NOTE DE LECTURE : ALBERT COHEN, O VOUS FRERES HUMAINS (1972)

25 May 2023 NOTE DE LECTURE : ALBERT COHEN, O VOUS FRERES HUMAINS (1972)
Posted by Author Ami Bouganim

Le génie de Cohen consiste à loger une étrange faune littéraire dans l’île de Céphalonie sur laquelle Israël se serait retiré, réduit par l’exil au chômage technique, à l’instar de l’oncle Saltiel qui gagne sa vie « en gravant, muni d’une loupe et d’une aiguille très fine, des chapitres du Deutéronome sur des marrons ou sur des os du poulet ». Vécu comme une interminable attente déçue, l’exil aura généré tant d’espoirs et de désillusions qu’il aura « perverti » les Juifs, ces « esprits ardents », avariés par la démobilisation et le désœuvrement. Leur univers en serait devenu fantasmagorique, aux yeux des Gentils non moins qu’aux leurs. Ballottés en tous sens, passant sans cesse de l’espoir au désespoir, ils auraient succombé à une onctueuse oisiveté au service du ciel, avec des accès de mégalomanie, puisqu’ils se prennent pour de grands dignitaires célestes se doublant, dans leur misère terrestre et leur détresse politique, de grands personnages. Goûtant le simple élémentaire délice de vivre de rien – « une olive, un oignon, un petit cube de fromage » – ils se tiennent en permanence devant Dieu, rassurés de retrouver le monde à leur réveil, lui marquant leur gratitude pour ces miraculeuses retrouvailles.

Les personnages de Cohen présentent à la fois une truculence rabelaisienne et une grandiloquence quichottesque. De doux rêveurs, délurés et demeurés à la fois, roués et niais, se grisant de leurs espoirs de salut et de leurs rêves de grandeur, passant des uns aux autres sans succomber aux tristes et sidérantes réalités des païens. Des sans-patrie, girouettes déglinguées par les retournements de l’histoire. Des Juifs passionnés par leur céphalonique condition, invités à de rocambolesques escapades par un conteur qui pousse la malice – littéraire – et le leurre – messianique – au fantasque. Les Valeureux rivalisent de trouvailles et de discours, dans un français où perlent les délicieuses tournures du dialecte vénitien pratiqué à Corfou et où perce un peu de gouaille marseillaise. Le répertoire des invectives disséminées dans l’œuvre de Cohen serait à lui seul une anthologie de bravoure.

Deux mille ans plus tard, la retraite des Juifs, dessillés sur les choses de la terre et revenus des choses célestes, aura tourné à la griserie : « L’Eternel se plaisait tant à converser avec ses Juifs qu’il n’exauçait pas leurs prières. » Ils montraient une « gaieté de résignation », bonté de cœur et noblesse de la main, et s’illustraient dans des mots qui restituaient le paradoxal non-sens de leur condition. Leur île était traversée d’une rue où ils se donnaient quotidiennement en représentation devant leur créateur-narrateur. Dans « Mangeclous » : « La ruelle d’Or, bruissant de soleil et de mouches sous un ciel immobile, grouillait de fruitiers, de frituriers, de pâtissiers, de fripiers, de poissonniers, d’épiciers vantant leurs morues séchées qui se balançaient ou leurs monticules de fromage blanc, de cafetiers accroupis devant leurs petits réchauds à charbon de bois, des bouchers gras qui péroraient devant leurs agneaux écorchés pendus aux murs éblouissants. Tous louaient bruyamment leurs marchandises aux fortes odeurs, tandis qu’un bedeau de synagogue agitait sa crécelle pour avertir les fidèles de n’avoir pas à boire cette nuit, sous peine de voir enfler leurs ventres. « Hydropisie, mes seigneurs, entre minuit et une heure ! » »

Deux patries manquaient à ces Juifs : la terre de leurs ancêtres qu’ils avaient perdue « à cause de leurs péchés » et… la France dont ils célébraient les Lumières et les Libertés et dont ils convoitaient la nationalité. Un attendrissement d’exilés, reconnaissants à la France pour son instruction, ses promesses et ses mirages. Le français était pour ces métèques une patrie, la plus envoûtante de toutes, la plus accessible aussi puisqu’elle ne réclamait d’eux que de se mettre à rire avec Rabelais, moraliser avec La Fontaine, dramatiser avec Racine et Corneille. Leur attachement à la France cherchait son couronnement dans leur enrôlement sous le drapeau tricolore et son salaire dans leur naturalisation. Ils tiraient alors de leur nationalité un cachet d’aristocratie, considérant de haut leurs coreligionnaires restés de vulgaires indigènes. Cohen reconnaît qu’il était « possédé d’un fou béguin de la France ».

Malgré ses carences et ses cécités religieuses, Cohen réitère sa fidélité à Israël, ses patriarches et ses prophètes. Il est intrigué autant que fasciné par l’étrange condition de ce peuple de parias qui se prennent pour des élus et campent des clochards, « extravagants et difformes en notre glorieuse prêtrise ». Il ne concilie leur élection religieuse avec leur déchéance politique qu’en procédant à l’inversion qui caractérise tant l’existence juive et sa fabuleuse théologie : « Israël n’est pas l’élu de Dieu, mais Dieu est l’élu d’Israël. » Cohen est dans la solidarité inconditionnelle avec ses coreligionnaires. Il partage leurs souffrances et leurs tourments. Il raille les mesures discriminatoires, de la rouelle au chapeau pointu : « Ainsi affublés, ainsi châtiés, nous sommes allés à travers les contrées, […] nous sommes allés, angoissés, apeurés, tenaces, moqués, insultés, coriaces, nous sommes allés, patients, grotesques, sublimes, sublimes en chapeaux pointus et cornus, et les foules riaient, nous sommes allés, marqués, désignés, repoussés, de tous stigmatisés, roués de coups, burlesques cibles pour les outrages, j’en ai marre au foie et brûlure aux yeux et clous dans le cœur, […] nous sommes allés en loques, humbles de contenance, orgueilleux en notre âme, faméliques princes en esclavage, nous sommes allés au long des siècles, hérauts dépenaillés du Dieu véritables, porteurs de notre sainte Loi, harpe sonnante à travers le noir ouragan des âges, et les chapeaux pointus ou cornus du concile chrétien étaient nos couronnes d’élection. » L’insulte antisémite purule dans la honte et le désarroi comme colère et impuissance : « Sale Juif, me répétais-je, sale Juif, cherchais-je à comprendre, me sentant condamné, retranché, coupable, criminel, incompréhensiblement criminel, irrévocablement criminel d’être né. » C’est un manifeste sur l’antisémitisme contre lequel on ne pourrait rien sinon lancer un appel à la pitié universelle pour préserver les hommes de la haine et de la méchanceté.

Cohen a l’humour acerbe des grands seigneurs qui ont le don de l’invective bien tournée : « Il y a des génies de la littérature et je le sais et la comtesse de Noailles n’est pas l’un d’eux, ni celui-ci, ni celui-là surtout. » Une malice débordante aussi pour trouver des expressions comme « le goût des bébés gentiment rissolés et le charme des langues des vieillards ». Il exerce son sens de la parodie sur la petitesse de l’univers bourgeois et sur la Société des Nations, dont il était un haut fonctionnaire, sur l’inanité de ses vocation et mission, sur ses collègues qui passent leur temps à tailler des crayons, à ouvrir des dossiers chaque fois qu’une guerre éclate, à créer des commissions et des sous-commissions, à désarmer les enfants en retirant les jouets de guerre des magasins. Son comique pointe derrière un bon sens que n’intimideraient ni les dissertations philosophiques ni les emballements poétiques. Les « vents » humains discréditent les emportements et envolées romantiques, les êtres les plus divins, champions des grands idéaux, n’en rotant et n’en pétant pas moins qu’un Mangeclous : « Et quand il y a un Salomon qui vient me parler de la poésie de l’amour, je me ris en mon intérieur et en mon extérieur, en ma longueur et en ma largeur, en mes divers boyaux et en tous mes ossements. » Cohen pousse la malice jusqu’à poser de provinciaux regards sur le grand monde. Plutôt ses Juifs qui ne font pas de mal à une mouche, s’épouvantant d’un lionceau ou d’un chaton, se chamaillant pour des broutilles, que l’univers aseptisé et réglé de la Suisse ; la distraction et la gaieté avec ses Valeureux que l’ennui avec ces bourgeois pris par l’ordonnancement de leur quotidien.

Cohen n’allait cesser à son tour de réécrire le même livre. Dans « Mangeclous », écrit pendant sa période « la plus noire » pour faire rire sa fille, il ressuscite Salomon et Saltiel, morts au combat en Palestine, pour poursuivre la saga des Valeureux. Il met dans la bouche de Saltiel cette protestation : « Je suis inconnu, moi ? Mais ne sais-tu pas qu’un livre tout entier appelé Solal a été écrit sur moi avec mon propre nom et que l’écrivain de ce livre est un Cohen dont le prénom étrange est Albert. […] Ne sais-tu donc pas que dans tous les pays du monde et même à Ceylan, ô Matthathias, on me trouve sympathique grâce à ce livre et ne l’as-tu pas lu ? » Cohen aurait l’air de dire que la littérature est une grande plaisanterie, il pousserait le mensonge que pratiquerait tout auteur de roman jusqu’à tisser son texte de gros mensonges et se donner des personnages qui se livrent à l’apologie du mensonge. Sa lecture réclame une mise entre parenthèses de tout sens de la réalité – un grand désœuvrement. On doit s’insinuer dans le récit, se gardant de déranger les rêves des personnages et leurs discours par des doutes ou – qu’à Dieu ne plaise ! – des critiques. Le narrateur, signalant sa présence par des remarques, perdrait plaisir à nous tenir ses histoires. Le lecteur imprudent qui s’aviserait quand même de troubler ses desseins littéraires s’attirera cette remarque de Mangeclous : « Quel plaisir trouves-tu, ô froide urine, à étaler tes immondices sur notre tapis de roses ? »

Quand Solal, double de Cohen, est sommé de choisir entre sa compagne et ses valeureux, il prend résolument leur défense : « Ils sont le plus magnifique fumier… un peuple poète. Un peuple excessif… le peuple extrême… La plus belle race du monde… la plus noble… la plus rêveuse… la plus douce… le plus grand peuple de la terre… Nous avons donné Dieu. Nous avons donné le plus beau livre. Nous avons donné l’homme le plus digne d’amour… » Ce n’est pas une plaidoirie, c’est une roue. Plus truculente qu’éloquente, plus vaniteuse que convaincante, plus sincère que sage. Solal serait un autre personnage double de la littérature juive du XXe siècle. Brillant et charmeur à l’extérieur, grouillant et triste à l’intérieur. Chez lui aussi, le dédoublement prendrait une tournure marrane, avec de houleux débats entre les deux personnages qui l’habitent. Il vit le jour dans le monde extérieur, retourne la nuit à son ghetto intérieur : « J’ai fait venir des Solal, ceux de Céphalonie et ceux d’ailleurs. Une ville biblique grouille dans la demeure de son Excellence. Le jour au ministère, à la chambre, aux réunions du parti, et la nuit, je vais dans mon pays. Et de jour et de nuit, je suis triste, si triste. […] Le jour, ils dorment, ils dorment et ils attendent ma venue. […] Ils accourent vers moi et ils me conseillent. Ils se réjouissent de mes réussites et m’apprennent à utiliser mes malheurs. » Solal balancerait entre Joseph, vice-roi d’Egypte, et Jésus, considéré par Cohen comme le plus humain des Juifs, poursuivant l’ambition de l’un, endurant la passion de l’autre. Joseph pour les siens, Jésus pour les Gentils : « Il avait un sosie qui parlait avec les mannequins politiques. » Partagé entre les deux univers, tirant son imaginaire de l’un, vivant dans l’autre, il rencontre des difficultés à s’expliquer sur sa condition juive : « Ah, qu’il était difficile de dire la beauté d’Israël à qui ne voyait que les Juifs… » Il choisit de se perdre en évocations nostalgiques et en péroraisons romantiques, au point de s’attirer cette remarque de sa compagne : « Aimé, sois simple, sois sincère, ne parle pas toujours comme s’il y avait un troisième pour t’écouter. » Ce troisième ne serait nul autre que Dieu, d’autant plus prégnant qu’il n’existerait pas…