The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : L’IMMORALISME DE LA MORALE

Nietzsche était un psychologue se doublant d'un philosophe ou le contraire et il se posait en philologue. C’est l'observateur d'une société exacerbée où l'on s'abuse et abuse les autres et où l'on se harcèle le plus « moralement » du monde. Ne pouvant assumer sa vigueur, volontiers bestiale et conquérante, l’homme se désiste de son pouvoir de nature pour se ranger sous un régime de culture. Ce faisant, il se donne la morale pour en réglementer son commerce avec ses congénères. Il s'incline peut-être devant les plus faibles mais cette concession lui assurerait, de l’avis des moralistes, la plus glorieuse de ses distinctions.
Or cette morale, communément considérée comme un signe d'humanité, serait pour Nietzsche un symptôme de maladie. Le lieu de tous les mensonges, davantage que la politique qui, elle, ne cache pas qu'elle est un art de la simulation et de la manipulation. L’homme se vêt de principes, de maximes et de devoirs pour voiler sa nature vitale et ses intentions : la morale serait son régime de domestication, derrière lequel il cache la bête en lui. Elle se veut contenance inconditionnelle ; elle recouvre un travestissement généralisé. Elle est censée tailler une tenue de gloire à l'humain, elle ne cesse de le revêtir de cuirasses soi-disant morales pour mieux lui permettre de perpétrer le mal à des échelles monstrueuses comme dans les guerres. L'âme aurait ses cloaques où la morale tourne à l'immoralité, la bonne intention à l'intérêt. Celui-ci perturbe et pervertit les considérations morales au point qu'il n'est de casuistique morale qui ne recouvre une casuistique de l'intérêt, le désintéressement recouvrant un oubli de l'utilité originelle qui préside aux choix des hommes. Toute tentative de bâtir une morale qui idéaliserait l'humain serait mensongère et ne déboucherait que sur une morale de la simulation, c'est-à-dire sur l'immoralisme. Le pire, le plus pernicieux, se niche comme un ver dans le pourrissement de la morale et pousse à commettre le mal au nom du bien. Plutôt un nihilisme dessillé et prévenant que cette moraline sécrétée par la religion autant que par la morale qui corromprait jusqu'aux meilleures intentions, surtout elles.
Nietzsche déconstruit la religion et la morale, en procédant à leur généalogie, dans le but d’articuler une nouvelle hygiène de vie, plus honnête et intègre, requise par une société qui exclurait le mensonge et privilégierait la noblesse. Il ne croit pas davantage en la morale institutionnelle qu'en l'alchimie – sans récuser pour autant qu'il se trouve des êtres pour la pratiquer comme il a existé des êtres pour se livrer à l’alchimie. Sa propre sensibilité morale – une morale nouvelle ? – serait d'autant plus recevable qu'elle exclut les deux vices congénitaux de l'homme : la vanité et l'égoïsme.
Dans son incapacité de s'accommoder du mensonge qu’il décèle partout, les aphorismes de Nietzsche se présentent comme autant d'expressions de son indignation. Il était l'intégrité même, respirait l'intégrité et préconisait l'intégrité. Il ne s’en départ jamais, s'insurgeant contre toute simulation, en quête de vérité, quitte à s'aliéner le monde entier. Il est si prude qu'il parle d'instinct aphrodisiaque plutôt que d'instinct sexuel, dont il note le travail de sublimation – sans s'encombrer de complexes ou de mythes, pour le moins graveleux, tels ceux de la psychanalyse. Soit l'âme est faite d'un seul tenant comme chez certains artistes, soit elle est faite de pièces détachées. Dans le cas de Nietzsche, les pièces de son âme se seraient détachées les unes après les autres. On en aurait gagné une philosophie de la jeunesse perpétuelle qui séduit la nostalgie de la jeunesse en chacun et bascule, par-ci par-là, dans le baratin philosophique.
Comment, s’interroge-t-on, la religion a-t-elle pu survivre à ses attaques et à ses railleries ? La morale ancienne continuer d'exercer ses sommations et ses chantages ? Les commentateurs continuer de recueillir les lauriers malgré sa critique de la philosophie ? De retour, lui-même serait plus étonné que contrarié ou accablé. Il s'écrierait avec Zarathoustra : « Serait-ce chose possible ? Ce saint vieillard, en sa forêt, encore n’a pas ouï dire que Dieu est mort ! » (F. Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra », Prologue, 2.) C’est que son surhomme n'était qu'un pantin désarticulé, condamné à succomber à une volonté aveugle de puissance. Il se serait illustré – avec la bénédiction ou la malédiction des nietzschéens – dans le monstre nazi qui n’était pas tant une bête – ce serait médire de la bête qui se contente de chercher sa pitance et se calme sitôt rassasiée – qu’un banal humain barbare. Plutôt qu’une volonté abstraite et impersonnelle, le vouloir s’incarnant en l’homme sur la voie du surhomme s’illustre comme volonté de puissance, somme toute inhérente à la vie qui ne peut s’empêcher de dominer. La domination se déploie dialectiquement comme une création qui passerait par la destruction pour mieux se libérer des chaînes qui l’entravent et s’illustrer dans de grandes œuvres régénératrices de nouvelles tables de valeurs. Le chaos est requis pour réaliser une grande création et il n’est pas de grand créateur qui ne soit un grand destructeur : « Je vous le dis, pour pouvoir engendrer une étoile qui danse il faut en soi-même encore avoir quelque chaos » (F. Nietzsche, « Ainsi Parlait Zarathoustra », Prologue 5).

