JOURNAL DE LA PERPLEXITE : DES VACANCES BERBERES

18 Feb 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : DES VACANCES BERBERES
Posted by Author Ami Bouganim

Azrou – rocher en Tamazigh – est un bourg qui s'est bâti autour d'un immense, rugueux et sourd rocher. Quand le bourg s'est avisé de devenir une ville, à la croisée, plantée de chênes verts et de cèdres, du Moyen et du Haut Atlas, il a intronisé son rocher. La couronne de fer forgé ne résistera pas et l'on devra inviter un sculpteur de l'envergure de ce rocher pour lui donner le diadème qu'il mérite. Je me souviens d’un ruisseau qui bordait le rocher et qui se dispersait en ruisselets à travers une prairie qui nous servait de terrain de jeux et où l’on s’improvisait chasseur de papillons. Azrou ne pouvait pas se poser en capitale des Berbères, tenus à écart en ces temps-là, quoique nul ne songeât changer les noms des sites parce qu’ils étaient délicieux ; en revanche, elle était devenue la capitale des colonies de vacances vers laquelle l’on convergeait pour acheter des nougats et des glaces. De-ci Immouzzer, sa cascade et son lac ; de-là Ifrane, ses chalets et son lion. C’était notre principale immersion berbère sinon la seule et nul ne s’avisait de décacheter ces noms pour en libérer la magie.

En été, nous campions dans la forêt de Toumliline – pierres blanches en amazigh –, où les autorités avaient délimité un vaste terrain scout qui accueillait des tentes si exigües que nous les désertions le jour pour nous mêler aux cigales. Le soir venu, nous chantions nos chants autour d’un feu de camp. Les Français étaient peut-être partis, ils nous avaient laissé leurs chants coloniaux que nous relevions de chants en hébreu. Nous ne nous retirions pas sous nos tentes sans nous incliner devant les dernières braises et chanter le chant du soir. En été, l’explo traditionnelle nous conduisait à travers l’auguste forêt jusqu’au cèdre Gouraud et c’était après avoir passé la nuit à son pied que nous nous rendions, des ampoules aux pieds, manger des crêpes à Ifrane. Ce n’était plus une grotte mais une station balnéaire qui ne soupçonnait pas alors qu’elle aurait un destin suisse. A mon retour, en 2010, c’était plutôt une station de ski en passe d’accueillir un campus… suisse. Les chalets l’étaient, les toits, les installations. Seule la mosquée, réplique miniature de la mosquée de Casablanca, sauvait l'architecture locale du pastiche suisse. Je n’en voyais pas les étudiants essaimer et relever le Maroc ; ils étaient trop sages ou trop riches. C'était clinquant ; ça préparait à ces diplômes qui délivrent leurs titres de noblesse au commerce et adoubent les héritiers. C'était bon pour des visites officielles ; ce ne l’était pas pour la création berbère. On incitait les étudiants à se distinguer ; ils se contentaient de se démarquer.

En hiver, dans la première moitié des années 60, nous étions encore reçus dans l’auberge attenante au monastère, saturé des échos des échanges, dominé par Louis Massignon, entre des lettrés de toutes les religions sous le signe de la paix entre les peuples. On commençait par nous raconter la légende des lieux. Le terrain et les bâtisses avaient été acquis par une riche donatrice qui vécut pendant trois ans non loin du monastère pour assister les moines dans leur œuvre caritative. Une vingtaine, triés sur le volet, parmi les moines du sud de la France. Ils commencèrent par réunir les orphelins qui traînaient à Azrou pour leur assurer le gite et le couvert. L’instruction aussi. Puis ils ouvrirent un dispensaire de jour pour les malades de la région. Sans distinction de religion. Ils accomplissaient des tournées régulières de vaccination et de distribution de médicaments. Ils ne prêchaient pas, nul à ma connaissance ne se convertit. Toumliline était devenue, grâce à sa bibliothèque, fabuleuse à l’époque, un centre de séminaires et de rencontres. Nous passions nos journées en ateliers et quand le temps le permettait nous gagnions l’un des sommets pour faire de la luge. Le vent et la neige ne nous dispensaient pas de l’explo qui reliait Toumliline à Aïn Leuh.

C’était autant de stages berbères dans une ambiance œcuménique et nous ne le savions pas…