The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE PHILISTIE : UNE VILLE A PALABRES

C'est une ville à palabres. Des marmonnements. Des incantations. Des prières aussi. Des congrès où l’on débat de tout et de rien pour se dérober au seul débat qui la passionne vraiment et passionne l'humanité, celui sur l’existence ou l’inexistence de Dieu. Sans toutes ces inepties – de l’infinité absolue à l’altérité absolue – destinées à éluder la question qu’un brave homme pieux de l’Est posait à Hermann Cohen, le père de la philosophie juive moderne, qui se perdait en philosophailleries sur Dieu : « Que devient le Saint, béni soit-Il dans tout cela ? » Jérusalem est en colloques perpétuels, plus ésotériques les uns que les autres. Des poètes mineurs, des philosophes inconnus, des kabbalistes qui en sont toujours à mener leur enquête policière sur l’auteur présumé du Zohar. Ces dernières années, on s’est même mis à ressusciter des rabbins véreux auxquels l’on consacre des films pour leur tailler l’envergure de saints alors que les derniers témoins de leurs turpitudes et de leurs incitations au racisme n’ont pas disparu. Sans rien de convaincant dans leur logorrhée qui attesterait d’une réelle inspiration sinon d’une révélation. C’est que Jérusalem, se posant en nombril du monde, passe pour déceler du génie dans des graines pourries : on n’écrit pas dans ses décors sans croire clamer des vérités universelles qui ne disent rien ni aux Chinois ni aux Indiens. Jérusalem serait tellement vieille, rassise et enrouée, que son nombril serait désormais purulent, le cordon ombilical qui la relie au ciel rouillée et celui avec l’humanité enrouée. Surtout par ces jours où les rabbins sont pris de douleurs d’accouchement d’un Messie qui ne présente d’autre mérite que d’être méconnaissable.
Depuis le début, c'est une ville sacrée ostentatoire. Elle devait se montrer pour mieux se montrer à la hauteur de son Dieu. Depuis le début, il y a deux mille et cinq cents ans, elle réclamait de la péleriner plutôt que de l’habiter ou de l’habiter en pèlerin. Trois fois par an, à l'occasion des grandes solennités de Pâque, Pentecôte et la fête des Cabanes. C'était dans la Bible : « Trois fois par an, tous les hommes se présenteront devant le Seigneur, l'Eternel » (Exode 23, 17). On se pressait dans ses rues. Dans les caravansérails, les auberges, les marches du Temple. On les montait en grande pompe, par dizaines sinon par centaines de milliers, pressés les uns contre les autres, pour offrir un sacrifice. Celui de la présentation, de l'ostentation. En se présentant devant Dieu, on se le (re)présentait. Le Temple regorgeait de trésors. Le candélabre. Les dîmes auxquelles étaient tenus les Juifs de Diaspora autant que de Judée. Les trésors suscitaient la convoitise, attiraient les envahisseurs. Plutôt que de calmer les esprits ils les excitaient et excitaient les luttes intestines. Entre hellénisants et intégristes, entre sadducéens et pharisiens, entre royalistes et esséniens. Jérusalem abritait un trésor et ce trésor était plus dangereux que le légendaire abîme – le tehom – sur lequel elle serait bâtie. On retrouve des réminiscences de la cohue sacrée dans celles au pied du mur des Lamentations, sur le parvis des mosquées et à l’église du Saint-Sépulcre le samedi saint précédant la Pâque orthodoxe.
Pendant deux millénaires, les Juifs se sont contentés de prier devant la porte de la Miséricorde puis au pied du mur des Lamentations. Ils n’avaient pas accès au mont du Temple sur lequel trônent les mosquées. En 1967, dans une guerre éclair, les Israéliens l’ont investi et les rabbins, plus sages et avertis qu’ils ne le sont de nos jours, moins gogmagoguiesques surtout, se sont empressés d'interdire l’accès des lieux sous prétexte qu’on risquait de violer l'interdiction ancestrale de se risquer dans le Saint des Saints réservé au seul Grand-Prêtre. Un demi-siècle plus tard, ils sont de plus en plus nombreux à ne pas comprendre pourquoi ils ne prieraient sur le lieu le plus sacré du judaïsme. Ils ne veulent plus se contenter d'un mur d'enceinte, ils veulent reconstruire le Temple et rétablir son service. Sur les ruines des mosquées. Deux mille ans plus tard. Par bravade davantage que par conviction. Par exaltation quasi messianique aussi. Pour provoquer les nations, mettre le monde sens dessus dessous et applaudir à Gog et Magog que nul ne sait bien sûr qui ils sont. Les plans sont prêts. Les maquettes. Le mobilier aussi. Les vêtements des prêtres. Les autels. On s'exerce à préparer les pains de proposition. Dans un Institut du Temple qui draine des centaines de milliers de visiteurs par an. On cherche une vache rousse dont les cendres sont requises pour reconstruire le temple. Comme on n'en trouve pas, on se livre à toutes sortes de croisements entre les bêtes pour les faire accoucher d'une vache rousse. En revanche, on ne cesse de trouver de prétendus oculistes séduits par la perspective d’entrer dans l’histoire de Jérusalem par la porte de la Cécité.
La victime la plus pathétique et malheureuse de cette excitation messianique sioniste serait encore une prestigieuse Fondation. C’est elle qui a construit le parlement et invité Chagall à lui donner la plus éloquente de ses couronnes. Des décennies plus tard, le parlement est devenu le plus grand cirque de Philistie, avec des pleureuses qui se lamentent sur l’on ne sait quel Dieu ou quel Diable qui les possèdent, des rabbins qui n’ouvrent pas la bouche sans désespérer par leur vulgarité et leur crétinisme, des saltimbanques de la politique qui ne se doutent pas même de leur ridicule, des aliénés qui trouvent dans l’hémicycle leur salle de traitement. La malheureuse Fondation s’est crue obligée de réparer ce gâchis parlementaire en construisant une Haute Cour de Justice où siègeraient des sages qui contiendraient les frasques des parlementaires et pendant plus de trente ans ces sages ont plus ou moins réussi à atténuer le burlesque de Jérusalem. Ces derniers mois, les plus aliénés des parlementaires ont décidé de s’acharner contre la valeureuse institution accusée de tous les crimes qu’elle n’a pu prévenir, dont l’extension, en contradiction avec la loi internationale, du régime d’apartheid en Judée et en Samarie par les colons les plus illuminés de l’histoire du colonialisme. La Fondation s’est encore attelée à la construction d’une Bibliothèque nationale qui accueillerait les archives des plus talentueux parmi les écrivains et des plus sidérants parmi les chercheurs. La salle des raretés, son Saint des Saints, où nul n’est autorisé à entrer s’il n’est accompagné par un concierge patenté par l’Académie des Sciences recèle un manuscrit de Maïmonide, les cahiers d’hébreu de Franz Kafka et ceux d’arabe d’Ahad HaAm… les pièces les plus éloquentes du déraillement kabbalistique. Or ladite Fondation n’a pas terminé sa bibliothèque que les aliénés parlementaires menacent d’étendre leur domination à ses archives. Jérusalem ne s’entend pas à la séparation des pouvoirs. Elle n’a de cesse de mettre tous les palabres sous le même silence du ciel. Ce n’est pas Jérusalem qui est maudite, elle est sainte ; c’est plutôt la Fondation que l’on devrait chasser de la ville pour avoir commis trois bâtiments où l’aliénation ne cesse de se déclarer – avant que, provoquée par cette chronique et piquée par le moustique messianique qui sévit de plus en plus dans la contrée, elle ne s’avise, malgré ses déboires, d’investir son génie bâtisseur dans le rétablissement du… Temple.
Je ne peux m’empêcher de deviner des desseins hérodiens derrière cette Fondation. Or l’histoire a donné une mort particulière putride à Hérode, le plus grand bâtisseur de Jérusalem de tous les temps. Ses chairs nécrosaient, tout enflait en lui. Ses membres, ses intestins, ses organes génitaux. La gangrène ravageait pénis et scrotum. Il passait pour dégager des haleines et des relents nauséabonds. Une artériosclérose ; une congestion artérielle ; la gangrène. Peut-être la vanité ; peut-être la démence. Plus sûrement la revanche des chroniqueurs. Plaise le ciel que cette plaie ne touche pas les dirigeants israéliens qui se posent en Hérodes, que ce soit pour reprendre les Américains des chicken shit ou des disgusting ministers…

