The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : ALBERT COHEN, SOLAL (1930), MANGECLOUS (1938), LES VALEUREUX (1969)

Les personnages de Cohen, plus fantasques et attachants les uns que les autres, sont issus de la branche cadette des Solal, qui « après cinq siècles d’errances en diverses provinces de France, était venue, à la fin du dix-huitième siècle, rejoindre dans l’île grecque de Céphalonie la branche aînée qui, venue d’Espagne, l’y aurait précédée deux siècles auparavant ». Nous avons l’oncle Saltiel, inventeur de génie, parrain du beau et ténébreux Solal ; Mangeclous, « âpre caporal », menteur invétéré, péroreur inlassable, qui doit son surnom à sa légendaire gloutonnerie ; Salomon, le chéri de Cohen, brave bougre, vendeur de limonade à crédit et cireur de chaussures gratis, qui apprend à nager dans une cuvette d’eau ; le janissaire Michaël, « grand dégustateur de dames », tambour-major, d’une grande discrétion sur ses conquêtes féminines ; Matathias enfin, le plus riche et le plus avare des Valeureux. Les personnages de Cohen sont grandioses et délurés. Un produit, caricaturé par l’humour, du combat qu’ils ont dû livrer pour se perpétuer. Des ratés pour la plupart, avortons de relations surnaturelles, conçus pour un mode de vie surnaturel, volontiers débiles et difformes, du moins au regard étranger. Le jour de sa communion, Solal s’entend dire par son père, rabbin descendant de « Don Solal Gamaliel Solal, premier ministre du roi Alphonse de Castille et ami de la reine » : « Ne sois pas rebuté par notre difformité. Nous sommes le monstre de l’humanité ; car nous avons déclaré combat à la nature. »
Le personnage principal dans cette galerie serait Solal – en double littéraire de Cohen. Les mêmes boucles et cils noirs, les mêmes « traits d’une antique Chanaan ». Le même désir d’aimer et d’être aimé, le même génie né du « mariage miraculeux des contraires », de la puérilité et de la lucidité, de la gentillesse et de la méchanceté. La sensibilité la plus extrême, déliée et fantasque, pointant derrière les convenances et les réserves de la raison. Solal balance entre l’exaltation et l’abattement, ne s’accommodant pas du mensonge – moral celui-là – qui pervertit les mœurs sociales. Il présente les ambigüités de son maître-auteur. Concernant l’« agréable arrangement de chairs », amour sensuel et païen, participant de l’émoi esthétique, que Cohen oppose à l’amour sacrée de la mère. Une lancinante ambiguïté surtout dans ses relations avec ses coreligionnaires. D’un côté, il est attiré par le monde des Gentils ; de l’autre, il ne cesse de se languir de ses Juifs, à la fois envouté et rebuté par eux.
S’arrachant à son milieu vital, brouillon et brouillé, Solal plonge dans le meilleur des mondes des Gentils et parvenu aux plus hautes fonctions, il continue de se sentir étranger à leurs mœurs, leurs convenances, voire leurs femmes. La distance avec eux ne serait jamais levée, persistant jusque dans les relations les plus intimes. Solal en tirerait sa malice et son charme, voire son incitation à mener une vie dissipée lui permettant de poser des regards dessillés sur les dérisoires choses du monde. Il vit son étrangeté sur le mode de l’autodérision : « Pauvre fils de la Loi et des oignons crus, que faisait-il au milieu de cette race rouge de viandes rouges et de douches glacées. » Partout, il reste ou se dévoile céphalonien, traînant avec lui ses personnages intérieurs pour les retrouver aux moments de grande gaieté et de grande détresse. Les souvenirs persistent, lancinants, surtout lorsqu’ils sont liés à Dieu. Les chants liturgiques revenant d’eux-mêmes, on se mettrait à prier, précisément à l’invitation de ses personnages intérieurs, ressuscités sitôt qu’on s’arrache à sa dissipation dans le monde, comme dans cette scène où le brillant homme convoque son vieux grand-père pour entonner une prière : « Le vieux le regarda avec un doux et intelligent sourire, tira le châle de prière caché sous sa robe et en couvrit les épaules de son petit-fils. […] Solal, dans le bras d’un peuple, ne put résister à l’attrait et chanta aussi. » Ce patriarche vivait dans un cercueil, attendant une lointaine mort, ne racontant des bêtises, pour reprendre une expression de Mangeclous, que « pour mieux te sonder ».
De tous les Valeureux, Mangeclous serait le plus caricatural, imbu de sa personne, tenant en très haute estime ses dons intellectuels et politiques, pratiquant tous les métiers qu’une mère juive caresserait pour sa progéniture, avocat et médecin, recherchant les honneurs et les décorations. A l’instar de Don Quichotte, il se permet à son tour de mettre en garde son auteur : « … et que ce fils de notre race fasse bien attention. Car s’il me calomnie, je lui attente une action vexatoire rédhibitoire et fort dommageuse quant aux intérêts. » Mangeclous est un portrait davantage qu’un personnage, encore plus inconstant, brouillon et croustillant que celui de Don Quichotte. Toute son aventure est d’être ce qu’il est, si caricatural que ses traits, dans lesquels Cohen excelle, forment à eux seuls le meilleur du récit qui porte son nom. D’abord son physique : « C’était un ardent, maigre et long phtisique à la barbe fourchue, au visage décharné et tourmenté, aux pommettes rouges, aux immenses pieds nus, tannés, fort sales, osseux, poilus et veineux, et dont les oreilles étaient effrayamment écartées. Il ne portait jamais de chaussures, prétendant que ses extrémités étaient de « grande délicatesse ». Par contre, il était comme d’habitude coiffé d’un haut-de-forme et revêtu d’une redingote crasseuse – et ce, pour honorer sa profession de faux avocat qu’il appelait « mon apostolat ». » Ses surnoms laissent deviner ses inclinations, ses manies et ses gestes. Il est le « Capitaine des Vents », « Parole d’Honneur », etc. Cohen donne dans l’excès caricatural, à la démesure de son personnage : « On l’appelait Mangeclous parce que, prétendait-il avec le sourire sardonique qui lui était coutumier, il avait en enfance dévoré une douzaine de vis pour calmer son inexorable faim. » Ses métiers sont encore plus légendaires que ses repas, il les pratique tous illicitement, avec bonne conscience et une grande persuasion. Bien sûr le droit, la médecine, la gestion de biens, l’enseignement du français. Il est encore « maître à danser, guitariste, interprète, expert, vitrier, changeur, ratier, broyeur d’olives… poseur de sangsues et de ventouses terribles… circonciseur, perforeur de pain azyme… fossoyeur surnuméraire… pamphlétaire… courtier en tout… destructeur de verrues… » Cohen cumule sur des pages les métiers de ces quartiers juifs, ghettos ou mellahs, hantés de gens qui n’avaient pas de métiers ou qui, à la retraite de l’histoire et de la légende, ne se décidaient pas pour l’un ou pour l’autre ou comme au paradis, changeaient chaque jour de métier ou encore considéraient qu’il n’était aucune raison de travailler pour gagner une vie qui, contingente et miraculée, ne peut que se mériter et réserver le bonheur… de vivre. Bien sûr il avait une carte de visite, de la longueur d’un parchemin, à son nom : « Maître Pinhas Solal ». Trente ans plus tard, Cohen ajoutait un Post-Scriptum à la liste de ses métiers mais Mangeclous, comme s’il n'avait plus sa verve de jeunesse, se contente alors de se poser en « Grand Médecin » dans une veine plus moliéresque que rabelaisienne.
Mangeclous habite une cave dont on ne songe pas à l’expulser, avec sa femme « de cent quarante kilos ». C’est bien sûr sa quatrième épouse et elle passe son temps sur son pot de chambre, chargée de tous ses bijoux, s’intéresse aux cours de la Bourse, garde en permanence un thermomètre dans sa bouche et se prête docilement au régime de son mari : « Mangeclous était d’une exquise urbanité avec sa femme – sauf le vendredi, jour où il la fessait de confiance et froidement, pour la punir des fautes qu’elle avait dû commettre en cachette, ou qu’elle commettrait peut-être ultérieurement. » Ses bambins, eux, le saluent militairement, sont tenus de mentir, en maîtres de mensonges, d’éloquence et de correspondance, chantent l’hymne national anglais, portent des titres de lords et ont comme prénoms Lénine et Mussolini.
Mangeclous ne triche ni n’abuse ou ment ; il n’arrête pas de tricher, d’abuser et de mentir. Il n’est roué en rien pour la simple raison qu’il ne se départ pas de son personnage littéraire, encore moins que Don Quichotte qui serait parodique alors que Mangeclous ne serait que caricatural. C’est le Juif suprême qui ne sait que raconter et qui n’arrête pas de raconter, qui n’a pas quoi manger et qui n’arrête pas de manger, maître des canulars auxquels son audience croit parce qu’elle n’a rien d’autre à faire qu’à y croire : « Le roi d’Angleterre s’est converti à la foi israélite ! […] Il va à la synagogue tous les matins, il porte une longue lévite et il a fait vœu de manger du pain azyme toute l’année ! » Ce serait un maître de la crédulité et de la niaiserie juives qu’il chevauche pour répandre ses histoires, allant jusqu’à se poser en « gendarme… chargé par les autorités d’Athènes et par le Sultan de percevoir tous les jours, entre sept heures et huit heures du soir, une nouvelle contribution dite « taxe de la toux, éternuements et quintes analogues ». »
Le génie littéraire de Cohen consiste à mettre en scène – réaliste – les personnages qui hantent les souvenirs et les atermoiements de Solal. Le lecteur est invité à accéder au sanctuaire – dans ce cas une cave –que se ménage dans son être tout Juif assimilé ou en voie d’assimilation pour y remiser ses personnages. Cohen doit surmonter le ridicule de tenir son récit à ses coreligionnaires, auxquels on n’en raconte plus, la puérilité de tenter même de le tenir à des Gentils qui ne comprendraient pas. Ce n’en est pas moins une vibrante pièce dans la saga de la littérature francophone dans ce qu’elle avait de plus touchant : « Durant les soirées d’hiver, les cinq amis lisaient ensemble Villon, Rabelais, Montaigne ou Corneille, pour ne pas « perdre l’habitude des tournures élégantes » – qui faisaient monter aux yeux des Saltiel ou de Salomon des larmes d’attendrissement et de regret. » Les Valeureux se posent en sel de la terre – où ils ne serviraient à rien – et comme le déclare le vieux Maïmon dans « Solal » : « Le sel doit être répandu et non concentré. » Ils réaliseraient d’une certaine manière cette vocation en devenant, sous la plume de leur auteur, de purs personnages de littérature. Une incontestable sensibilité diasporique se glisse dans la narration de Cohen, plus attiré par le côté déluré de la vie en Diaspora que par la solennité de la vie en Palestine où l’on s’ennuierait, malgré ses guerres et ses réalisations. Cohen sent que la création d’Israël sonne d’une certaine manière le glas de ses Valeureux. Sans nourrir pour autant de ressentiment à l’égard du sionisme qui le priverait d’eux et de leur univers. Son amour d’Israël est si entier et tendre qu’il le reporte sur le nouvel Etat qui marque une certaine maturité politique : « Louange et gloire à vous, écrit-il dans « Les Valeureux », adultes et dignes, sérieux et de peu de paroles, combattants courageux, bâtisseurs de patrie et de justice, Israël israélien, mon amour et ma fierté. Mais qu’y puis-je si j’aime aussi mes valeureux qui ne sont ni adultes ni dignes, ni sérieux ni de peu de paroles ? J’écrirai donc encore sur eux, et ce livre sera mon adieu à une espèce qui s’éteint et dont j’ai voulu laisser une trace après moi, mon adieu au ghetto où je suis né, ghetto charmant de ma mère, hommage à ma mère morte. »
Derrière l’auteur charmeur et acerbe se cacherait un homme triste, déçu par la grande aventure de la connaissance. Cohen lui reproche, avec cette puérilité des grands hommes qui n’ont pas troqué leur incrédulité contre des sophisteries, de laisser les grandes questions de la vie sans réponse. Il ne décèlerait partout que non-sens et trahison, les hommes violant sans cesse leur religion d’amour, les vivants trahissant sans cesse la mémoire des morts. Dans un univers sans but et sans raison, il se rabat sur les protestations et les exhortations des prophètes, dénonçant le caractère illusoire de l’amour du prochain, qui n’aura empêché ni guerres ni massacres, pour préconiser à sa place la non-haine, « tendresse de pitié, seul possible amour du prochain, seul véritablement ressenti ». Il aurait en tête une empathie pour l’autre, comme recours contre l’irresponsabilité non-moins universelle où nous plongent le hasard et la nécessité et contre l’inexorable mort qui fait de nous des condamnés. Cohen n’aura cessé de se scandaliser de la mort, qui vous séquestre dans « la geôle de la terre », du décharnement perpétuel de l’homme qu’elle pratique et de l’oubli dans lequel elle remise toute chose, ruinant les sentiments, désarmant l’amour, déstabilisant jusqu’à la vocation littéraire. Il compare la mort au cocher d’un carrosse qui nous promènerait dans la vie, menaçant à tout instant de nous conduire au cimetière. De toutes les morts, la plus troublante et la plus douloureuse reste celle de la mère, qui incarne par son dévouement l’humanité extrême. Une dévotion quasi religieuse, participant de cette liturgie intérieure de laquelle Cohen ne se serait pas départi, malgré ses éclats blasphématoires, lui intimant des tournures bibliques pour parler de la mère morte : « Ne la réveillez pas, Filles de Jérusalem, ne la réveillez pas pendant qu’elle dort. »

