The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : FRANZ KAFKA, LE CHATEAU (1926)

« Le Château » se présente comme un interminable procès-verbal de l’on ne sait quelle enquête menée dans un village où les servantes n’arrêtent pas de pépier. Un homme sans racines, héros désœuvré, arpenteur flanqué de deux aides, cherche désespérément à accéder au château qui domine le village pour s’acquitter de l’on ne sait quelles démarches. Le château est représenté par Klamm – Dieu ? – auquel il arrive de se rendre au village pour assouvir de rances besoins avec les servantes – les anges servants ? Les frontières entre le village et le château sont floues, la communication entre eux somme toute fluide. L’autorité du château, de ses représentants et de ses messagers ne serait pas contestée. Seule la famille Barnabé sur laquelle pèse une trouble malédiction serait exclue de son royaume. L’arpenteur est irrésistiblement attiré par elle : « Ce que les gens nous reprochent au fond, c’est de chercher à faire mieux ce que les autres, ou nous en veut parce que Barnabé [Bar Nabé visiblement inspiré de Bar Navi ou Fils de Prophète] est devenu messager du Château, ou qu’il cherche à le devenir ; on nous méprise pour n’avoir pas à nous admirer, et on le fait si violemment que vous en êtes contaminés vous-mêmes. Que sont en effet nos soucis, nos craintes, nos doutes, sinon la conséquence de ce mépris général ? » K. est accueilli par les Barnabé en messager (Messie ?) porteur d’une confirmation de la mission qui leur serait dévolue, en l’occurrence assurer la liaison entre le château et le village. Seul un étranger pouvait encore accorder crédit à leurs prétentions.
Le « Château » porterait sur les troubles que les démarches intempestives d’un arpenteur dont on n’aurait plus besoin provoquent dans un monde qui se prétend « sauvé ». Le dimanche, il tente de gagner le château ou guette la venue de Klamm au village. Tantôt il repousse les intermédiaires patentés entre le château et le village, tantôt il s’en remet à des messagers douteux. Lorsqu’il tombe enfin sur un fonctionnaire qui consent à l’initier à son fonctionnement, il cède à l’ennui et croule de sommeil. Ses démarches ne rimeraient à rien, vestiges de grands desseins et de grandes vocations qui n’auraient plus de sens. Les remarques d’Olga, la sœur de Barnabé qui persiste dans ses propres démarches, seraient particulièrement éloquentes. Elles refléteraient l’état d’esprit de K. – Kafka ? : « Ce trajet probablement inutile, ce jour probablement perdu, est espoir probablement vain. A quoi tout cela rime-t-il ? »
Barnabé tourne autour du château, comme nous tous, pour des raisons somme toute obscures : « L’intérêt des gens est d’origine très diverse, j’ai entendu parler d’un jeune homme qui se préoccupait jour et nuit du château, il ne pensait qu’à cela et négligeait tout le reste ; on craignait pour son intelligence des choses courantes car toute sa pensée restait au château. Mais finalement on s’aperçut que ce n’était pas vraiment le château mais seulement la fille d’une femme de peine des bureaux qui le préoccupait ainsi, on la lui donna et tout rentra dans l’ordre. » Certains chercheraient au château la connaissance ou la gloire ; d’autres ne sauraient pas, à l’instar de K., ce qu’ils y cherchent. Peut-être une rencontre avec Klamm pour mieux pénétrer son personnage : « La personne de Klamm est connue au village, quelques gens l’ont vue, tous ont en entendu parler et les témoignages directs, les bruits qui courent, et même les intentions trompeuses, ont contribué à fournir à Klamm une image qui doit être exacte dans l’ensemble. Mais dans l’ensemble seulement. […] On dit que son extérieur est différent au moment où il arrive au village et au moment où il le quitte, qu’il n’a pas le même physique avant d’avoir pris sa bière et après, qu’il change quand il dort, quand il veille, quand il parle, quand il est seul, et, ce qui se comprend facilement après cela, qu’il en est presque complètement différent au château. D’ailleurs même dans le village, ces changements sont déjà importants ; on signale chez lui des différences de taille, de maintien, de corpulence, sa barbe elle-même se modifie, les témoignages ne s’accordent qu’au sujet de son vêtement : il porte toujours le même costume, une jaquette noire, à longues basques. Naturellement, ces différences ne sont pas l’effet d’une opération magique, on le conçoit aisément ; elles dépendent de l’humeur de celui qui regarde Klamm et qui n’a généralement qu’un bref instant pour le voir, elles dépendent du degré d’émotion du spectateur et des innombrables nuances de son espoir ou de son désespoir. » K. recourt à tous les procédés pour accéder au château, du saut kierkegaardien à l’attachement érotico-kabbalistique : « Frieda était venue à son tour, et avec elle l’idée d’avoir réalisé avec l’inaccessible Klamm, par le moyen de son intermédiaire, une jonction quasi physique, une liaison qui allait jusqu’à l’entente tacite. » Il ne s’illusionne pas plus sur ses démarches que sur celles de Barnabé : « Je ne crois pas, dit K., qu’il vaille mieux que Barnabé continue à mener cette vie de pseudo-messager. »
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Selon l’interprétation la plus courue de ce texte, « l’accès » à Dieu serait le thème de toutes ces démarches et celles-ci se retourneraient immanquablement contre ceux qui les mènent. L’assimilation de Klamm à Dieu est étayée par plus d’un passage ou d’une remarque : « Il songeait à l’éloignement de Klamm, à l’intangibilité de sa demeure, à son mutisme constant… » Mais si Klamm est assimilable à Dieu, celui-ci n’habite pas un sanctuaire ou un univers mais une… administration. Les « écritures » ne seraient plus des livres sacrés mais des archives et des dossiers qu’on se disputerait et sur lesquels plancherait un clergé de fonctionnaires rigoureusement programmés pour remplir leurs tâches.
Max Brod, l’exécuteur testamentaire de Kafka, encourage la lecture religieuse, voire kabbalistique, de ce texte. Si ce n’est que contrairement aux auteurs de la kabbale qui ne doutent pas de leur inspiration, de leurs révélations, de leurs illuminations, l’auteur du « Château » serait perdu et perdrait son lecteur, ne lui laissant d’autre choix que de quitter le livre ou de s’accrocher à une quelconque interprétation que l’auteur aura vite fait de ruiner. « Le Château », comme « La Métamorphose » et « Le Procès », serait une parabole à plusieurs tiroirs entre lesquels l’auteur passe avec tant de malicieuse ingéniosité qu’il métamorphose la curiosité de son lecteur en perplexité.
Dans cette interprétation la Création serait remplacée par une Administration dont on ne saurait si elle est une source de perdition ou de salut. Le monde serait administré, pour le meilleur et pour le pire, avec l’assentiment des hommes : « Vous venez ici au monde avec le respect de l’administration, on ne cesse de nous l’inculquer tout le reste de notre vie par tous les moyens et vous vous y prêtez activement de toutes vos forces. Je n’y vois pas de mal ; si une administration est bonne, pourquoi ne la respecterai-je pas ? » Le juridique se coulerait dans le religieux, favorisé par la réduction de la religion à une législation. Brod a raison d’insister sur l’interprétation religieuse, il a tort de minimiser l’interprétation administrative : l’originalité de Kafka consiste à présenter la religion dans les termes d’une administration et peut-être – l’inverse. On ne sait si son intention est de présenter Dieu comme un Fonctionnaire ou de présenter le fonctionnaire comme un Dieu. Dans tous les cas, Klamm hante ce texte, il est sur toutes les lèvres, semble détenir tous les pouvoirs. Pourtant, rien n’est plus douteux que lui : « Il parle avec Klamm, … mais est-ce Klamm ? N’est-ce pas plutôt quelqu’un qui ressemble un peu à Klamm ? Un secrétaire peut-être, en mettant la chose au mieux, qui ressemble un peu à Klamm et qui travaille à lui ressembler encore plus, qui prend le genre endormi de Klamm et son air de rêver toujours ; c’est par ce côté qu’il est le plus facile à imiter, aussi bien des gens s’essaient-ils à le copier en cela, laissant prudemment de côté le reste de l’original. Un homme aussi souvent recherché et aussi souvent atteint que Klamm prend facilement dans l’imagination des hommes des silhouettes différentes. » L’allure singulière – d’aucuns diraient prémonitoire – de l’écriture kafkaïenne viendrait de cette dégradation, détérioration et/ou accomplissement de la religion dans/comme une administration – et le formalisme des pratiques rabbiniques n’aurait rien à envier à celui des instructions administratives, au point de voir en Dieu un Administrateur absolu.
Cela dit, l’administration décrite par Kafka ne serait ni juive ni allemande, mais tchèque, comme son humour, le désabusement de ses personnages, et tant de traits négligés par une lecture abusivement judaïque. L’obstination alliée au désillusionnement, l’héroïsme pantelant et laconique de K. qui s’acquitte de sa mission sans s’en exalter. L’ambiance même serait tchèque : « la grise lueur de l’avant l’aube » dans un village enneigé à l’ombre d’un château sans caractère. L’étrange surtout, avec tous ces personnages qui continueraient de tenir leur rôle dans un récit qui tourne court dès le début, où rien ne se passe sinon les déclarations, les déclamations, les protestations de personnages encroûtés dans des rôles dénués de vocation. Un arpenteur alors que les cadastres seraient établis pour l’éternité, un maire paralysé par la goutte, auquel l’administration ne laisse aucune prérogative, une servante rehaussée malgré sa laideur par le prestige que lui vaut la fréquentation d’un haut fonctionnaire. Les aides surtout, qui seraient des émissaires ou des gardes, des clowns ou des aliénés, se comportant comme des attardés, qui reconnaîtront au tournant d’une lointaine page avoir été mandatés par le château pour distraire K. : « L’essentiel est que vous le distrayiez. A ce qu’on me dit, il prend tout au tragique. Le voilà à peine arrivé au village et aussitôt il imagine que c’est un formidable événement, alors qu’en réalité cela ne représente rien. Il faut que vous le lui appreniez. »
Ce texte, comme l’ensemble de l’œuvre de Kafka s’apparente davantage à la littérature de l’étrange tchèque qu’à la littérature juive. L’étrange perle dans le laconisme des conversations. Les gens conversent sans se rencontrer, sans se chercher. Les réactions seraient souvent inattendues, en-deçà ou au-delà des attentes normales, et les réactions souvent paradoxales : « Frieda… ne pouvait quitter sa place que par amour pour un inférieur, c’est-à-dire pour faire quelque chose d’incompatible avec sa situation. » L’étrange se rencontre encore dans l’absurde des mœurs, de même que dans le ridicule qui guette le sérieux poussé à la solennité : « Ce sont de grands messieurs, oui certes, mais il ne faut pas être dégoûté pour nettoyer ce qu’ils ont sali. » Ni question brûlante ni question métaphysique, rien que la lancinante consternation de l’éternel héros désabusé que serait l’homme.
La texture du « Château » serait midrashique. Kafka soulevait les questions les plus troublantes sans prendre ni les airs pathétiques de la théologie ni les airs sérieux de la métaphysique, comme pour dire que tout cela – quoi donc ? – ne serait que dans les archives de l’esprit qui croulerait sous les sérieuses sottises des philosophes : « Il parait que les cours disparaissent derrière des piles, des colonnes de dossiers qui représentent seulement les pièces nécessaires aux affaires en cours, et, comme on ne cesse d’y prendre ou mettre des papiers et que tout doit se faire autrement vite, ces piles s’effondrent constamment : il en résulte un tonnerre continuel de craquements qui est devenu le signe distinctif de son bureau. » Les origines thèques de Kafka percent encore dans la tentation de son humour pour la farce, manière d’exhiber le ridicule sans s’en émouvoir, comme s’il accompagnait la grandeur humaine.
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« Le Château » se présente par ailleurs comme une interminable conversation avec des femmes où pointe plus d’un souvenir biographique : « Voyons, Frieda, dit K., nous avons déjà bien souvent par là ce que tu appelles… » Le ton se fait lassant, rabâchant les mêmes rengaines pour tenter de dissiper un soupçon de jalousie, tenter de mettre de l’ordre dans des démêlés sentimentaux : « … surtout quand je suis le contraire de ce qu’ils sont, quand je passe mon temps à courir pour des affaires que tu ne comprends pas très bien, que tu détestes même, qui me fait fréquenter des gens que tu hais, ce qui fait déteindre un peu ton aversion sur moi malgré toute mon innocence. Tout cela constitue une exploitation méchante mais très adroite des défauts de notre liaison. » Des traits biographiques se glissent jusque dans les textes les plus impersonnels, comme si l’imagination la plus déliée persistait à se nourrir de vécus. Il ne me souvient pas avoir lu passage plus caractéristique de la vie sentimentale de Kafka que ces lignes du « Château » : « Et, attirant Frieda près de lui, il l’embrassa sur la nuque ; elle en eut un frisson, elle lui sauta au cou et ils tombèrent tous deux à terre où ils s’interpellèrent comme deux forcenés, le souffle court, et peureusement, comme s’ils voulaient se cacher l’un de l’autre, comme si le plaisir qu’ils prenaient appartenait à un tiers auquel ils le volassent. »
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Les grands auteurs écriraient sans cesse le même texte. Toute l’œuvre de Dostoïevski serait dans « Les Possédés », celle de Kafka dans « Le Château » (ou « Le Procès »). Musil n’avait pas terminé un premier livre de jeunesse qu’il s’attelait à une œuvre qu’il laissa inachevée. Proust n’aurait pas même cherché à écrire un livre, il se serait borné à s’acquitter de sa manie d’écriture. Le piétinement littéraire serait la marque des grands auteurs – trahirait du moins cette possession qui ne se reconnaît pas comme telle. L’œuvre de Kafka, à l’exception peut-être de « La Métamorphose », trouverait dans « Le Château » une allégorie, sur la tentative sans cesse reprise et abandonnée, menée à tâtons, dans l’hésitation du génie qui doute de son talent, de réaliser l’œuvre tant magnifiée qu’elle ne tolérerait pas d’achèvement. L’auteur tente de bâtir un château qui ne serait rien moins qu’un château enchanté – ce paradis de la connaissance au seuil duquel piétine plus d’un auteur – et qui sitôt couché sur le papier paraîtrait aussi banal qu’un village : « Mais en se rapprochant il fut déçu : ce château n’était après tout qu’une petite ville misérable, un ramassis de bicoques villageoises que rien ne distinguait, sinon, si l’on voulait, qu’elles étaient toutes de pierre, mais le crépi semblait parti depuis longtemps et cette pierre semblait s’effriter. » La tentative serait le thème récurrent de Kafka, dans son œuvre autant que dans sa vie sentimentale. C’est sans cesse la même tentative d’accéder au château, à la connaissance, à l’absolu, à l’intimité… à la vérité. Malgré toutes ces incertitudes, ces atermoiements, ces doutes, celle-ci doit bien exister pour se dérober à ma connaissance : « Evidemment, je suis très ignorant, la vérité n’en existe pas moins. » Ces derniers temps, la vérité ne serait plus à la mode, quiconque s’en revendique encourt le ridicule. Sa recherche aurait tant déçu qu’on se résoudrait au désœuvrement, voire à paresser dans la condition animale la plus végétative – celle du cancrelat. La vérité n’en est pas moins, sur terre ou au ciel, dans le cœur ou dans la tête, dans le passé ou dans l’avenir, une conviction entre absurde et émerveillement. Son inaccessibilité ne prouverait pas son inexistence : elle serait dans ce château auquel on ne peut que tenter d’accéder malgré ses gardiens et ses clowns. Qu’une vie se passe au seuil d’un château en vaines tentatives de chercher l’accès au Saint des Saints ne prouve pas que celui-ci soit vide. La vérité existerait, la tentative littéraire de la saisir en serait la preuve…

