Chronique tangéroise : Un débarras andalou

5 Jun 2016 Chronique tangéroise : Un débarras andalou
Posted by Author Ami Bouganim

Ce n’est pas encore une ville, ce ne l’est plus. C’est autre chose, je ne sais quoi. Un immense bourg arabe qui aurait protégé ses arrières en se donnant des barres d’immeubles. Un vaste débarras andalou où l’Espagne aurait remisé ses couleurs et ses vieilleries. La cité phénicienne de l’avenir que nul ne sait à quoi elle ressemblerait. De son éphémère statut international, de 1925 à je ne sais quand, garanti par une dizaine de puissances, elle a conservé les allures d’une « ville libre ». Elle se serait livrée sans distinction aux puissances davantage qu’elle ne se serait mise sous leur protection. Elle a des arènes, que l’on tente de racheter aux Espagnols, un Gran Theatro Cervantes (1913) qui leur appartient également. Les unes sont condamnées, l’autre bouclé. Malgré leurs ennuis économiques, les Espagnols ne cèdent rien, ni leurs églises ni leurs résidences consulaires. Les Français non plus. Le colonialisme aurait la nostalgie tenace. Tanger abonderait en bris de civilisations incarnées par autant de bâtisses et de consulats situés sur ses sites les plus névralgiques. Elle se prêterait du reste à tous les décors cinématographiques.

Depuis, Tanger se livrerait plutôt à tous ceux qui la racolent de leurs musiques ou de leurs lettres. Je présume que ses bâtisses couvent des centaines sinon des milliers d’œuvres. Des romans, des scénarios, des compositions musicales, des… poèmes. En toutes les langues. Tanger est écartelée entre la clameur fracassante d’Hercule qui creusa le détroit d’un coup d’épaule, l’assaut conquérant de Tarik Ibn Ziad entraînant ses troupes à l’assaut du rocher qui portera son nom (Gibraltar), les rêves de Paul Bowles adoubant les auteurs venus les partager. Elle est écartelée encore entre la Méditerranée et l’Atlantique, l’Europe et l’Afrique, la mythologie grecque et arabe, l’opulence et l’indigence, le repli intégriste et l’ouverture déliée. Elle reste la ville de toutes les inspirations, les débauches, les contrebandes, les devises… Elle regorge de racoleurs pour tout et rien. Le change, les hôtels, la drogue… les massages. On doit aller chercher sa poétique dans l’œuvre de Paul Bowles et ses dissonances dans celle d’Allen Greenberg. Que cherchaient-ils donc tous ces réfugiés artistiques. – La Lumière bien sûr ! L’Internationale aussi. La scabreuse liberté surtout d’être intimement soi. La librairie, Les Insolites, qui se pose en concurrente de la légendaire librairie Les Colonnes, est tenue le samedi et le dimanche par un jeune Belge, né en Belgique de parents marocains, qui a décidé de rentrer dans la ville natale de sa mère pour échapper à l’anti-islamisme ambiant et encore plus aux pressions exercées sur lui par les islamistes belges de rentrer dans l’ordre religieux : « A Tanger », dit-il, « je me sens plus libre qu’à Bruxelles. Personne ne me soupçonne de rien, personne ne réclame rien de moi. Je vis ma vie comme je l’entends. » Tout Tanger – qui ne comprend rien à la mode tant elle a été secouée par la cavalcade des modes et des genres – vous racontera que Les Colonnes a été tachetée par Pierre Bergé pour reluquer littérairement ses ateliers de couture. Cette ville n’arrête pas de sortir de sa décadence et ses tentatives de se ranger ne sont pas le moindre de ses attraits. Elle ne résiste pas, elle ne sait pas encore à quoi. Elle ne sait plus qui elle est ni ce qu’elle va devenir. Elle ne le saurait peut-être jamais. Elle propose sa clandestinité en guise d’hospitalité.

Pourtant, Tanger ne retiendrait plus autant ses artistes. Bien sûr, il est toujours des résidents temporaires qui la choisissent pour ramoner leur vie ou la dissiper. C’est qu’elle reste une curiosité internationale qui s’est donné l’un des plus grands ports maritimes au monde et se propose de convertir son port de pêche en port de plaisance. Une ville gueuse par-ci, rangée par-là. Une ville en chantier où des cohortes de travailleurs s’échinent à mettre de l’ordre dans le débarras et à réparer les négligences de décennies d’incurie politique et urbaine. La casbah ravalée par ses nouveaux propriétaires serait désormais un moulin de ragots sur les nouvelles mille et une nuits et les nouveaux cent coups de la ville. Seules ses portes conserveraient leurs noms d’origine : la Porte principale, la porte de la Punition ou du Bâton où l’on rendait justice et bastonnait les coupables et la porte de la Mer qui donne sur le large. Les bâtisses et les palais ont été restaurés par des étrangers qui se languiraient d’eux davantage qu’ils ne les habitent. Ils portent les noms de leurs célèbres locataires. Dans la muraille, un petit trou aux lignes du grand Maghreb qui aurait donné son titre à un récit – connu de notre seul guide ! – de Mohamed Choukri, enfant des rues, sauvé de l’analphabétisme et de la prostitution par Jean Genet, traduit par des sommités comme Paul Boyles et Tahar Ben Jelloun. Le guide s’interdit de nous introduire dans le mausolée vert de la maraboule (qui serait pour lui le féminin de marabout) qui servit de modèle à Matisse.

Plus bas, la médina tourne immanquablement au labyrinthe dont seuls les habitants connaissent les issues et où l’étranger est condamné à se perdre – d’une manière ou d’une autre. Une ruche où l’on ne produirait pas grand-chose, un caravansérail pour personnes déplacées, une toile mercantile destinée à retenir le touriste impudent. Les Soccos se proposent en galeries inextricables où s’entassent toute la camelote du monde, toutes les herbes douces et amères, toutes les vieilles personnes qui ne monteraient désormais les pentes qu’à l’assaut du ciel. Les cireurs survivent aux chaussures remplacées par des espadrilles, les oiseleurs proposent des cages de gazouillis pour distraire l’ennui que l’on continue de trouver à son silence intérieur malgré les sonneries des portables, les paraboles sur les balcons et les livides écrans.

Quand vient le soir, les terrasses de la ville moderne accueillent les drogués du thé à la menthe extrêmement sucré et la place des Paresseux, dont les canons ne riment plus à rien, les chômeurs venus ensevelir le jour dans la mer. Ils caressent l’horizon de leur regard mélancolique, comme s’ils en attendaient un rebondissement poétique du destin ou  trouvaient l’oubli de leurs misères à glisser leur âme entre les vagues. De tous les solliciteurs, seuls les mendiants seraient honnêtes puisqu’ils vous bénissent contre une pièce alors que les autres maugréent quand vous repoussez leurs services et vous méprisent si vous les acceptez. On ne sait si les mosquées détonent dans ce grouillement d’humains et de bêtes ou si elles le contiennent.

Vers minuit, c’est la criée générale au seuil de la médina et du Socco. C’est la ruée aussi. On vient de partout racheter au rabais ce que le lendemain on vendra à prix coûtant. Tanger se livre tous les jours à la braderie générale des breloques de la civilisation passée qui se prêterait à de derniers boniments. Des planches à laver et des fers à repasser à braises, des machines à coudre et des moulins à moudre, des tamis et des métiers à broder, des pelotes de laine et des suaires. Rentrés de leur virée au large, les pêcheurs s’attardent, ils sont encore en tenue de travail, et c’est celle de la mer et de sa misère.

Tanger est une Lisbonne échevelée, sans son vernis et sa patine, avant qu’elle ne se range et se pave. Elle n’aurait ni centre ni cœur. Elle dévale de tous côtés de sa casbah vers une mer franche dont on ne cherche pas à savoir si elle est du côté de la Méditerranée ou de l’Atlantique. On doit avoir le cœur solide pour monter toutes ces pentes et soutenir toute cette cohue, surtout quand on est vieux et qu’on peine à traverser les litanies coraniques qui émanent des maisons endeuillées. On doit avoir le sens de la mesure pour résister au tournis de cette cité surmenée prise de transes exhibitionnistes. On doit avoir la patience de respirer et d’endurer le coq qui ne cesse de se réveiller dans un sursaut et de pousser un cri qui ne viserait qu’à ameuter le brave égorgeur qui mettrait un terme à son martyre d’insomniaque. Tanger chercherait son âme dans ses dissipations. Peut-être la trouvera-t-elle dans la belle et chaude voix langoureuse de cette chanteuse au bar du Minzeh qui donne son blues en arabe. Tanger couve depuis si longtemps l’insurrection en elle que celle-ci se serait calcinée dans les entrailles de ses Soccos et les boyaux de sa médina. Ne cherchez pas son goût, elle n’a pas de cuisine. C’est pour l’heure le chantier d’une vocation embrouillée. Dans tous les cas, c’est en vagabond qu’on l’habiterait.