JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA CITE DU CHRIST

2 May 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA CITE DU CHRIST
Posted by Author Ami Bouganim

Rome à nouveau, dans l’ébruitement d’une sainte sensualité, relevée de délicieuses harmoniques napolitaines. Les visiteurs seraient saisis de cette excitation, entre grandeur et insalubrité, qui les inciterait à se signer. Les couleurs de la piété mettraient leur humilité au silence. Ce n’est pas pour autant une cité mystique, une certaine négligence lui permettrait de sortir des sentiers récurés, une certaine indolence aussi. Le pape Sisto IV, enterré dans un de ses musées, se serait entouré de belles vierges en bronze, incarnant les sciences, y compris la Prospective, visiblement chargées d'entretenir ses fantasmes pour l'éternité. Rome trouverait son charme dans le riche assortiment des bâtiments, des volets, des balcons. Sinon on a de gentilles cours où languissent de vieilles végétations autour de bassins démodés. Les mousses, sous les porches, trahiraient comme une moisissure de l'histoire.

Rome est plus vieille que Paris, à cause des vieux volets clos de Via Cavour, de la palette des couleurs, de la cavalcade des ruines. Des pans de murailles et de murs, des saillies de la roche, des vieilles marches conduisant au Moyen Age. Byron vous accueille à l'entrée de la Villa Borghèse pour vous souhaiter une belle mort parmi les bosquets, les pelouses, les arbres en deuil et le gazouillis des oiseaux en guise de veillée perpétuelle, sous le ciel gris-chrétien des fresques de la Renaissance. C’est une ville-musée où les périodes ne se bousculent que pour se mettre à l’ombre méditerranéenne des rares palmiers. Tu tournes la tête – Trajan, tu tournes la tête – Cavour. Des Japonais posent, la mine solennelle, devant les ruines du Colisée, une brèche dans l'histoire que les Italiens ne seraient plus arrivés à combler et qui ne serait plus qu'un vaste pigeonnier pour touristes. Le Forum réduit à la désolation de ses pierres se pare de gitans aux aguets, la mise dépareillée, conservant sur leurs visages d’augustes traits incurvés par la malice, ne cachant pas leur mépris pour les visiteurs.

Une ville-église placée sous la surveillance de clochers qui trônent sur les hauteurs. Le Christ, vigile du pape, vous suit à la trace, vous rabattant immanquablement sur la Cité du Vatican vers laquelle convergeraient les chemins de pèlerinage et les chemins touristiques. Des soldats de plomb aux dimensions et aux allures de gardes suisses se laissent investir par les caméras des touristes conviés à ce carrousel de la sainteté. La place Saint-Pierre ne m'inspire pas. La douleur et la sollicitude des statues m’intimident davantage qu’elles ne m’émeuvent. Un de mes bedeaux, tous disparus sans céder aux avances des missionnaires qui avaient investi Mogador, soupirerait, plus triste que scandalisé : « Dieu ! ils t'ont coulé dans des statues... »

La caresse du Tibre, verte de jour, tente de se glisser entre les monuments sans succomber au vertige des ruines, le cours désolé entre les berges nues, sans plus d'embarcations. Il coulerait désormais pour rien, pour couler, plus vert que bleu, sans plus de trace de sang, sinuant pour se dérober à la ville trop encombrée à son goût, tentant vainement de prendre la tangente. La nuit, il tourne au velours noir, coulant avec la discrétion d'un égout, sans plus de relents historiques. Les oiseaux somnambules, peut-être des pigeons, peut-être des hirondelles, passent des nuits blanches à chercher la nuit au-dessus du palais de Victor-Emmanuel II, veillant sur la Piazza Venezia les aigles romains enterrés dans le marbre, de même qu’un pauvre soldat inconnu.