas à dire grand-chose sur l’éthique. Pourtant, celle-ci prescrit des conduites à des êtres de chair (requérant une psychologie) et de sang (requérant une médecine), vivant en communauté (requérant une sociologie), à un moment de l'histoire (requérant une anthropologie). On en vient à se demander, contre Moore, pourquoi l'assimilation du Bien à autre chose, que ce soit le plaisir ou le bonheur, serait-elle une erreur ? Pourquoi ne pas la considérer comme une visée, somme toute naturelle et louable, de l'esprit humain ? Que recouvre la notion de Bien pour résister à toute caractérisation naturelle ou métaphysique ? Le souci de donner une tournure logique à l’impératif catégorique que recouvre toute éthique ? L’éthique serait-elle somme toute dogmatique, se bornant à intimer : « Fais ceci, ne fais pas cela » ? Ressort-elle à une syntaxe du comportement dont la violation, toujours possible, exclurait du jeu social ? Une des erreurs de Moore, qui en relève tant chez les autres, consiste peut-être à assimiler l'égoïsme à l'utilitarisme ou à l'hédonisme, ne prenant en considération ni l'individualisme absolu de l'un, insensible à l'universel, ni le pragmatisme méthodologique de l'autre. Sa réfutation, toute logique, de l'égoïsme illustre les limites de son argumentation, trop logique pour restituer les subtilités de ce domaine pratique qu’est l'éthique. L'égoïsme reste, quoi qu'il dise, éminemment rationnel. Il s’inscrit, avec le moins de dissonances, dans un déploiement des raisons et des contre-raisons.

Moore incline néanmoins à parler du "greatest possible sum of good" qu'il érige en critère du juste et du moral, même s'il considère comme aléatoire ce calcul et se rabat, en dernier recours, sur le sens commun en guise d'autorité morale suprême au point que la morale du sens commun se propose comme éthique pratique. Il réhabiliterait cette morale sous le titre d'une « éthique des moyens », du moins reconnaît-il ses vertus... égoïstes : "Egoïsm is undoubtedly superior to Altruism as a doctrin of means: in the immense majority of cases the best thing we can do is to aim in securing some good in which we are concerned, since for that very reason we are far more likely to secure it" (“Principia Ethica”, 100, p. 167). L’égoïsme est insensible aux considérations sur le bonheur et encore plus le bonheur général que Moore semble admettre, par concession, comme vocation de l’éthique. Or les différences dans la perception du bonheur par les individus récusent les prétentions rationnelles de l'égoïsme : "Each man's hapiness is the only thing desirable: several different things are each of them the only thing desirable. This is the fundamental contradiction of egoïsme" (“Principia Ethica”, 62, p. 105).

Moore réussit tout de même à dire l'essentiel sur l'éthique, dissuadant toute tentative d'élaborer de nouvelles doctrines morales, qui achopperaient toutes sur l'écueil de sa naturalistic fallacy, ébranlant de sacro-saintes assimilations, dissipant le halo de gloire autour de la morale. Son ouvrage est incontournable pour quiconque se risque à traiter de questions éthiques sans verser dans la prédication poétique ou religieuse. Son mérite serait, pour reprendre Wittgenstein, dans le ménage qu'il fait dans la littérature éthique, recourant à deux ou trois distinctions, celle entre le bien en soi et le bien comme moyen surtout. Il nous propose une théorie générale de l'éthique, laborieusement et patiemment dégagée de longues études, sans nous associer pour autant au cheminement de sa pensée. Moore distingue plus radicalement que ses prédécesseurs ou ses successeurs entre éthique, théorique sinon idéal au sens platonicien du terme, et morale, pratique et volontiers utilitariste, qu’elle mobilise des arguments naturels ou métaphysiques. Le refus de toute définition du Bien garantit, à l'en croire, l'ouverture d'esprit, garde-boue contre l'erreur.