The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE PHILISTIE : LA DESILLUSION MESSIANIQUE

Ce serait une noble illusion si elle n’était pernicieuse et si les espoirs qu’elle soulève ne se tournaient contre ceux qui les caressent et ne culminaient en définitive dans le désespoir. Qui ne veut d’un monde meilleur où régneraient la paix et l’harmonie ? qui ne souhaite un régime de décence et d’équité ? Qui ne serait pour des retrouvailles inter-religieuses autour du Dieu Un puisque celui-ci se révèle le même derrière la diversité des cultes, qu’ils soient monothéistes ou polythéistes ? Qui ne réclamerait que le Juste soit récompensé en ce monde, le pervers châtié ? Parmi les Juifs qui ne serait pour le recouvrement de la Terre promise de la Méditerranée à l’Euphrate et pour l’instauration d’un régime qui ne connaîtrait ni exactions ni délits, ni compromissions politiques ni inégalités sociales ? Pourtant rien n’a plus déçu que le messianisme depuis que le judaïsme s’est emparé de la notion de Messie. Tant les tentatives séculières, en l’occurrence communistes, que religieuses de réaliser ses desseins ont tourné court. Les religieuses se sont immanquablement retournées contre leur terreau judaïque. Le christianisme, émanation messianique du judaïsme, ne s’est pas propagé sans s’accompagner de persécutions et de croisades particulièrement meurtrières. L’islam, émanation du judaïsme se détournant du christianisme, s’est lancé dans des conquêtes qui ont gagné la moitié de l’humanité à ses crédos. Depuis l’expansion de ces deux religions, le messianisme judaïque a pris une tournure résolument kabbalistique, ravalant et amplifiant des bribes des cosmogonies bibliques et talmudiques, sur des interventions surnaturelles portées par des personnages faiseurs de miracles, abolissant les commandements rabbiniques, se proposant de rassembler les exilés sur la terre d’Israël dans une geste de revanche contre les nations hostiles. Les accès kabbalistiques-messianiques n’ont pas manqué au cours du dernier millénaire, souvent localisées, souvent cocasses, à l’exception de la grande mésaventure sabbataïste au XVIIe siècle qui a gagné l’ensemble de la judaïcité. Sabbataï Tsevi, originaire de Smyrne, ne s’est imposé comme Messie qu’à l’issue de sa reconnaissance comme tel par le kabbaliste Nathan de Gaza qui n’a pas démordu de ses visions et de ses prophéties même après la cuisante conversion de son élu à l’islam. Le désenchantement des masses juives en Orient, en Europe, au Maghreb, a été aussi cuisant que leur galvanisation avait été fulgurante. Des plus cultivées aux plus incultes, elles crurent en l’espace de quelques mois qu’elles étaient à la veille d’un bouleversement messianique sinon cosmique. Cette fois-ci, le sabbataïsme n’a pas donné de nouvelle religion mais a suscité toutes sortes de phénomènes plus ou moins sectaires, comme le frankisme à coloration chrétienne sous la houlette de Jacob Frank – dont certains chercheurs s’amusent à présenter la doctrine comme le terreau de théories d’émancipation et de libération tant chez les non-Juifs que chez les Juifs ; les Dönme dans l’empire ottoman qui persistaient tant à croire en la destinée messianique de Sabbataï Tsevi qu’ils l’imitèrent et se convertirent à l’islam – et auxquels certains chercheurs s’amusent à prêter la révolution kémaliste ; le hassidisme en Europe orientale et centrale qui réussissait à convertir l’enthousiasme soulevé par le sabbataïsme en piétisme à connotation chrétienne-orthodoxe qui revêtait les pratiques rabbiniques de portées kabbalistiques-magiques.
Le sabbataïsme ne cessa d’intriguer les historiens au XXe siècle. Gershom Scholem, le pionnier de la recherche sur la Kabbale, modérément kabbaliste lui-même, lui a consacré un monumental ouvrage où il tente de reconstituer les ressorts, principalement kabbalistiques, de cette brusque et ardente poussée messianique. Théodore Herzl aussi, le fondateur du sionisme, ne cachait pas son intérêt pour Sabbataï Tsevi en lequel il décelait comme un précurseur. On a longuement débattu – et débat toujours – de la question de savoir si le sionisme est un messianisme ou non. A ses débuts, il s’est posé en mouvement d’émancipation, préconisant de se secouer du Joug des nations et de s’insérer dans le cours mondial de l’histoire, de libération nationale, de renaissance poético-hébraïque, de colonisation de ce qu’il convenait alors d’appeler « la Judée et la Galilée », de rassemblement des exilés. Il comportait une dimension antinomique – l’abolition de la loi rabbinique – et une dimension utopique – la création d’une société modèle qui trouva les meilleures de ses réalisations dans des communautés collectivistes comme le kibboutz et le moshav et dans des institutions sociocommunautaires comme la Koupat Holim (Caisse de maladie), le Mashbir (distribution et alimentation), Solel Boneh (bâtiment), etc. Pour qu’on s’arrache à un exil bimillénaire, se déleste de son châle et de ses phylactères et rompe avec les pratiques rabbiniques, le sionisme ne pouvait que s’imposer comme un mouvement messianique. Scholem s’interdisait de l’assimiler à un messianisme ; le rabbin Kook, le visionnaire du sionisme religieux, se résignait à voir en les pionniers, volontiers athées, les messagers et les porteurs de desseins se coulant dans une trame kabbalistique de la délivrance. Le caractère messianique du sionisme ne se précisa à mon sens qu’avec trois grands évènements dont la portée messianique s’accentua avec le recul du temps et au terme d’une longue maturation des esprits :
La Shoah s’imposa comme l’apocalypse censée précéder la délivrance et, progressivement, comme le creuset d’une nouvelle « identité réactive » chez les laïcs, les traditionnalistes et les orthodoxes modernes, invoquant de nouvelles théologies du souvenir et de la ligature juifs, et d’une « identité passive » chez les intégristes, reposant sur une occultation partielle de la Shoah.
L’immigration en masse des Juifs d’Asie, d’Orient et du Maghreb animés principalement de motivations messianiques.
La victoire retentissante en 1967 contre les armées arabes liguées contre Israël vécue par les secteurs religieux et traditionnistes comme un miracle qui achevait de faire de la création d’Israël « le début de notre libération » réclamant de se poursuivre par la colonisation de la Judée et de la Samarie jusqu’à la délivrance finale. Seuls les cercles religieux se prononceraient sur les grandes lignes de cette dernière : un régime politique et social régi par la loi rabbinique, se dotant d’instances rabbiniques comme le sanhédrin, la reconstruction du temple sur l’esplanade des mosquées de Jérusalem.
Malgré la pléthore des ouvrages rabbiniques, on n’entre pas davantage dans les détails pratiques ; on ne se soucie pas trop de savoir ce que sera ce monde messianique – le Royaume ? – qu’on assimile volontiers, pour reprendre l’un des nombreux adages, au monde à venir qu’« aucun œil n’a vu ». Ce qui semble acquis c’est qu’Israël n’aurait été créé que parce que ses pionniers se détournaient du scénario kabbalistique-messianique même si celui-ci agissait (inconsciemment ?), comme l’a noté Lévinas, dans leurs motivations, leurs attitudes, leurs comportements et leurs réalisations.
Désormais, Israël est un pays en transes messianiques permanentes et celles-ci se révèlent volontiers maniaco-dépressives. On ne cesse de passer d’un état d’accablement à un état d’exaltation selon le schéma rituel qui place des journées de contrition et de jeûne la veille de nombre de solennités. On ne résout pas un problème qu’on en suscite un nouveau et l’on a le sentiment que seule une guerre de Gog-Magog – qui représente la guerre de tous contre tous dont on ne sait si Israël doit faire les frais ou en sortir indemne sinon maître du monde – mettra un terme à cette cavalcade dont on ne prévoit ni ne suit les rebondissements. Ce ne sont peut-être que vestiges d’une cosmogonie kabbalistique-messianique, ils n’en animent pas moins les maîtres actuels du sionisme religieux, qui chaperonnent la politique israélienne depuis la guerre des Six Jours, et n’en courent pas moins les esprits intégristes. Ce sont ces transes, exacerbées chez les colons de Judée et de Samarie, latentes chez les traditionnalistes et les intégristes, qui impriment ses turbulences à la politique israélienne. Celles-ci se termineront par une débâcle messianique, quelle que soit la puissance militaire d’Israël et quelles que soient ses prouesses technologiques. Rien n’arrêterait la possession messianique d’Israël, ni les mobilisations tribales à l’occasion des menaces militaires, plus vitales que nuisibles à sa cohésion civile, ni les pressions internationales. C’est un tournis dont le machiniste n’est autre que Dieu et celui-ci est logé dans la foi messianique ardente ou latente qui anime près de 70% de la population juive israélienne. Le processus messianique est de nature irréversible, n’autorisant aucune régression, ne tolérant que des reculs, recouvrant autant de « ruses sacrées », pour mieux sauter. Je ne suis pas prophète pour prédire ce qu’il en sera, je ne suis qu’un vulgaire analyste théologico-politique et dans ce cas précis – messianique-politique. Cela dit, comme je n’ai rien d’un illuminé, j’aime à me tromper…

