ANGLE DE VUE : ROMAN POLANSKI, LE PIANISTE (2002)

16 Apr 2023 ANGLE DE VUE : ROMAN POLANSKI, LE PIANISTE (2002)
Posted by Author Ami Bouganim

Les livres sur la Shoah, les témoignages, les productions cinématographiques et théâtrales sont recensées – voire primées – en hommage à tous ceux qui ne seraient cités en définitive que par le fatidique chiffre de six millions de morts. C’est comme ça, ça le restera encore. Parce que ça se situe du côté du mal absolu, c’est au-delà de l’art. On lit et on voit, rares sont ceux à émettre un avis circonstancié, surtout quand le scénario, comme c’est le cas pour ce film, est tiré d’un livre qui a connu un sort malheureux et qu’il est dominé par la musique de Chopin. C’est l’autobiographie du polonais Władysław Szpilman (1911-2000), censurée pendant des décennies par les autorités communistes. Il retrace son déménagement et celui de sa famille dans le ghetto de Varsovie converti en station de triage par les Allemands et leurs collaborateurs polonais. Il décrit les conditions de promiscuité et de misère extrêmes qui y régnaient. La décimation de la population par l’hécatombe des décès et les rafles quotidiennes destinées à alimenter la machine concentrationnaire qui s’était mise en place. Sa propre famille est déportée vers Treblinka et lui-même survivra à Varsovie jusqu’à la libération. De pianiste officiel de la radio, connu de tous, il est réduit au rang d’une bête traquée, caché par les résistants polonais, avant de se réfugier dans un hôpital déserté puis dans une maison en ruine où il est découvert par un officier allemand mélomane qui le soutire à son exécution et lui assure de quoi survivre jusqu’à la prise de la ville par l’Armée rouge.

La première partie montre le ghetto de Varsovie. On assiste au déclassement de la bourgeoisie juive et au rassemblement de ses membres dans son périmètre. La promiscuité, les humiliations : « Le trottoir vous est interdit, dans le caniveau ! » Rien n’amuse autant les Allemands que de voir les Juifs danser. Les mesures anti-juives sont vécues par le pianiste et son proche entourage comme un harcèlement constant. Ils doivent porter le brassard, se restreindre, composer avec la pénurie de plus en plus sévère. Polanski pousse la promiscuité à l’encombrement quasi bestial des humains. On git en travers des trottoirs, on enjambe les corps, les cadavres sont évacués par charretées. Ca rampe, ça pleure, ça gémit… ça traîne. C’est l’acculement dans un abîme grouillant de figurants de Dieu et débordant de squelettes, derrière un double mur, des deux côtés d’une ligne de tramway surmontée d’un pont. On vend de tout, on n’achète rien. L’entassement est sans cesse remanié, laissant après chaque descente des policiers des dépouilles et des valises. Polanski s’est documenté et l’on sent dans sa reconstitution un silence de survivant qui se garde de se manifester. Sa caméra est inexorable, elle ne marque pas de pause, elle s’encombre de plus en plus, au point de se saturer dans une impuissance sans recours qui culmine dans l’hébétude sinon la démence.

Cette première partie, de loin la plus intéressante, se termine par le premier convoi. Quand celui-ci a quitté la gare on reste avec les vestiges d’une humanité décimée, ses dépouilles et ses valises. Dehors, c’est Varsovie, ses vivres et sa routine. Le reste se compose de scènes de résistance, d’une liaison entre le pianiste et une violoncelliste polonaise, de sa fuite du ghetto et de sa planque, de l’autre côté du mur, dans un minuscule appartement de la fenêtre duquel il suit la révolte du ghetto, la répression des derniers insurgés et sa destruction : « Il m’arrive de ne pas savoir de quel côté du mur je me trouve. » Puis c’est la cavale à travers Varsovie sous la neige, en quête de la violoncelliste, qu’il retrouve enceinte. Son mari l’emmène en zone allemande pour le cacher. Il ne résiste pas au piano qu’il trouve à l’intérieur et il en accompagne la chute de la neige avant de céder à une désolation intérieure autant qu’extérieure. Quand on ne connaît pas l’histoire, on continue de voir le film pour savoir ce qu’il va devenir. Ecrasée par les Allemands armés de lance-flammes, Varsovie est détruite. Polanski change de registre, met sa caméra en mute et suit l’homme-bête en cavale avec une sur-dramatisation qui le dessert, d’autant que ça s’allonge sans raison. Le scénario tourne au burlesque et le pianiste, en Robinson Crusoé, en quête d’eau et de nourriture, blessé à la jambe, ne cherche plus qu’à survivre, jusqu’au moment où parait l’officier allemand mélomane qui lui sauve la vie et le protège en échange d’un morceau de musique.

Je n’ai jamais su comment considérer les ouvrages ou les productions traitant de la Shoah. Des reliques plutôt que des œuvres, des pierres sur un mémorial. Cet art s’interdit de se donner une esthétique. C’est qu’on ne s’interroge pas vraiment comment on a pu survivre à Auschwitz ? Comment on a pu passer cet enfer ? Nul ne semble vraiment savoir ; nul ne le saurait jamais. Les écrivains et les artistes n’ont cessé de décevoir et de recueillir des prix. Peut-être Celan ; peut-être Personne. Seul Primo Lévi s’enhardirait. On réduisait les détenus à l'état de bêtes et seules les bêtes les plus résistantes et les plus habiles avaient des chances de survivre. Or une bête ne programme pas ; elle ne s’ingénie pas. L’univers concentrationnaire surpassait les pires cauchemars. Les pires menaces et les pires peines. Les bourreaux alliaient les travaux forcés à la pénurie pour acculer les détenus à « une vie larvaire ». Ceux qui résistaient se condamnaient à périr. Dans cette cavalcade de l'horreur, les survivants ne se souvenaient que de l'ordre du jour. Primo Levi a cette formule : « La ville est restée sans heures. »

Plus tard, quand les rescapés se sont posés en mémorialistes, ils ne trouvaient pas grand-chose à dire qu'à reconstituer une chronologie ou un parcours. Dans la plupart des cas. Ils n'exprimaient presque rien comme si dans la bousculade, privés de toute intériorité, ils devaient cesser de sentir, ressentir et penser. Une fois rendus à leur condition humaine, ils ne retrouvaient que les pierres qu'ils avaient semées pour retrouver leur chemin. Ils se sont d’abord terrés dans un lourd silence avant que les langues ne se délient pour donner des mots à des souvenirs racornis par l’horrible, la douleur et le deuil. On se serait attendu à ce que le christianisme ressuscite le Christ à Auschwitz et qu’il l’immole avec les victimes. Dans ses carnets, parmi ses ébauches de récits et de pièces, Camus envisage cette possibilité : « Les prisonniers d’un camp de concentration élisent un pape, le choisissent par ceux qui ont le plus souffert, ils renient l’autre, le Romain, qui vit dans un luxueux Vatican. Ils appellent le leur Père bien qu’il soit un des plus jeunes, lui obéissent en tout, meurent pour lui. Jusqu’à ce que lui-même meurt en défendant ses fils […] » (A. Camus, « Carnets » III, p. 132). Les Juifs n’ont su davantage se donner un Maître pour ravaler leur judaïsme. Peut-être parce qu’ils n’ont pas acquis, à l’instar des chrétiens, l’art de vivre avec un Dieu mort ; peut-être parce qu’ils ont choisi de se disperser dans la plus grande variété des témoignages possibles ; plus sûrement, parce qu’ils ont eu Israël qui leur a permis de ressusciter le Dieu mort à Auschwitz : les sionistes ont d’abord choisi de tout occulter avant de se poser en justiciers. La première partie du film de Polanski, qui avait refusé de réaliser « La Liste de Schindler » parce qu’elle concernait les Juifs de Cracovie dont il était un survivant, figurera dans l’anthologie, qui sera composée un jour des meilleurs morceaux cinématographiques sur la Shoah et en particulier sur le martyre du ghetto de Varsovie.