BILLET D’AILLEURS : L’INTELLIGENCE ALGORITHMIQUE

5 Jun 2023 BILLET D’AILLEURS : L’INTELLIGENCE ALGORITHMIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

C’est assurément aux signataires de la pétition plutôt loufoque demandant un moratoire sur les recherches dans l’IA qu’il faudra implanter les premières puces dans le cerveau pour qu’à l’avenir ils se montrent plus circonspects dans l’octroi de leurs signatures. Ce ne sont pas des lanceurs d’alerte, ce sont soit des stratèges des nouveaux marchés dans les moteurs de recherche soit des niais. L’intelligence artificielle est là depuis des décennies et, quoiqu’il en soit, on ne découvrira rien qu’on n’y a mis ni qu’on ne lui demande. Elle est dans nos ordinateurs, nos téléphones portables, nos voitures, nos administrations, nos laboratoires. ChatGPT n’est qu’un spécimen, particulièrement roué aux relations publiques, dans une galerie de robots analystes et conversationnels dont on va devoir s’accommoder pour le meilleur et pour le pire dans les prochaines décennies jusqu’à ce qu’on reçoive de nouvelles révélations cosmogoniques un peu plus convaincantes que celles que nous insinuent des télescopes de plus en plus perfectionnés et affabulateurs. Peut-être la visite d’extraterrestres, peut-être la prospection d’exoplanètes, peut-être le retour de… Dieu. Parler de marquer une pause dans les recherches sur l’IA ne leurre que ceux qui n’ont pas compris que rien ne pourra arrêter les progrès de la technologie, ni comité d’éthique si comité de surveillance et qu’il ne saurait être que des choix de vie personnels.

L’IA trouve l’une de ses métaphores dans la langue naturelle qui peut faire, pour reprendre la formule de Wilhem von Humboldt largement citée, « un usage infini de moyens finis ». Or l’IA fait un usage somme toute limité de données sans cesse grandissantes ; ce n’est pas un langage, c’est un traitement de données, et ce n’est sûrement pas comme tel qu’elle remplacera l’intelligence humaine. Celle-ci ne procède ni par accumulations statistiques ni par recherche d’algorithmes combinatoires inspirées des réseaux cérébraux. Si l’IA peut se targuer d’une grammaire, elle serait pour le moins rudimentaire, et elle robotise la parole naturelle davantage qu’elle ne rivalise avec elle. Elle n’exprime rien, ni sentiments ni émotions, ni craintes ni espoirs, elle est châtrée et c’est d’une voix monocorde, plutôt plate, qu’elle nous parvient. L’IA ne sent pas, ne désire pas, ne pense pas. Elle ne réfléchit pas, elle ne « se » montre pas critique, elle n’a pas le sens de l’humour, quoique sa rigidité et sa répétitivité fassent rire, et ce ne sont pas ses rimes qui vont lui conférer une envergure poétique. Elle ne se montre ni autonome ni libre, à moins que dans la transmutation technologique à laquelle procèdent sournoisement la technologisation de nos environnements et la prothétisation de nos organes, les notions d’autonomie et de liberté ne prennent, elles aussi, un sens nouveau. La liberté humaine est limitée par la passion, l’humeur, le remords… la loi, et l’IA est dénuée de tout cela et le restera. Elle ne ment même pas et je mets au défi quiconque de me proposer une bonne IA qui mente autant que l’homme, que ce soit à lui-même ou aux autres – pour ne pas parler de se montrer inspirée ou intuitive. L’IA ne saurait se réclamer d’une grammaire naturelle pour la simple raison qu’on ne sait pas grand-chose de cette dernière sinon qu’elle est innée, réclame une activation socio-culturelle et que sitôt activée elle ne cesse de générer – instinctivement – des phrases nullement préméditées mais turgescentes. On doit se rendre à la piteuse évidence que l’homme connait mieux ses machines qu’il ne se connaît, que ce soit sa générativité linguistique ou onirique – et c’est ce qui inquiète le plus dans le prophétisme messianique ou apocalyptique des nouvelles vedettes de la tech mondiale.

L’IA est une intelligence algorithmique, en quête permanente d’algorithmes permettant d’ordonnancer les gigantesques sommes de données qui ne cessent de s’accumuler, de les analyser et d’engager les recherches sur des voies que l’homme, sans cet auxiliaire, n’aurait pu pratiquer. Elle est révolutionnaire dans le sens où elle bouleverserait les modes d’habitation de la terre, les modes de socialisation, d’acculturation de communication, les pratiques domestiques autant que bureaucratiques et professionnelles. Ce ne sera ni pire ni meilleur, ce sera différent. Se récrier comme des perroquets sur les dangers du transhumanisme serait une réaction piteusement humaine, somme toute rituelle, contre toute innovation technologique qui menace de marginaliser les tenants actuels de l’humanisme. Je n’ai pas peur de l’IA, mais de Yann Cunn, son grand-prêtre chez FB qui assure que l’IA sera plus intelligente que l’intelligence humaine sans se soucier de distinguer entre intelligence humaine et combinatoire numérique même si celle-ci venait à être renforcée par des algorithmes dits biologiques – et l’on ne sait si l’on est en présence d’un nouveau sorcier ou d’une nouvelle variété de crétinisme numérique-humaine. Les inventeurs ne se sont jamais illustrés, il est vrai, comme philosophes ou comme psychologues. Certaines tribunes prennent un ton quasi apocalyptique pour nous prédire la sempiternelle… annihilation de l’humanité. Les hommes ont voyagé dans des diligences avant de prendre le train et ils sillonneront l’espace dans des navettes conduites par des robots. Les hommes de l’avenir poseront les mêmes regards sur nous que ceux que nous avons pour les hommes du passé. Je ne m’inquiète pas outre mesure, je ne serai pas là (je l’ai dit, j’ai osé le dire, pour briser ce chantage à la postérité qui m’empêche de voir clair), je laisse humblement à ceux qui me succéderont le soin de gérer l’héritage du passé et de gérer leur vie. Tant Cunn que Bengio pour ne pas parler de Harari qui se complaît dans son rôle d’épouvantail de l’humanité pour… mieux s’épouvanter, mettent en garde contre on ne sait quoi, se gardant de préciser, cultivant les cauchemars récurrents que connaît l’humanité depuis qu’elle craint son extinction techno-génétique.

On ne peut s’empêcher de penser que ce que ces technologues considèrent comme des menaces serait plutôt porteur de promesses. Comme toute découverte, comme toute innovation. L’IA va sûrement écarter des métiers dont l’homme de l’avenir ne se souviendra pas et améliorer les plus vitaux, que ce soit dans la médecine, la lutte contre la famine ou la protection de l’environnement. On aura moins de graphistes, d’architectes, de journalistes et les avocats se doubleront de gptistes qui dépouilleront pour eux les codes et conserveront les traces de leurs… roueries. L’IA promet/menace d’instaurer un régime de l’auxilariat technologique qui ne manquera pas de réduire la marginalisation des personnes âgées abandonnées à la misère digitale, quelles que soient les bibliothèques qu’elles ont abattues pendant leur vie active. Cela dit, l’IA reste, malgré ses prouesses, plus inerte que vive. Elle ne connaît pas les vertus de la latence mûrissant l’intelligence. Or c’est cette latence qui distinguerait entre l’intelligence et la computation même si celle-ci se révèle sur des questions précises plus documentée et efficace. Plutôt que la métaphore du cerveau et de la langue, voire de l’intelligence, la métaphore du timon – pour reprendre un terme qui nous ramènerait au registre de la cybernétique – serait mieux venue. Le recours au mot intelligence serait du reste maladroit. Quoique que multiple comme le voulait Howard Gardner, l’intelligence reste dominée par la cognition. Or on n’a pas de cognition pure ; or les différentes intelligences interfèrent ; or même l’intelligence mathématique reste spéculative. On sait par ailleurs, depuis Popper et Gadamer, que les préjugés – les grandioses religions et grandiloquentes idéologies dont les livres regorgent ? – sont constitutifs de toute connaissance, qui ne saurait prétendre qu’à des interprétations, en l’occurrence raisonnées. Il est vrai que la principale lacune de l’IA est de ne point donner ses sources et de ne point s’encombrer de citations, mais cela viendra plus sûrement que toutes les compétences poétiques ou démentielles qu’on lui prédit. Rien de plus désopilant et pathétique que la mise en garde contre les textes erronés dont l’IA risque d’inonder le net, elle ne saurait concurrencer la sottise humaine accumulée pendant les trois derniers millénaires et la concurrencerait-elle qu’elle serait moins maléfique.

Ce n’est pas tant l’IA qui pose problème, autant le reconnaître, que le régime civilisationnel qui l’a rendu possible : du moment que l’humanité a décidé de parier sur l’arraisonnement (syl)logistique de la nature, pour pasticher Heidegger, hors de soi et maintenant en soi, peut-elle encore revenir en arrière et n’est-ce pas davantage l’absence d’une véritable doctrine écologique qui remettrait en question ce pari qui la conduirait à sa perte ?