JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’HOMME-QUI-N’EST-PAS-ENCORE-NE

30 Mar 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’HOMME-QUI-N’EST-PAS-ENCORE-NE
Posted by Author Ami Bouganim

C’est le monde entier qui se serait donné rendez-vous à New York pour composer une nouvelle humanité au croisement des ethnies, des couleurs, des cultures, des religions… des cuisines. Toutes les rencontres ; tous les croisements ; tous les possibles ; toutes les aberrations. Un vaste et beau métissage aurait accouché d’une dégaine new-yorkaise, décelable dans cette semi-clandestinité des êtres. Dans l’humilité des passants. Dans l’entrain des marchands. Les vieux Chinois marchant à petits pas mesurés ; les vieux nègres à grands pas précipités. D’un côté, des ex-clercs ; de l’autre, des ex-esclaves. On serait plus assuré sinon plus comblé que partout ailleurs dans le monde. Le new-yorkais ne ressemble à personne ou ressemble à l’homme de l’avenir, le migrant, l’homme-qui-n’est-pas-encore-né. Peut-être l’arrière-petit-fils de l’escogriffe portant des chaussures dépareillées et qui ne sait s’il tend la main pour recevoir l’aumône ou pour la donner.

Je loge dans un vieil hôtel qui donne sur Central Park. Il cultive la désuétude, au point de cacher ses ascenseurs derrière des portes en bois. On n’avait plus de chambre, on me donna une suite. Un salon aussi grand que le mien. Un coin cuisine. Des buanderies. Les portes sont mal rabotées. De vieux lustres avec des lampes en ventouses aux rebords ondulés. Des bougeoirs en guise de lampes de chevet. De vieilles commodes en bois que nul ne doit plus ouvrir, des anses dépareillées aux tiroirs. Ca me rappelle un peu l’Hôtel des Iles de Mogador. Peut-être la laque pour vernir les meubles ; peut-être l’engourdissement des meubles. Même le savon fleure celui de Marseille des grands lavages qui précédaient les solennités. Une vue sur la belle muraille architecturale autour d’un parc plus alangui que luxuriant. Les Américains auraient donné à leurs buildings l’allure de cathédrales positivistes sous l’inspiration de leur Christian Science.

Je prends le bus pour un tour dans la ville et c’est un cadeau que le vieil homme offre à l’enfant en moi. La guide se déclare patriote new-yorkaise. Elle est noire, grasse, plutôt jeune. Elle vend sa ville comme un détergent ou une soupe dans un supermarché. Elle n’a visiblement pas le physique pour la publicité télévisée ni même pour la vente aux enchères. Une clown, sans couleurs, interrogeant les passagers : « Qui connaît le nombre d’habitants de New York ? » Quand l’un des passagers la contredit, elle le rabroue : « You can’t believe the books ! You will believe me ! » Elle donne une représentation de la gouaille new-yorkaise. Elle interpelle les mecs du haut de sa plate-forme : « Hé ! handsome ! are you married ? are you single ? » Elle donne volontiers dans la surenchère. A gauche, the largest studio in the world, d’où l’on retransmet l’émission la plus populaire au monde ; à droite, le plus grand magasin de jouets au monde. Le superlatif est partout de rigueur. C’est pour l’enfant une traversée dans des décors de cinéma. Les héros de l’Amérique restent encore les Robert de Nero, les Barbara Streisand et les Woody Allen. Je me sens, pauvre provincial, dénué de toute culture, analphabète d’un genre nouveau. C’est la patrie du cinéma, qui alimente en permanence le mythe américain, et du progrès, qui active partout le commerce. La 42e rue n’est rien moins qu’à the crossroads of the world, à moins que ne soit la 47e. L’Empire State Building, « the cathedral of the skies », est surmonté de the highest TV antenna in the world. De son observatoire, desservi par soixante-treize ascenseurs, on peut voir je ne sais combien de rivières, de ponts, de ports et d’Etats. Partout, la guide donne les coûts des bâtiments et le montant des loyers. La guide ne se calme que pour annoncer le Grand Zero où elle réclame un silence de recueillement pendant qu’elle brode, derrière le dos de l’humanité, le miracle de l’église Saint-Paul qui aurait dû, selon toute vraisemblance, s’écrouler et qui est sortie indemne de l’attentat contre l’invulnérabilité américaine. Sur le fronton du Palais de Justice ces mots : « The true administration of Justice is the firmest pillar of good government. » La guide désigne fièrement une synagogue qui abrite désormais un temple bouddhiste. New York est aussi cette perpétuelle reconversion des dieux et de leurs sanctuaires. Le soir, une des conseillères du président américain déclare à la télé sans l’ombre d’un ridicule : « America is strong, America is great, America is humble. » Les troncs de charité aussi, improvisées dans des bidons d’eau minérale, sont monstrueux, et les litanies de charité tournent immanquablement au prêche télévisé.

Les buildings donnent le vertige, les marques le tournis. S’il est un génie américain, il serait architectural et publicitaire. Il prédit que l’humanité de l’avenir sera rectiligne. Les avenues seraient parallèles, les rues se contenteraient de numéros. Parce que les noms ne diraient plus rien à la longue, que l’amnésie serait plus vitale que le souvenir et que les numéros sont éternels. Parce que conçue pour tous et pour personne, New York est une ville où l’on ne se perd pas. Le soir, Broadway est si huge qu’on se sent écrasé et que ses invites exacerbent la solitude et la perplexité plus qu’elles ne les dissipent ou ne les divertissent.