CHRONIQUE DE PHILISTIE : L'AVENIR D’ISRAEL

28 Mar 2023 CHRONIQUE DE PHILISTIE : L'AVENIR D’ISRAEL
Posted by Author Ami Bouganim

La disparition d’Israël a-t-elle été décrétée en Haut-Lieu ? Par un Dieu plus excédé que sensible aux prières, tant celles-ci sont contradictoires ? Ce qui se précise est qu’Israël risque bel et bien de succomber l’insoutenable écartèlement théologico-politique qui noue la trame de son existence. Les promoteurs et artisans des remaniements constitutionnels / judiciaires / politiques se réclament d’un judaïsme dont la texture reste rabbinique. Souhaitant consolider le caractère judaïque d’Israël ils n’auront de de laisse qu’ils n’instaurent une théocratie kabbalistico-rabbinique au prix d’une neutralisation de ce qui a fait la vitalité d’Israël jusque-là, voire de l’exil volontaire des couches les plus ingénieuses et les plus militairement mobilisées. Le heurt civil de ces derniers mois recouvre une guerre de religion latente qui risque de dégénérer et de se solder par le démantèlement d’Israël. Cela alors que les derniers survivants de la Shoah sont en train de disparaître et que les cendres d’Auschwitz qui ont bel et bien cimenté la société israélienne jusque-là sont en train de se disperser.

Je n’ai pas attendu les derniers événements pour arriver à cette conclusion. Il y a une dizaine d’années, paraissait un ouvrage, « Vers la disparition d’Israël ? » où je mettais en garde contre la déliquescence d’Israël, criblé de contradictions plus lancinantes et insurmontables les unes que les autres. Je n’étais pas prophète, je procédais à une vulgaire analyse théologico-politique – les Etats-Unis aussi sont pris de transes théologico-politiques, la France aussi… le monde qui vient – et concluais qu’Israël n’était pas viable pour des raisons intérieures davantage qu’extérieures. Bien sûr, ce livre m’a valu, comme l’on dit par-là, d’être « chassé de la ville », je ne m’en suis pas plaint, j’ai piteusement continué d’écrire. On ne s’insurge pas contre un décret scellé au Ciel – c’est parce que Dieu préside aux débats houleux qui secouent Israël qu’il n’est pas de solution aux sourdes disputes humaines qui le précipitent dans un chaos dont il ne se relèvera peut-être pas – et ce qui se joue ces derniers mois n’est rien moins qu’une sourde turbulence théologico-politique où culminent des antinomies insolubles. Des antagonismes communautaristes / ethniques accablants. Des débordements de vanité judéo-centriste autorisant des excès racistes sous le couvert d’une élection qui se révèle non moins pernicieuse que stimulatrice. Un dévoiement sioniste-messianiste également qui a instauré un régime d’apartheid en Judée et en Samarie qui, en s’annexant Israël symboliquement en vue de sa domination politique, menace de l’étendre à l’ensemble du pays. Une parade saugrenue du génie et du crétinisme enfin, qui passe les limites du bon goût, se rengorgeant de toutes sortes de réalisations, réelles ou fantasmées. Je ne vais pas reprendre mon analyse théologico-politique, on la trouvera dans nombre d’ouvrages parus en hébreu et en français, j’entame cette nouvelle chronique malheureuse d’Israël sans savoir sur quoi déboucheront ces jours troublés. Je n'ai pas de solution, je n’en cherche plus, j’en laisse le soin à plus lucides que moi. Dans le titre de l’ouvrage mentionné plus haut, je serais enclin à troquer le point d’interrogation par un point. Sinon aujourd’hui alors dans dix ou vingt-cinq ans. Je suis de moins en moins sûr qu’Israël célébrera son centenaire.

Ces dernières années, j’assistais, plus perplexe que contrarié, à un retour sur la scène publique des rabbins, rameutés sur le devant de la scène publique par l’on ne sait quels espoirs ou désespoirs. Les plus excités se comportaient volontiers en thaumaturges, animés de cette variété de mauvaise foi qui souvent tient lieu d’adhésion, violente et virulente, à une religion tribale, deux fois résiliés au nom de Dieu, pour tourner en dérision les analyses des commentateurs géopolitiques. Ils n'avaient rien à dire qu'à raconter des histoires et à lancer des invectives. Leur barbe inspirait plus de respect que leurs propos. Ils écartaient brutalement de leurs considérations les paramètres régionaux ou internationaux, récusaient tout signe annonciateur d’une catastrophe sous prétexte qu'ils avaient Dieu et sa Torah, réduite à un vulgaire grimoire, de leur côté. Dans le meilleur des cas. Sinon ils partaient en prophéties où ils mobilisaient des armées célestes et terrestres, Gog et Magog, le Messie fils de Joseph et le Messie fils de David. Soixante-quinze ans plus tard, l’ensemble de la classe rabbinique orthodoxe connaît un saisissement messianique décelable jusque dans les cercles universitaires et les centres de recherche – pour ne pas parler des partis politiques nationalistes-religieux. Les synagogues de quartier ne sont pas mieux loties. Elles sont animées par des hurluberlus qui, après trois cours et cinq pèlerinages on ne sait où, s'improvisent prédicateurs. Souvent ils bercent leur auditoire de leurs scénarii au point de provoquer un delirium messianique digne de l’ébriété qui s’emparait des masses juives sitôt que se déclaraient des candidats-Messies. Ils s'écoutent volontiers discourir et ils croient sincèrement en ce qu'ils disent même s'ils ne se comprennent pas – ne peuvent se comprendre. Souvent, ils perdent le fil de leur homélie et s'engagent sur le terrain scabreux de la politique. Ils partent alors en digressions et sous-digressions desquelles ils ne reviennent plus ni ne se remettent.

Les synagogues étaient et sont les véritables sanctuaires de la déconstruction et de la dissémination et je me permets de dire, moi qui ne suis qu'un vulgaire chroniqueur, que le célèbre disséminateur français n'est jamais arrivé aux chevilles des plus mauvais prédicateurs dans les synagogues de quartier de ce pays. On devine aisément que la situation n’est pas meilleure dans les cercles kabbalistiques, qu’ils soient de quartier ou d’université, que ce soit sur les chaînes télévisées ou les chaînes YouTube. Dans toute cette frénésie homilétique – dont le sionisme se posait originellement en rature laïque avant qu’il ne soit perverti par le sionisme religieux-messianiste – Israël est en train de devenir dément et ceux parmi ses habitants qui n’arrivent pas à s’accommoder de cette agitation permanente quittent les lieux pour se dérober à l’insoutenable cavalcade messiano-politique et respirer, simplement respirer. Les personnes comme moi trouvent leur exutoire dans des posts sans se soucier de ce qu’on penserait d’eux, admettant à l’avance, pour me débarrasser des plus importuns, que la sensibilité théologico-politique dont je me réclame n’est peut-être qu’une exacerbation de cette démence dont je me révélerais une victime plutôt qu’un analyste…