The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE SENS DU MIRACLE

La hantise du non-sens et le chantage qu'on exerce contre quiconque range sa vie sous son signe seraient des traits de la civilisation occidentale incurablement et valeureusement acquise au sens. Poser le non-sens de la vie restituerait l'humain à sa condition naturelle et animale, instituerait un régime de licence, paverait la voie aux pires exactions. On redoute les égarements, les perturbations, les déchaînements… la perdition. Pourtant le non-sens se révèle souvent plus tolérant qu'un sens déterminé et davantage non-violent que les incitations qui naissent dans le sillage du sens. Or posée en des termes exclusivement occidentaux, la question du sens ne mène honnêtement nulle part sinon à l’un des prêches sur Dieu qui courent l’Occident monothéiste ou à un nihilisme où résonnent les échos de la sagesse asiatique.
Le taoïsme, qui donne les cordes mêmes de l’hindouisme-bouddhisme, est sans illusions sur rien. Sans prétentions, sans leurres, sans illusions. On ne s'écarte pas de son lot, on ne se dérobe pas à son destin. Mener une vie dénuée de sens, sans but, s'inscrivant et vaguant dans le vide, n'est pas tant une calamité qu'un bonheur. Le recueillement, le désœuvrement et la méditation sont volontiers prescrits pour dénouer les contractures de l'esprit. Rien ne serait pire que de se torturer l'esprit – le pire crime qu'on puisse commettre contre soi-même et contre les autres – comme dans le cas de l'ascète qui se retire du monde par orgueil et par dénigrement. On se démène en vain pour trouver le sens, procéder à des distinctions, s'éclaircir qui on est, pourquoi l’on est et ce qu'on doit faire. Ce faisant, on ne cesserait de poursuivre son ombre. Tchouang-tseu a cette belle remarque :
« Un homme avait peur de l'ombre de son corps et avait pris en horreur les traces de ses pas. Pour y échapper, il se mit à courir. Or plus il fit de pas, plus il laissa de traces ; plus il courut vite, moins son ombre le quitta. S'imaginant qu'il allait encore trop lentement, il ne cessa de courir toujours plus vite, sans se reposer. A bout de forces, il mourut. Il ne savait pas que, pour supprimer son ombre, il lui aurait suffi de se mettre à l'ombre et que pour arrêter ses traces il lui aurait suffi de se tenir tranquille » (Tchouang-tseu, « L'Œuvre complète », XXXI, « Philosophes taoïstes », La Pléiade, Gallimard, 1967, p. 337).
On devine derrière le taoïsme comme une sensibilité pour le caractère miraculaire de la présence, au point de tout saisir dans le prisme du miracle qu'elle représente, comme le restituent nombre de poèmes tibétains :
« Pouvoir miraculeux et merveilleuse activité –
Tirer de l'eau et couper du bois » (A. W. Watts, « Le bouddhisme zen », Petite bibliothèque Payot, 1978, p. 148).
Ce n’est peut-être pas le non-sens, mais un certain dé-sens ou, plus précisément, la perplexité…

