DE LA DECOLONISATION A L’EMIGRATION

1 Jul 2023 DE LA DECOLONISATION A L’EMIGRATION
Posted by Author Ami Bouganim

Albert Memmi restera l’un des premiers sociologues à tenter de débrouiller les pernicieuses relations que la colonisation instaure entre colonisateurs et colonisés, colons et indigènes :

La colonisation caractérise l’enchevêtrement entre deux populations dont l’une, composée d’étrangers, se pose en protectrice ou en émancipatrice de l’autre, composée d’indigènes. Celle-ci se soumet pour mieux couvrir ses besoins les plus élémentaires et connaître les lumières dont les colonisateurs se prétendent porteurs, ouvrant la voie à l’exploitation et au pillage des ressources de son territoire. La colonisation se caractérise par « une exploitation économique d’une majorité indigène par une minorité de colons », « l’utilisation d’une main d’œuvre à bon marché, encadrée par les colonisateurs, se réservant le rôle d’encadrement », « l’existence d’une métropole, ayant pour conséquence ce qu’on appelle le pacte colonial (échange de matières premières contre des produits manufacturés) », « un pouvoir politique et militaire, directement ou indirectement issu de cette métropole », « une aliénation culturelle au profit exclusif de la culture du colonisateur », etc. Memmi reconstitue les subtils mécanismes auxquels recourt le colonisateur pour légitimer sa domination-oppression politique, institutionnelle, militaire du colonisé (indigène). De même que les constructions symboliques – quoique ce terme n’apparaisse pas comme tel chez Memmi – du colonisateur qui induisent toutes sortes de schémas mentaux chez lui et chez le colonisé : le colonisateur ne colonise pas un territoire sans coloniser l’esprit de l’indigène qui ne se perçoit qu’à travers les catégories dictées par son oppresseur, que ce soit par le biais de l’école, de l’aménagement des décors, du baptême colonial des sites. En définitive, le colonisé se reconnaît dans l’image que renvoie de lui le colonisateur qu’il admire autant qu’il déteste.

Le colonisateur (le colon) se sait étranger, il ne cherche à s’assimiler en rien dans le pays où il s’installe. Il ne manque pas une occasion de se plaindre de ses rigueurs et de dénigrer ses habitants, paresseux, incompétents, bons à rien. Il se doute bien qu’il s’arroge des privilèges qu’il nie à l’indigène, il réalise même l’illégitimité de sa présence, il ne peut pour autant le reconnaître sans ruiner le dessein colonial qui l’anime. Il n’a de cesse de convertir l’illégitimité impérialiste de sa colonisation en légitimité humanitaire. Il décèle partout des signes le confortant dans sa prétendue « mission » civilisatrice. Cette conversion est instigatrice de l’entreprise coloniale : « Pour que le colonisateur soit complètement maître, il ne suffit pas qu’il le soit objectivement, il faut encore qu’il croit en sa légitimité, et pour que cette légitimité soit entière, il ne suffit pas que le colonisé soit objectivement esclave, il est nécessaire qu’il s’accepte tel[1]. » Le colon n’est pas là pour dominer, piller et s’enrichir, mais pour assurer le bien-être de l’indigène qui, sans son assistance, s’ensauvagerait encore plus. Il s’accommode volontiers de sa scélératesse à force de généralisations racistes, de dénigrements systématiques, de toute une collection de traits destinés à « clicheter » le colonisé, de même que son attitude à son égard. Ce faisant, la colonisation institue un régime généralisé de la dissonance, décelable chez le colonisé autant que chez le colonisateur. Les décors sont dissonants, l’école, les institutions, les mœurs, les rhétoriques – de la politesse à la justice en passant par la morale. Ce qui est encore plus pernicieux c’est que le colonialisme s’illustre dans un style de vie qui nie au colonisé les mérites et les droits que le colonisateur s’accorde. Le colonialiste concocte toute une histoire pour se masquer son ignominie. Il ne commet pas de crimes, il ne s’acquitte que de bonnes actions. Il est dans son droit philanthropique, assuré de toutes sortes de couvertures, qu’elles soient religieuses ou morales. Les colons en viennent à incarner la civilisation, y compris aux yeux de l’indigène qui, subsistant grâce à leurs largesses, les regarde de bas en haut.

Le colonisé en vient pour sa part à dépendre du colonisateur dont il a d’autant plus de mal à se secouer qu’acculé à se regarder et à considérer « les siens avec les yeux de leur procureur », il se reconnaît dans le portrait détracteur que le colonisateur renvoie de lui. Son peuple est « carencé », sa culture « moribonde », ses traditions « gelées », sa langue « rouillée ». Il n’a d’autre choix que d’assumer sa stigmatisation coloniale pour tenter de la surmonter et rallier le colonisateur qui, malgré ses efforts, ne l’admettra pas : « Pour s’assimiler, il ne suffit pas de donner congé à son groupe, il faut en pénétrer un autre : or il rencontre le refus du colonisateur[2]. » Il s’accommode de sa condition, plus enviable que dans les autres pays arabes. Il vivrait du reste ses velléités d’émancipation (d’affranchissement ?) comme un drame puisqu’il ne la trouverait que dans une assimilation négatrice de ses traits les plus intimes. Dans l’échelle hiérarchique qui s’élève des indigènes aux grands seigneurs de la colonisation, on ne monte pas de grade, gagnant en privilèges ce qu’on perdrait en authenticité, sans pratiquer soi-même ce mépris colonial à l’égard des indigènes « restés en arrière », persistant dans des tenues vestimentaires « arriérées », dans le giron d’une religion rétrograde, dans un style de vie « honteux ». On ne se range pas du côté du colonisateur sans dénigrer le colonisé en soi et hors de soi. Comme au sein de tous ces corps intermédiaires parmi les indigènes (auxiliaires, policiers, caïds), de même qu’au sein des autres « nationalités », dont les Juifs, qui auraient contribué à huiler la surenchère colonialiste et à resserrer les contrôles colonisateurs.

La lutte contre la colonisation.

A la longue, le colonisé se trouve exclu de son pays, par les bornes kilométriques, les panneaux de signalisation, les plaques des rues, les quittances, le tout conçu et composé en français que la plupart des indigènes ne lisent pas : « Muni de sa seule langue, le colonisé est un étranger dans son propre pays[3]. » Plutôt que de s’améliorer, par l’instruction et la formation socio-professionnelle, sa condition ne cesse d’empirer. Parce que sitôt promu, il prend conscience de sa sous-condition, ne se supportant pas endurant sa double aliénation – des colons et de ses compatriotes, de plus en plus proche des premiers, de plus en plus éloignés des seconds. Il a par ailleurs l’occasion de constater l’incurie des colons, que ce soit les nouveaux venus ou les personnes nées dans les colonies, dont l’incompétence gestionnaire, technique, administrative est de jour en jour plus flagrante. Les plus doués rentrant en métropole, c’est par défaut que « ceux qui restent » perpétuent le régime colonial : « Il se produit une espèce d’étiolement, si l’on peut dire, par consanguinité administrative[4]. » Une dissidence du colon tournerait immanquablement au colonialo-drame : quoi qu’il fasse ou dise, il reste des colons ; quoi qu’il fasse ou dise, il n’est pas admis par les indigènes. Les cultures sont trop différentes, les langues divergent, leurs formes de vie aussi. Le dissident ne saurait livrer combat contre le colonialisme sur le territoire colonisé, il ne le peut qu’en métropole où se noue et se dénoue l’intrigue coloniale. Son combat, se réclamant généralement d’idéaux universels qui ne concernent pas les colonisés engagés dans la lutte pour leur survie matérielle ou leur libération nationale, serait du reste voué à l’échec : « Le seul choix qui lui soit permis n’est pas entre le bien et le mal, il est entre le mal et le malaise[5]. »

La révolte du colonisé n’est pas moins malaisée : il n’a pris conscience de sa double aliénation qu’en « s’européanisant », il doit se « dé-européaniser » pour donner une tournure conséquente sinon authentique à sa révolte. Il découvre vite qu’on ne sort pas indemne de la colonisation et sa décolonisation prend – à son insu ? – des accents irascibles trahissant de l’intransigeance, voire de la mauvaise foi. Il réhabilite tout ce qui est dénigré par le colonisateur, il dénigre tout ce qu’il représente. Il réclame de ses compagnons de s’aligner sur ses positions, il soupçonne l’imposture partout et jusque dans les témoignages de solidarité que des sympathisants en métropole lui apporteraient. Ce n’aurait pas dû être son combat, c’eût dû être le leur, il n’est pas leur cheval de bataille, ce serait encore se servir de lui que de lui apporter son soutien.

Dans les pays du Maghreb, davantage que dans les colonies indochinoises, le colonisé révolté était confronté à l’épineux problème de la langue. Il se mettait à celle du colonisateur pour dénoncer la colonisation non tant par choix que parce qu’il ne disposait pas d’une autre langue. Sa prise de conscience passait par l’aliénation de sa langue natale, que ce soit l’arabe dialectal ou le berbère, dans laquelle il se serait encore mieux fait comprendre de ses compatriotes-coreligionnaires. La seule langue qui se proposait en rivale du français était l’arabe littéraire qui n’était pas à même d’accueillir une parole débordant ses schémas classiques-coraniques. Kateb Yacine en Algérie et Amram Edmond Elmaleh au Maroc, davantage que Memmi dans son œuvre romanesque, déstructurent la narration pour tourner leur composition contre le français auquel ils recourent. Plus tard, les jeunes issus de l’émigration en France trouveront dans la musique une manière de divertir la langue dominatrice et s’adresser à leurs pairs, voire percer dans un pays d’accueil qui réclame l’assimilation civile comme condition nécessaire au succès. Or rien n’est plus indigne que cette assimilation érigée ces dernières années par les milieux souverainistes en modèle pour une insertion des émigrés dans la société civile. Ni les Polonais ni les Espagnols n’ont été colonisés par la France avant de se proposer pour assurer les emplois subalternes et les Juifs émigrés d’Europe de l’Est ont lutté contre l’assimilation pour mieux préserver leur être le plus intime, mêlant souvent dans une même réprobation assimilation et conversion. Les émigrés originaires des anciennes « colonies » en Afrique, qu’ils soient économiques ou intellectuels, portent dans leur être les vestiges de je ne sais quelle réserve sur la France. Plutôt que de se donner un modèle de société compatible avec l’émigration dont elle est économiquement sinon socialement et culturellement tributaire, en laboratoire d’une nation plurielle et multi-ethnique christiano-musulmane à venir, elle persiste à se cloisonner derrière une laïcité informée par le christianisme et chargée de son héritage.

Juifs et Arabes

C’est dans le contexte que Memmi traite de la question juive, que ce soit dans son Portrait du Juif, dans les articles qui composent Juifs et Arabes ou dans son œuvre romanesque. La plupart des Juifs, tant en Tunisie qu’au Maroc, pour ne point parler de l’Algérie, ont misé sur la colonisation. La France les arrachait au régime somme toute humiliant de la dhimmitude qui, quoique préconisant la protection politique des « peuples du livre », considérait les Juifs comme des citoyens de seconde catégorie, en butte aux humiliations et aux brimades. Reclus dans leurs quartiers, ces derniers étaient soumis à l’impôt coranique, portaient des vêtements ou des signes distinctifs, se déplaçaient pieds nus – « gens diminués, exposés et périodiquement assommés, massacrés pour qu’ils se souviennent bien de leur condition »[6]. Entre Juifs et musulmans, ce n’était rien moins qu’« une atmosphère de ségrégation sournoise »[7].

Les Juifs, la plupart d’entre eux, ont vécu la colonisation comme une promesse et une libération. Ils se montraient somme toute reconnaissants à la France pour le statut intermédiaire, entre les indigènes et les colons, qu’elle leur consentait. Ils souhaitaient s’arracher à la condition d’indigènes – parce qu’ils s’en étaient toujours distingués, qu’ils étaient exclus par eux, vivaient leur ségrégation comme une déchéance, souhaitaient se hisser au rang des autres nationaux, que ce soit les Espagnols, les Maltais ou les Italiens. La France, puissance colonisatrice, telle qu’elle était représentée par la personnalité juive politique d’Adolphe Crémieux et par l’Alliance Israélite Universelle (A.I.U) qu’il fonda, était porteuse d’Emancipation, de Lumières et de Progrès. C’est l’A.I.U, qui s’est donnée comme vocation d’« émanciper » civilement les Juifs et de les « redresser » moralement par l’éducation qui a instillé chez les Juifs une quasi-dévotion pour la France. A choisir entre le dessein colonial et le panarabisme musulman dont se réclamait le sursaut anticolonialiste, ils… pariaient sur l’Emancipation et choisissaient – comme c’était la règle diasporique qui prévalait depuis deux mille ans – de se soumettre à la loi du royaume détenteur du pouvoir. En l’espace d’une à deux générations, ils deviendraient médecins, avocats, architectes, voire… intellectuels engagés dans le combat… contre la colonisation. Sans s’attarder à cette adhésion massive de ses coreligionnaires à la geste coloniale, Memmi parle des Israélites comme d’« éternels candidats hésitants et refusés à l’assimilation » – « refusés par le colonisation, ils partagent en partie la solution concrète du colonisé, ont avec lui des solidarités de fait ; par ailleurs, ils refusent les valeurs de colonisé comme appartenant à un monde déchu, auquel ils espèrent échapper avec le temps[8]. »

Le hasard (?) a voulu que le processus de décolonisation des trois pays du Maghreb sous la bannière du panarabisme musulman s’accompagne de la consolidation du sionisme, dans lequel Memmi décelait le mouvement de libération nationale des Juifs alors que la plupart de ses camarades de gauche l’assimilaient à un mouvement de colonisation. Son portrait du Juif s’en ressent, ses positions sionistes aussi. Memmi a mis toute son ingéniosité sociologique et son honnêteté intellectuelle à tenter de débrouiller ses engagements à la croisée de ces deux causes, ne se départant ni de son anticolonialisme ni de son sionisme pour ne point parler de son judaïsme. Elles convergeaient dans une même ( ?) libération nationale, celle des peuples arabes et celle du peuple juif, sinon que celle-ci se réalisait aux dépens d’une population arabe douée d’une conscience nationale et qu’elle cristallisait négativement l’union panarabe contre le sionisme et Israël, voire contre les Juifs. Les considérations sociologiques de Memmi se prenaient dans les mailles d’une situation géopolitique qui engageait son être autant que sa pensée et je peine, autant le reconnaître, à débrouiller son écartèlement à la seule lecture de son Portrait du Juif et de son Juifs et Arabes, de même qu’à celle de son œuvre romanesque. Il n’aurait cessé, sa vie durant, de concilier son arabité et sa judéité, voire son arabisme et son sionisme, et de dédramatiser leur heurt entre eux : « Le choc fratricide entre Juifs et Arabes, je le vis comme un accident historique, grave et très malheureux, mais non comme une insurmontable fatalité. Disons, pour employer un langage plus technique, comme un conflit et non comme une contradiction[9]. »

Le Juif s’est longuement caractérisé par l’appartenance à une culture minoritaire indexée à une culture générale qui, même lorsqu’elle se prétend laïque, est nourrie soit par le christianisme, soit par l’Islam. Dans l’aire chrétienne, le calendrier civil-laïc se coule dans un moule dont les solennités et les commémorations conservent de fortes réminiscences religieuses. Elles sont d’autant plus troublantes pour le Juif qu’elles recouvrent une correction-négation des solennités et des commémorations judaïques comme pour la Pâque et la Pentecôte. Cette insertion du Juif dans un calendrier correcteur du sien l’écartèle entre deux socialisations calendaires rivales, deux temporalisations chargées d’une sourde querelle de succession. Le Juif observant a régulé cette tension en adhérant religieusement au calendrier judaïque, respectant autant que possible ses célébrations, et civilement au calendrier chrétien ou néo-chrétien. Il cherchait son équilibre, il le trouvait ou le perdait. Dans tous les cas, il ne pouvait occulter l’écartèlement entre les deux calendriers, menant sa vie sur les partitions, antinomiques par nombre d’aspects, qu’ils proposaient – et proposent toujours, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, voire en Israël. Cette double temporalisation calendaire se soldait par « une conscience écartelée » du judaïsme : le Juif moderne était – reste – écartelé, entre l’enclavement (que Memmi nomme « enkystement ») et le désenclavement, entre le ghetto (la communauté) et le large, entre la tradition et l’émancipation, entre le repli sur soi et l’assimilation. Memmi est encore plus radical : « D’une manière générale, la culture d’un minoritaire est condamnée à naviguer entre la sclérose et l’évanouissement[10]. »

En revanche, les calendriers musulman et judaïque ne se concurrençant pas, l’insertion civile dans l’aire musulmane se révéla religieusement moins coercitive. Le Juif pouvait réduire le judaïsme à une religion et se poser en Arabe ou en Berbère juif. Memmi propose l’expression « Juif-Arabe » pour restituer l’identité composée qui était celle de ses coreligionnaires. Malheureusement, celle-ci se serait diluée dans la véhémence des heurts entre les belligérants au Moyen-Orient. Les deux composantes se sont vite révélées antagonistes, en Israël surtout où les plus intransigeants se recrutaient parmi ceux que Memmi considérait comme des Juifs arabes ou berbères ou comme des Arabes ou des Berbères juifs. La haine exacerbée de l’Arabe tournait chez eux en haine de soi. Le Juif, chez Memmi non moins que chez les autres penseurs, restait sur une lancinante question identitaire qui ne trouve sa réponse dans aucune définition et cela n’est pas sans alimenter l’interminable débat sur la condition juive.

En levant une aliénation bimillénaire, Israël atténuait la précarité des Juifs et donnait à leur vigilance une tournure plus digne. La menace constante qui pesait sur eux, les poursuites auxquelles ils étaient exposés, étaient si gratuites qu’elles sécrétaient chez eux une anxiété constante. Opprimés comme peuple, leur libération ne pouvait s’accomplir que comme peuple et prendre une tournure nationale. Désormais, l’existence d’Israël était constitutive de la condition juive, qu’on s’y installe ou reste en Diaspora. Malgré ses réserves et ses critiques, Memmi restait un inconditionnel de la décolonisation et du sionisme qu’il tentait, vaille que vaille, de concilier, ne cédant en rien aux arguments qui faisaient de celui-ci un colonialisme. On trouve chez lui une défense particulièrement éloquente d’Israël contre toutes les accusations, du colonialisme à l’impérialisme, du militarisme au racisme. Sans récuser ses accointances arabes et son combat pour la libération nationale des Arabes. Cela dit, il aurait doublé son malaise de combattant contre la colonisation d’un certain malaise comme champion du sionisme et d’Israël. Lui-même ne s’est pas installé en Israël, il n’a pas renoué avec les pratiques judaïques et plutôt que se mesurer à son aliénation juive, il l’aurait creusée parce qu’il était arrivé à la conclusion que l’aliénation était constitutive de la condition juive, en Israël non moins qu’en Diaspora.

Une méthode biographique

Les essais de Memmi sur la condition du colonisé et sur celle du Juif sont des témoignages qui tournent à l’analyse. Une série de portraits croisés dont Memmi est le personnage autant que le commentateur. Le colonisé se hisse intellectuellement au niveau du colonisateur et s’empêtre dans sa rébellion. L’écrivain et l’intellectuel, sociologue par-ci, philosophe par-là, est célébré par des observateurs aussi prestigieux que Sartre et Camus. Memmi se cherchait honorablement entre ses multiples engagements et plus il gagnait en notoriété et plus il s’écartait de ceux au nom desquels il parlait et dont il plaidait la cause. En définitive, il se retrouva du côté de la compagnie des intellectuels, qui ne composaient pas encore une détestable coterie médiatique, avec lesquels il s’entendait encore le mieux, qu’ils soient d’un bord ou de l’autre, davantage qu’avec les colonisés, les ouvriers, les émigrés, voire les Juifs. Il reconnaissait d’ailleurs que la décolonisation avait été un drame pour ses artisans, exclus de ses processus, intellectuels et politiques, alors qu’ils croyaient les chaperonner. Ils ont combattu au nom d’idéaux plutôt abstraits en lesquels les colonisés ne se reconnaissaient pas. Ni libertés ni démocratie, mais nation et religion, desquelles Memmi n’était pas vraiment, n’était pas totalement – Juif athée resté en France. C’était un fils de la Hara de Tunis et dans son cas, comme pour la plupart des intellectuels juifs issus de la colonisation française, il resta sur l’expectative de son double malaise. Il se défend d’avoir vécu son mariage mixte comme un drame, à l’instar du narrateur dans son Agar. Des mariages mixtes parmi les dirigeants tunisiens et algériens, il n’en dit pas moins : « Celui qui n’a jamais quitté son pays et les siens ne saura jamais à quel point il leur est attaché[11]. »

Memmi ne se cache ni derrière des statistiques ni derrière des outillages méthodologiques. Il part de son vécu pour établir ses diagnostics-analyses et proposer ses portraits. C’est en indigène colonisé qu’il parle du colonialisme, c’est parce qu’il a vécu la colonisation qu’il en a pris conscience et a évité l’écueil de conceptualisations indues. Il procède à « ce va-et-vient entre un concret, vécu, expérimenté, dont je connais intimement les nuances, dont je peux parler avec certitude, et une hypothèse généralisante, une stylisation, que je peux confronter à tout moment avec cette expérience, et qu’on ne pourra donc jamais taxer d’arbitraire[12]. » Cette approche dispense Memmi de procéder à des comparaisons historiques et à des contextualisations géographiques. On devine les antécédents politiques de l’impérialisme colonisateur de la France ; en revanche, on n’a pas de repères historiques pour le colonisé – sa mémoire a peut-être été brouillée par le colonisateur, il n’en était pas pour autant dénué, ne serait-ce que le souvenir de la colonisation arabe du Maghreb sur laquelle se superposait celle de la France. De même pour la distribution géographique de ses considérations. Memmi se fonde principalement sur la situation en Tunisie, elle serait partiellement valable pour le Maroc, où le Makhzen a trouvé en la puissance coloniale des protecteurs contre l’insurrection larvée des tribus, de même que pour l’Algérie annexée à la France. En revanche, au Sénégal le colonisé était noir de peau et avait des réminiscences de l’esclavage tandis qu’au Vietnam il était porté par une civilisation qui n’avait pas de complexes vis-à-vis de la civilisation européenne. On regrette également l’absence de comparaisons avec le colonialisme britannique. Mais c’était une alerte écrite dans le cœur de Memmi et son texte a connu le retentissement d’une alerte.

On ne sait davantage ce que le colonisé pensait du colonisateur (du colon) ni le récit intime qu’il se faisait de sa présence. Car il lui arrivait tout de même de penser hors des catégories et des clichés du colonisateur, à moins qu’il ne fût subjugué au point de ne pas penser et d’accepter sa condition comme un mektoub historique. On comprend qu’il n’ait eu d’autre choix que de se taire pour ne pas s’attirer un surplus de mépris. Memmi et ses camarades parlent pour lui mais les intellectuels ont rempli un rôle qui n’a pas totalement élucidé. Ils se sont posés en porte-paroles des colonisés au prix d’une exclusion de sa parole « nue », en l’occurrence celle de ses dirigeants religieux, de ses chefs de village, de clan ou de tribu. Dans quelle mesure la colonisation a-t-elle été vécue comme une catastrophe et par quelles tranches de la population indigène ? Sa rhétorique protectrice-humanitaire n’avait-elle pas convaincu les autorités locales en place ? Ne se proposait-elle pas de consolider les pouvoirs centraux contre les dissidences qui menaçaient ? Les mobilisations et les soulèvements, dans le Souss et le Rif marocains par exemple, n’étaient-ils pas d’abord religieux et ne menaçaient-ils pas les pouvoirs centraux ? Bien que la colonisation se tresse d’asservissement politique, d’exploitation économique et de déchéance culturelle, Memmi reconnaît en maints endroits : « Le colonisateur représente, dans ces ténèbres, le prestige et la force, le confort matériel et la supériorité spirituelle. Ouvertement ou non, le colonisé se met à vouloir ardemment lui ressembler[13]. »

L’approche biographique-sociologique ne démêle totalement ni l’écheveau biographique ni l’écheveau sociologique. Elle manque d’autant plus l’essentiel qu’elle se constitue comme discipline littéraire et sociologique hors du paradigme théologico-politique, voire en réaction contre lui. L’absence de développements religieux privilégient un certain sentimentalisme dans l’analyse de Memmi et c’est ainsi qu’on retrouve chez lui des arguments qui se rencontreront plus tard chez les nationalistes israéliens les plus intransigeants. Les Palestiniens sont des étrangers importés ; les circonstances historiques et les conditions géopolitiques ont fait d’eux des Arabes déplacés au sein de la nation arabe. Il établit un parallèle entre les Juifs arabes rapatriés et les Arabes palestiniens déplacés : « Il s’est produit un échange de fait des populations : une partie des Palestiniens a gagné des nations arabes, une partie de ces nations a gagné Israël[14]. » Ce serait somme toute soluble au prix de « marchandages ». Malheureusement, ce n’est plus aussi simple et cela n’a cessé de se compliquer avec les années. Car c’était à une redistribution des cartes théologico-politiques à la suite d’une catastrophe génocidaire en Europe qui a laissé un traumatisme – nous voulons le croire – dans la mémoire de l’humanité que nous assistions. Le Messie sioniste est venu et s’est affirmé après l’apocalypse de la Shoah. L’Islam a essuyé un double revers : il n’a pas toléré d’être débordé par une religion protégée et n’a pas admis de régler la note pour les crimes perpétrés par les chrétiens. On a trop occulté les bouleversements théologico-politiques pour parvenir à des compromis politiques viables. Memmi se montre si réticent au religieux qu’il décèle dans le pullulement des sectes une « malsaine fermentation mythico-religieuse ».

*

On doit s’interroger sur la persistance de l’esprit de colonisation tant parmi les anciens colonisés que les anciens colonisateurs, les Français surtout. La persistance de la langue comme outil de communication et comme creuset de recherche et de création ; des clivages au sein de la population locale qui participerait davantage de clivages entre des castes qu’entre des classes ; des schèmes de mépris pour le petit peuple décelables chez les dignitaires ; des modes de complicité au sein des cercles du pouvoir ; des réticences devant l’alternance politique ; du rôle, toujours déterminant, de l’armée. L’esprit de colonisation trouve la plus dramatique et pathétique de ses expressions dans la fuite des cerveaux vers les anciennes métropoles colonisatrices. La gloire littéraire récompense des auteurs qui écrivent en français ou en anglais, sont publiés à Paris ou à Londres, même s’ils traitent de problématiques localisées dans les anciennes colonies. La culture et la recherche des puissances coloniales exercent de tels ascendants qu’on en est à aller les chercher en « métropole ». On ne connaît pas encore de modèle de décolonisation qui aurait réussi. Si ce n’est dans les vieilles colonies qui se sont accommodées de la langue du colonisateur, de ses mœurs, de ses tournures d’esprit comme aux Etats-Unis, en Argentine ou même en Afrique du Sud. Partout ailleurs, presque, on en est à solliciter l’assistance militaire, économique, technique des puissances colonisatrices devenues et restées tutélaires (néocoloniales). Certaines contrées les ont tout au plus troquées contre de nouvelles puissances comme la Chine ou la Russie. La décolonisation n’a pas dissipé les charmes de la colonisation. Elle a cru trouver son accomplissement dans la souveraineté nationale, elle la recherche désormais l’assimilation migrationnelle et ce n’est pas un hasard si les anciennes colonies recrutent leurs cadres parmi les binationaux qui ont poursuivi leurs études, suivi des formations et acquis leurs compétences à Paris, Londres ou Bruxelles.

Les considérations de Memmi sur le colonialisme ont largement documenté le sursaut anticolonial au Maghreb et la tentation est grande de les invoquer pour tenter de cerner les tensions et les transes migratoires qui agitent la France de nos jours. Elles sont bel et bien nées dans le sillage de la colonisation et de la décolonisation et l’on comprendrait mieux la crise dite « identitaire » à considérer les émigrés comme des colonisés récidivistes volontaires (pour la première génération issue de la colonisation), des colonisés intellectuels (pour les étudiants restés en France à l’issue de leurs études) et des colonisés du sol (pour leurs descendants). Quand les jeunes des banlieues s’improvisent casseurs, c’est pour se venger d’ils ne savent trop quoi tant les causes – symboliques davantage que matérielles – de le faire ne manquent pas, ils brisent les décors d’une laïcité qui les rature, les bâillonne, les décolore… les abuse. Ils se rabattent sur la religion un peu comme l’intellectuel colonisé de Memmi retournait à elle pour réunir les morceaux d’une identité brisée à laquelle collaient humiliation et aliénation, pour s’exhiber dignement aussi, un rien provoquant, et simuler une dérisoire menace contre une laïcité intransigeante sinon intolérante. La religion n’est aussi ostentatoire dans les banlieues et ne domine autant le débat public que parce qu’elle constitue un exutoire et une compensation identitaires dans des conditions de harcèlement constant et hargneux à accomplir une assimilation souvent plus inaccessible qu’accessible, plus désespérante que gratifiante, plus indigne que digne. L’émigré découvrirait « que le fait religieux n’est pas seulement une tentative de communication avec l’invisible, mais un extraordinaire lien de communication avec le groupe entier »[15]. Dans la société d’accueil, comme dans la société coloniale, il se sent exclu de l’ambition nationale. Memmi ne pouvait prévoir, lors de la rédaction de son manifeste, que la colonisation connaîtrait un rebondissement dans l’émigration des fils et filles des colonisés vers la métropole. Riches de leur butin culturel et linguistique, quel que soit leur niveau, les anciens colonisés se sont présentés aux portes de la France. C’est que plutôt que d’enterrer ses velléités colonisatrices, celle-ci les perpétuait sous le chapiteau linguistique de la francophonie et de son rayonnement intellectuel-universitaire. L’Angleterre n’a pas besoin, il est vrai, d’investir des efforts dans la promotion de sa langue et de sa culture et son Commonwealth présente l’insigne mérite d’associer certaines de ses anciennes colonies aux parades et aux frasques de sa… monarchie. On ne connait pas de grandes radicalisations islamistes dans les pays où la laïcité n’est pas érigée en dogme intellectuel et politique comme en France, ni en Angleterre ni aux Etats-Unis.

Je ne sais s’il est une bonne et une mauvaise colonisation. On trouve chez Memmi ce passage qui permettrait de distinguer entre une colonisation vertueuse et une colonisation vicieuse : la première « … le Canada ou l’Australie, qui seraient plutôt des colonies de peuplement, mais toujours sans métropole et sans exploitation d’un peuple autochtone[16]… » Quoi qu’il en soit, on ne peut réduire le phénomène de la colonisation à celle du Maghreb par la France. Dans certaines contrées la colonisation a abouti à la création de nouvelles entités nationales. En Amérique du Sud, les différents Etats sont autant de créations coloniales qui se sont accompagnées de crimes de masse à caractère ethnique, voire de la destruction de civilisations. Les Etats-Unis se sont bâtis de l’esclavage et sur le massacre des Indiens. Le Canada est une double création coloniale, des Français et des Britanniques, qui s’est émaillée de spoliations symboliques. Le Maghreb même n’est arabe qu’autant qu’il recouvre une colonisation des populations berbères. La colonisation française du Maghreb est venue tardivement et est mal venue, parce qu’elle s’entourait de visées annexionnistes (en Algérie), de visées culturalistes (en Tunisie) et de visées interventionnistes (au Maroc). La colonisation juive de la Palestine s’est donné une légitimité hébraïque pour ne pas tomber dans les écueils de la colonisation. Les terres devaient être acquises, le travail devait être hébraïque, les mains hébraïques. Cette colonisation se proposait en renaissance quasi messianique, ne se détournant du ciel que pour mieux réaliser ses desseins socialistes sinon communistes. L’approche bio-sociologique de Memmi ne l’encourageait pas à mettre au point des outils méthodologiques qui lui auraient permis de mieux étudier la situation aux Etats-Unis, en Argentine et en Israël. Son souci de se démarquer des considérations religieuses, alors qu’elles étaient à l’œuvre dans les sursauts anticoloniaux, l’a dissuadé de s’inscrire dans un paradigme théologico-politique. S’encombrer de considérations religieuses, assimilées à des considérations mythologiques, lui paraissait stérile. Sa position sur la religion restait celle d’un laïc convaincu, ne concédant à la religion que le rôle d’un ciment, que ce soit l’Islam ou le judaïsme, « une manière de tenir les récalcitrants ». 

Contrairement à la colonisation espagnole, portugaise et anglaise, la colonisation française n’en finit pas de se dépêtrer de son « bourbier » colonial. Si les autres puissances coloniales ont su se résigner et couper le cordon ombilical avec leurs anciennes colonies, les territoires colonisés par la France ne se sont pas totalement affranchis de la tutelle/l’ascendant/la protection/la dépendance de la France. On peut prêter à la France des desseins humanitaires, on ne peut occulter ses irrépressibles ressorts coloniaux. Avec ses territoires d’outre-mer, ses déconvenues militaires, au Sahel autant qu’au Liban, le souci de son rayonnement linguistique, intellectuel et culturel, la France reste une République impériale – le dernier empire au monde, davantage que la Chine qui ne préoccupe que de l’intégrité de son territoire et d’ouvrir des voies à son commerce de la soie, que la Russie soucieuse de préserver sa continuité russophone panorthodoxe, que les Etats-Unis sans cesse acculés à sortir de leur isolationnisme, plus enracinés dans l’éthos américain qu’on ne le pense, et à sévir contre « les mauvais », surtout lorsque ces derniers s’avisent d’attenter à leur territoire comme à Pearl Harbour et les attaques terroristes contre les tours du World Trade Center – pour ne point parler du Japon qui, pour avoir un empereur, se garde de s’immiscer dans les troubles du monde. Les velléités néocoloniales de la France ont perpétué au sein de ses anciens colonies et protectorats une allégeance à sa grandeur, réelle ou idéalisée, au point de communiquer aux jeunes générations une attirance migratoire pour son territoire « métropolisé ». Les migrants, descendants des colonisés, ne seraient pas venus en France s’ils n’avaient été bercés par ses promesses et ses sirènes à l’école, par ses Lumières et ses Libertés, ses lettres et ses arts. Ces dernières décennies, les étudiants auraient bien migré vers Harvard et McGill, mais Censier et Saint-Denis restaient gratuits. La France est bel et bien rattrapée par son passé colonial et continuera de l’être tant qu’elle persistera dans ses visées impérialistes symboliques. Le colonialisme est en train d’inscrire un troisième chapitre à son volet français. Plutôt que de réviser ses schémas de sédimentation et de structuration sociales – l’assimilation indigne, réhabilitée par les souverainistes réactionnaires, corrélative d’une laïcité d’inspiration chrétienne – la France semble donner des signes de désorientation qui seraient les plus patents de son déclin symbolique.

En France, les Juifs maghrébins ont continué de bénéficier du régime de faveur qui était le leur dans les trois anciennes « colonies », davantage parce que leur rapatriement ou leur accueil s’inscrivaient dans des velléités de repentance, encore implicite, chez une France coupable d’avoir livré une partie de ses Juifs, français et émigrés, aux bourreaux nazis. Les Juifs maghrébins qui optaient pour la France, plutôt qu’Israël, se recrutaient parmi ceux qui se sentaient si exaucés par leur colonisation qu’ils choisissaient, au moment crucial, les promesses de la France à celles encore rudimentaires d’Israël. On n’assista à un sursaut sioniste au sein de la population judéo-maghrébine de France que lorsqu’elle commença à perdre son statut somme toute privilégié et réalisa les abus de l’assimilation, dont une cuisante déjudaïsation, qu’elle se dépêcha de nuancer en se donnant un réseau de maisons de culture et d’écoles juives, en ouvrant de nouveaux lieux de culte et en adoptant un mode de vie communautariste qui ne manquait pas d’évoquer le ghetto ou le mellah. Ce sursaut s’accompagnait de sentiments, plus arabophobes qu’antimusulmans, nourris d’un ressentiment hérité de leurs parents et excités par le nouvel antisémitisme des sources de l’antisionisme décelable dans les concentrations arabes de plus en plus importantes en France. Cette nouvelle hostilité, tributaire de l’hostilité au Moyen Orient, contribuait, elle aussi, à ramener dans le débat public l’épineuse tension théologico-politique qui, parce qu’elle se posait à l’échelle mondiale, se compliquait des heurts entre les trois religions dites monothéistes. Memmi ne se serait pas accommodé de ce retour en force du théologico-politique, il ne voulait pas s’en encombrer, y compris dans sa vision des relations entre Juifs et Arabes que divisait Israël : « Epuré de cette dimension (mythique), que devient alors le problème judéo-arabe ? Simplement celui d’une coexistence pacifique – certes non exempte de difficultés – mais quelle coexistence n’en comporte pas ? […] Si l’on quitte la région de l’absolu mythique, où l’on se projette vainqueur absolu sur le cadavre de l’autre, on trouve certes des questions plus simples et plus difficiles à la fois, mais ayant cette qualité incomparable, supérieure à toutes celles de n’importe quel mythe : de comporter des solutions[17]. » Je crains pour ma part que l’occultation de la dimension religieuse – « mythique » – ne contribuerait qu’à éluder les questions les plus cruciales qui secouent les sociétés contemporaines. Toutes les plaies que brandissent les souverainistes français se produiront, quoi que veuille la France qui ne pèse pas aussi lourd qu’elle le pense dans la structuration symbolique du régime de la mondialisation désormais irréversible. Le réveil des colosses asiatiques, que ce soit l’Inde ou la Chine, marginalise l’Union européenne et ses convulsions migratoires, elle sera du reste christiano-musulmane ou ne sera pas. Le diagnostic des souverainistes français, pour exact qu’il soit, n’en reste pas moins le plus rétrograde au monde, insensible à des processus que rien ni personne n’arrêtera – pas même un virus ! Les nations historiques se heurtent bel et bien à un nouveau problème théologico-politique. Elles ne le règleront pas en invoquant de vieilles solutions sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise ou en se bardant derrière les paravents d’une désuète laïcité qui ne répond ni aux nécessités politiques ni aux besoins spirituels-religieux. La laïcité pose de telles œillères sur les yeux des analystes qu’ils ne voient pas que la question théologico-théologique est de retour et qu’elle se pose en de tout autres termes que nationaux. L’étude du colonialisme aussi. De même que celle des relations entre Juifs et Arabes.

[1] Albert Memmi, Portrait du Colonisé, Paris, Payot, 1973, p. 118.

[2] Ibid., 152.

[3] Ibid., 135.

[4] Ibid., 80.

[5] Ibid., 72.

[6] Albert Memmi, Juifs et Arabes, Paris, Gallimard, 1974, p. 51.

[7] Ibid., 54.

[8] Memmi, Portrait du Colonisé, p. 45.

[9] Juifs et Arabes, p. 145.

[10] Ibid., p. 39.

[11] Memmi, Portrait du Colonisé, p. 164.

[12] Memmi, Juifs et Arabes, p. 23.

[13] Ibid., 70.

[14] Ibid., 14.

[15] Memmi, Portrait du Colonisé, p. 161.

[16] Memmi, Juifs et Arabes, p. 154.

[17] Ibid., 109.