LE CHANT DU LIVRE : D’ENCRE ET DE PAPIER

7 Feb 2023 LE CHANT DU LIVRE : D’ENCRE ET DE PAPIER
Posted by Author Ami Bouganim

La carrière de Chateaubriand annonce celle des intellectuels de nos jours, son tempérament préfigure le leur. Il n’est pas moins méchant et acerbe qu’eux. D’un poète breton qui, pendant la Révolution, lui demandait de l’introduire à Versailles, il écrit : « Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d’eau au milieu du renversement des empires : les barbouilleurs de papier ont surtout cette faculté de s’abstraire dans leur manie pendant les plus grands événements ; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de tout. » D’un certain Parly, il dit : « Je n’ai point connu d’écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l’Inde, une fontaine, un palmier et une femme. » L’encre était davantage une arme de règlement de comptes que de négociation diplomatique, de vengeance que d’amour. Il a ce vers dont on ne sait s’il est de lui : « Tous, la main à l’encre, jurent de se venger. » Ce n’est pas tant le talent qui détermine l’envergure d’un homme de lettres que « sa passion de l’encre et du papier ».

Chateaubriand n’en privilégie pas moins l’homme de lettres sur l’homme d’Etat et raille les doutes qu’émet celui-ci pour lui nier toute compétence pour les affaires. La postérité retient les vers d’un poète, oublie les guerres et les révoltes des politiques. De retour à Véronne en 1833, il passe en revue la liste des monarques et des ministres qui participaient au Congrès de Véronne (1822). Constatant que tous sont morts ou oubliés, il s’interroge sur le caractère éphémère de la gloire politique. Les têtes les plus couronnées sont vouées à l’oubli. En revanche, la gloire littéraire traverserait les siècles : « Personne ne se souvient des discours que nous tenions autour de la table du prince de Metternich ; mais ô puissance du génie ! aucun voyageur n’entendra jamais chanter l’alouette dans les champs de Véronne sans se rappeler Shakespeare. » L’Antiquité était par ailleurs riche en personnalités politiques qui excellaient tant dans les arts oratoires qu’ils ont laissé des écrits immortels.

Chateaubriand voue une telle hargne à Napoléon que même lorsqu’il lui concède des qualités, du génie militaire par exemple, il doit les noircir. Il n’a bien sûr aucune considération pour ses écrits et ses mémoires. Parlant du « Mémorial de Sainte-Hélène » : « Dans cette compilation, où le pour et le contre se succèdent, où chaque opinion trouve une autorité favorable et une réfutation péremptoire, il est difficile de démêler ce qui est à Napoléon et ce qui appartient à ses secrétaires. Il est probable qu’il avait une version pour chacun d’eux, afin que les lecteurs choisissent selon leur goût et se créassent dans l’avenir des Napoléons à leur guise. Il dictait son histoire telle qu’il la voulait laisser ; c’était un auteur faisant des articles sur son propre ouvrage. » Il lui reproche vertement de se livrer à son panégyrique – comme si ses propres mémoires ne l’étaient pas de bout en bout.

Chateaubriand était l’un des hommes de lettres les plus populaires en France. Son « Génie du Christianisme » lui avait taillé une réputation européenne. Partout, il était célébré. Ce fut un tel succès que les ouvrages religieux qui suivirent déçurent et lui attirèrent des critiques qui le contrarièrent. On lui reprochait de mêler christianisme et mythologie, on criait au sacrilège. Il dut reconnaître à son tour que la meilleure réplique était encore de silence et de dédain, ne serait-ce que pour ne pas attiser de vaines polémiques : « Dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rapprochés ; l’un détruit l’autre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous de garde d’en donner en vers ; si vous êtes distingué dans les lettres, ne prétendez pas à la politique : tel est l’esprit français et sa misère. » Pourtant, le public réserve le meilleur accueil aux « Martyrs » et encore du vivant de Chateaubriand, l’ouvrage connaît trois éditions. Son « Itinéraire de Paris à Jérusalem » (1811) ajouta à sa notoriété : on ne visitait la terre sainte que son livre à la main. Sa popularité est telle qu’on le reconnaît partout, en Suisse et en Allemagne, et sitôt que, en route pour Prague, le garde à un point de passage lui refuse l’entrée, il écrit une missive au burgrave de Bohême où, invoquant sa connaissance de l’empereur d’Autriche et de Metternich, il écrit mi humilié mi ironique : « Comment ! mon nom qui volait d’un pôle à l’autre, n’était pas venu aux oreilles d’un douanier d’Hasselbach ! […] Il existait sur la terre qui n’avait jamais entendu parler de moi. » Bloqué à la frontière, il décrit les scènes villageoises et évoque des souvenirs champêtres de son passé : « Je m’aperçois que cette partie de mes « Mémoires » n’est rien moins qu’une odyssée : Waltmünchen est Ithaque ; le berger est le fidèle Eumée avec ses porcs et je suis le fils de Laërte, revenu après avoir parcouru la terre et les mers. » Tout baigne alors dans la mythologie, tout en est encombré. On se demande comment il se retrouvait entre ses héros. Ce n’est pas tant de la pédanterie romantique qu’une tentative palimpsestive d’écrire, passant son écriture sur celles qui l’ont précédé et ont meublé l’imaginaire occidental.

Chateaubriand se posait en génie du christianisme, de la politique et de la littérature. Cela dit, il ne devait pas présumer d’une longue postérité pour parler de personnages somme toute mineurs à moins qu’il n’ait pas pensé, malgré ses prétentions, avoir des lecteurs deux siècles plus tard. Il atténue leur aliénation en ces termes : « Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces récits, songe peut-être que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu’ensuite je ne t’entends plus ; je dors dans la terre que tu foules ; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que mes os. » Chateaubriand était si sûr de son talent et de sa popularité qu’il se permettait de se désoler des déboires du métier d’écrire : « Je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne vous attirent au dehors que des orages. Dans tous les cas, j’ai assez écrit si mon nom doit vivre ; beaucoup trop s’il doit mourir. »

En 1811, sur l’invitation de ses amis qui l’incitent à entrer à l’Institut pour se préserver des poursuites politiques et des misères policières, il brigue la succession de Joseph-Marie-Blaise de Chénier. La présentation de sa candidature réclamait de lui de « lécher » (je ne vois pas d’autre terme) les bottes des immortels. Sa tournée, plutôt cocasse, fut sélective : il rencontra les uns, se contenta de remettre sa carte aux autres sans même daigner descendre de son cheval : « Quand on en vint à la délibération, M. vota pour le cheval du nouveau confrère, disant que c’était lui seul qu’en bonne conscience il avait reçu visite. » Il craint que son discours ne lui aliène encore plus Bonaparte et Cambacérès, d’autant qu’il entendait protester contre les horreurs de la Terreur. On lui conseille de mêler à ses critiques des louanges à Bonaparte qui ne lui oubliait pas sa dénonciation de l’exécution du duc d’Enghien. Chateaubriand s’insurge encore contre les sommations de ne parler que de la création littéraire de son devancier et de ne pas évoquer son rôle sous la Terreur. Chateaubriand pond un discours pédant, chargé de références mythologiques, si alambiqué qu’on n’y trouve presque rien de ce qui rend sa plume alerte et intelligente. Son discours est repoussé par la commission censée l’agréer. Bonaparte se range à sa position et ne menace rien moins que de fermer l’Institut et de jeter le candidat dans un cachot pour le restant de ses jours. C’est d’ailleurs lui qui corrige son discours : « Cà et là raturé, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon par Bonaparte. » Chateaubriand le prend mal, il se refuse à passer « une vie frivole à s’occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de petites sentences littéraires », à « vieillir dans les langes de son berceau ». Il décide de se désister (?) et c’est visiblement un discours reconstitué qu’il reproduit plutôt que l’original qui avait brûlé dans je ne sais quel incendie. Il ne sera autorisé à occuper son siège qu’après la Restauration.

Chateaubriand ne se consacre totalement à sa vocation littéraire qu’au lendemain des journées de Juillet (1830). Il renonce à toute activité politique, à ses titres et à ses traitements. La rédaction des « Mémoires » est pour lui une manière de retraite. En mars 1831, il cite une brochure – « De la Restauration et de la Monarchie » – parue le même mois où il écrit : « Dépouillé du présent, n’ayant qu’un avenir incertain au-delà de ma tombe, il m’importe que ma mémoire ne soit pas grevée de mon silence. » Chateaubriand attendait de ses « Mémoires » de perpétuer son œuvre, tant politique que littéraire. Il étire leur rédaction sur des décennies comme s’il s’était agi d’un journal, si ce n’est qu’il le remaniait à l’occasion de ses différentes reprises. Sa dernière relecture, alors qu’il est vieux, met une patine de nostalgie et de sagesse aux textes les plus personnels, les arrachant à leur contexte pour leur donner de l’envergure littéraire. On en gagne de grandes remarques sur la vieillesse : « Au bout de la vie tout est jour perdu. » Certains passages sont si matelassés de détails et de références historiques qu’on doit très bien connaître l’histoire de France pour caler sa lecture contre le texte. Chateaubriand aurait laissé le dernier travail de relecture à la postérité.

Ses mémoires seraient paradigmatiques à plus d’un égard. Il les entame dès le début, c’est dire à quel point il croyait en son étoile ; il ne cesse de les reprendre et de les corriger, du moins les premiers chapitres. Ce serait une manière d’auto-bio-bibliographie. Son inclination pamphlétaire, s’accentuant avec l’âge, le dessert. On ne peut que s’extasier de son style et tomber entre les phrases : « Et voilà comment, entraîné par ma plume, j’ai consacré plus de pages à un homme incertain d’avenir (Thiers) que je n’en ai donné à des personnages dont la mémoire est assurée. » Il reconnaît : « C’est un malheur de trop long vivre : je suis arrivé à une époque de stérilité. » Il se répète tant à commenter l’histoire de France, renchérissant d’antiphrases, qu’il donne à la longue l’impression de radoter, et l’on comprend de moins en moins ce qu’il dit. Sur le tard, il procède par insinuations, comme si entravé ou contrarié, il risquait de se trahir. Parlant des instructions données par Talleyrand de ne publier ses manuscrits que quarante ans après sa mort, il écrit : « L’ordre prétendu de ne les publier que dans quarante ans d’ici me semble une jonglerie posthume. » L’écriture ne l’enthousiasme plus autant. Ce n’est plus une vocation mais une manie. A ses moments de spleen, il n’en verrait plus l’intérêt : « La méchante habitude et de l’encre fait qu’on ne peut s’empêcher de griffonner. J’ai pris la plume ignorant ce que j’allais écrire, et j’ai barbouillé cette description, trop longue au moins d’un tiers : si j’ai le temps, je l’abrégerai. » C’est qu’il écrivait en permanence, comme il respirait, prenait des notes, sitôt qu’il en avait la possibilité : « Je fais de l’histoire en calèche : pourquoi pas ? César en faisait bien en litière. »

En avril 1831 paraissaient ses « Etudes historiques », quatre volumes, écrites pendant dix-huit mois, leur consacrant dix à quinze heures par jour, pour se « livrer puérilement à la composition d’un ouvrage dont personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes, lorsqu’on a bien de la peine à lire le feuilleton d’une gazette ? » Il traitait de la chute de l’Empire romain, des débuts du christianisme, de l’histoire de France. Il croyait avoir conclue ses mémoires avec l’exil de Henri V, il était vieux, il n’aurait pas longtemps à vivre. Mais il les reprend et les poursuit. En juillet 1832 il est en exil en Suisse où il est rejoint par Madame Récamier. Ensemble, ils font des excursions. Il a ces mots : « Combien est-il de personnes qu’on puisse ennuyer de ce que l’on a été et mener avec soi en arrière sur la trace de ses jours. » On entend : « Combien de lecteurs racolerait-on de ses histoires et de ses livres. » Combien de fois relirait-on la même nouvelle de Modiano ? Combien d’années se traînerait-on derrière Proust ?

Dans la récapitulation de sa vie, tout au bout, il s’interroge pour la énième fois : « L’ouvrage inspiré par mes cendres et destiné à mes cendres subsistera-t-il après moi ? » Maintenant il a cette réponse qui caractériserait les personnes qui s’accrocheraient indûment à la plume : « Il est possible que mon travail soit mauvais ; il est possible qu’en voyant le jour ces « Mémoires » s’effacent : du moins les choses que je me serais racontées auront servi à tromper l’ennui de ces dernières heures dont personne ne veut et dont on ne sait que faire. »