NOTE DE LECTURE : GOETHE : FAUST (tr. Gérard de Nerval)

16 Feb 2023 NOTE DE LECTURE : GOETHE : FAUST (tr. Gérard de Nerval)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est la veine poétique qui s’inscrit sous un registre théâtral pour amuser la galerie. Un directeur, metteur en scène, s’attache un poète et un bouffon. L’un est chargé de la postérité, l’autre de la salle. Le prologue du « Faust » est de boniments, il racole son public, il promet de le divertir : « Ah ! mon spectacle, à moi, c’est d’observer la foule, Quand le long des poteaux elle se presse et roule, Qu’avec cris et tumulte elle vient au grand jour De nos bureaux étroits assiéger le pourtour ; Et que notre caissier, tout fier de sa recette, A l’air d’un boulanger dans un jour de disette… Mais qui peut opérer un miracle si doux ? Un poëte, mon cher !… » Le poète proteste : « Ne me retracez point cette foule insensée, Dont l’aspect m’épouvante et glace ma pensée, Ce tourbillon vulgaire, et rongé par l’ennui, Qui dans son monde oisif nous entraîne avec lui ; Tous ses honneurs n’ont rien qui puisse me séduire. » Ses protestations seraient celles du petit artiste qui refuserait de se prêter aux contraintes du marché. On ne louera pas sa plume ; on ne la mettra pas au service d'un directeur de théâtre et de ses considérations bassement mercantiles. Ce n’est pas un valet des hommes mais leur élu. Il participe du démiurge, il reconstitue la création, et rien ne l’en détournerait. C’est un serviteur des dieux, un maître de cérémonie de la mère nature et de ses intrigues les plus secrètes. Le directeur n’en a pas moins cette exhortation : « C’est en osant beaucoup qu’il faut le satisfaire. » Goethe se prend au mot et part dans tous les sens, dans le Second Faust, dont il ne sera pas question dans cette note, davantage que dans le premier. Il bouscule la distinction entre les genres, il écorne les personnages de tous côtés, il brusque le lecteur/auditeur/spectateur. On comprend si peu ce qu’il propose qu’on se résout à imputer sa production à son génie, sans préciser ce terme, alors que lui-même insinuait un terme plus approprié pour caractériser sa licence littéraire : « Prostituez-leur donc l’honneur de votre muse ! » On rencontre le poète à chaque vers ; en revanche, on ne trouve pas le bouffon et le cherche dans les diableries de Goethe, balançant entre le comique d’un Méphistophélès et le drame d’une Marguerite. Ce n’a jamais été une tragédie, ce ne sera jamais une comédie et c’est cette double caricature de la tragédie et de la comédie qui sort la pièce de l’ordinaire.

Méphisto ne propose à Faust rien plus ou rien moins que de « goûter à la vie ». C’est que ce dernier est vieux, qu’il a passé sa vie en vaines recherches et que chaque nouveau jour voit s’évanouir ses attentes de ce jour. Il est diminué, ses désirs sont entravés. Il est si décrépit qu’il en vient à maudire les leurres qui lui ont tenu lieu de mirages : les sens, les rêves, les biens, les jouissances, la gloire, la volupté, l’amour, l’espérance, la foi « et maudite, avant tout, la patience » : « Je désire la mort et j’abhorre l’existence. » Faust se reconnaît deux âmes : l’une pour le logis, les livres et les laboratoires ; l’autre pour les cieux, la création et la religion. Il ne s’en contenterait pas et passe un pacte avec le diable qui se met à son service pour l’arracher à ce monde et lui donner la vigueur pour revivre une autre vie. En retour, Faust s’engage à le servir en enfer. Le pari de Faust est somme toute convaincant : « Et puisque je suis constamment esclave, qu’importe que ce soit de toi ou de tout autre ? » Il troquerait la connaissance contre la jouissance : « Je passe avec transport du désir à la jouissance, et, dans la jouissance, je regrette le désir. »

Alors il s’éprend, en tout et pour tout, de Marguerite, gentille pimbêche virginale. Ce ne serait rien moins à ses yeux que Hélène, c’est-à-dire toutes les femmes en une seule, « le modèle des femmes en personne vivante ». La malheureuse se laisse davantage posséder par son amour que Faust par son diable. Elle ne suit pas ses contorsions païennes cosmiques sur la divinité, elle persiste à chercher sa béatitude dans une foi enfantine et ce sera d’ailleurs sa nostalgie pour elle qui la sauvera à l’issue de sa damnation amoureuse dans le Second Faust. Sa possession participe de l’engrenage romantique sentimental éternel. On se livre, on est trahi, on se désole de sa trahison, surtout si l’on se charge d’un produit illégitime public de son amour, on en perd le sens et la raison. Bientôt on passe pour une catin. Valentin, le frère de Marguerite, abattu par Méphisto : « Tu as commencé par te livrer en cachette à un homme, il va bientôt en venir d’autres ; et quand tu seras à une douzaine, tu seras à toute la ville. »

Faust serait la première victime moderne d’un diable dont le pouvoir ne lui vient pas tant de sa malice et de sa séduction que de qu’on le nie, et on le nierait d’autant plus qu’on serait sous son ascendant : « Les pauvres gens ne soupçonnent jamais le diable, quand même il les tiendrait à la gorge. » La civilisation a peut-être changé la nature du diable, elle ne l’a pas chassé pour autant, il continue de sévir. Méphisto pousse la flagornerie moderne jusqu’à déclarer : « Ils sont délivrés du malin, mais les malins sont restés. » C’est peut-être Dieu qui, comme dans Job, livre Faust à Méphistophélès, ce n’en est pas moins Faust qui s’accroche à son diable, le poursuivant de ses doléances, recourant à lui comme à un diable-servant. Méphisto est davantage un diablotin qu’un diable, Faust davantage un vieillard gâteux qu’un mystique, un alchimiste ou un savant. Ils sont, l’un et l’autre, si caricaturés qu’ils invitent les interprétations les plus contradictoires. On ne les prend pas au sérieux, ni Faust ni Méphisto, et à moins de voir dans cette pièce une mauvaise composition, on s’est irrémédiablement engoué pour le démonisme de Goethe qui se plairait à se perdre pour mieux perdre ses personnages et ses lecteurs.

Le diable aurait été inventé parce que son esprit de ruse et de malice serait encore le meilleur aiguillon de l’homme. Dans cette pièce, il se contenterait du rôle d’entremetteur, plus sournois et moins implacable que dans Job. Il ne manque pas de sens de l’humour et c’est ce qui le rend attachant : « Je me donnerais volontiers au diable, si je ne l’étais moi-même. » Des côtés folkloriques pour ne pas dire risibles, comme l’appel lancé au rat pour qu’il le libère de je ne sais où : « Cependant, pour détruire le charme de ce seuil, j’ai besoin de la dent d’un rat… Je n’aurai pas longtemps à conjurer, en voici un qui trotte par là et qui m’entendra bien vite. Le seigneur des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux, t’ordonne de venir ici, et de ronger ce seuil comme s’il était frotté d’huile. Ah ! te voilà déjà ! Allons, vite à l’ouvrage ! La pointe qui m’a arrêté, elle est là sur le bord… encore un morceau, c’est fait ! » Il raille l’homme plutôt qu’il ne l’accable. Ce ne serait qu’une cigale douée de raison qui passe la saison qui lui est allouée à chanter ses propres louanges. Sinon il végète dans son crétinisme poétique. Faust arrive à la même conclusion en s’attaquant à la prétendue ressemblance – diabolique ? – de l’homme avec Dieu. C’est elle qui l’inciterait à rivaliser avec Dieu : Faust : « Je n’égale pas Dieu ! Je le sens trop profondément ; je ne ressemble qu’au ver, habitant de la poussière, au ver, que le pied du voyageur écrase et ensevelit pendant qu’il y cherche une nourriture. N’est-ce donc point la poussière même, tout ce que cette haute muraille me conserve sur cent tablettes, toute cette friperie dont les bagatelles m’enchaînent à ce monde de vers ? » C’est Méphisto le héros de cette caricature – une satire ? – de toute tentative de se mesurer au mal (à la science, à l’ennui, à la vieillesse, à l’amour, à l’absurde) dans un univers qu’on souhaiterait meilleur qu’il ne l’est. C’est Job, c’est Dante, c’est Michel-Ange, c’est Milton… c’est Goethe.

Goethe ne sait pas vraiment comment boucler sa pièce qui traiterait à sa manière de la vieillesse, son désenchantement et la possibilité de réparer l’irréparable – se secouer de sa vanité, retrouver sa jeunesse et tout reprendre à nouveau. Soit, Goethe en dit trop, soit, il n’en dit pas assez. Il serait au bout de sa plume et le reconnaît. Il avait une bonne idée, il en a fait une pièce plutôt fantasque. Pour être plus précis, sa version du Faust se sera imposée comme la plus magistrale et, à ce jour, comme l’un de ces tournants littéraires – promu au rang d'un mythe de la modernité – qu’on ne peut éviter si l’on souhaite traiter de la démesure, de la crédulité… de la possession humaine. Parce qu’il a vite épuisé son sujet, Goethe bascule dans Aristophane qu’on retrouve toujours quand on n’a plus grand-chose à dire et que la tragédie tourne à la comédie la plus drue : Méphisto : « Il va tout de suite se placer dans une mare ; c’est la manière dont il se soulage, et quand une sangsue s’est bien délectée après son derrière, il se trouve guéri des Esprits et de l’esprit. » Ce texte a connu tant de superlatifs qu’on en est immanquablement déçu. On veut bien permettre à Goethe de couler sa métaphysique – je ne sais laquelle – dans des vers, on doit avoir la veine poétique d’un Nerval pour se résoudre à en restituer la geste dans des vers si arrondis qu’ils dissonent avec le thème (quel est-il donc ?). La plupart des commentateurs reprennent la célèbre phrase de Madame de Staël, relative au Faust : « Il fait réfléchir sur tout et sur quelque chose de plus que tout. » J’avoue l’avoir retournée dans tous les sens sans m’en laisser conter. J’aurais mieux compris si elle s’était appliquée à Hamlet. Dans un passage que cite Nerval où Goethe loue sa traduction, il donne cette clé du succès des textes les plus abscons : « Le Faust, continua-t-il, pourtant est quelque chose de tout à fait incommensurable, et toutes les tentatives de l’approprier à la raison (l’intelligence) sont vaines. L’on ne doit pas oublier non plus que la première partie du poëme est sortie d’un état tout à fait obscur (confus) de l’individu ; mais c’est précisément cette obscurité qui éveille la curiosité des hommes, et c’est ainsi qu’ils s’en préoccupent comme de tout problème insoluble. »

L’échange entre Méphistophélès et Dieu n’est pas moins mièvre que dans le livre de Job : « Voulez-vous gager que celui-là, vous le perdrez encore ? Mais laissez-moi le choix des moyens pour l’entraîner doucement dans mes voies. – Aussi longtemps qu’il vivra sur la terre, il t’est permis de l’induire en tentation. Tout homme qui marche peut s’égarer. » Il n’est pas tant question du bien et du mal que de la science et de la volupté. Cela dit, ne se laisse pas tenter par le diable le premier venu. Méphisto raille la sensiblerie de Faust face à la déchéance de Marguerite : « Tu veux voler, et n’es pas assuré contre le vertige ! »

Illustration : Méphistophélès, Eugène Delacroix