NOTE DE LECTURE : MAX BROD, FRANZ KAFKA (1937)

26 Jul 2023 NOTE DE LECTURE : MAX BROD, FRANZ KAFKA (1937)
Posted by Author Ami Bouganim

Le génie de Kafka s’exerçait à dévider un écheveau qui, même s’il s’intitulait Loi, restait indémêlable. Ses charmes seraient dans cette narration impersonnelle, d’une précision insoutenable, aux abords d’une réalité indécise qui solliciterait un narrateur condamné à écrire. L’absurde ne serait pas tant dans la vie de l’homme Kafka que dans sa trouble vocation pour l’écriture – en quête d’une Loi qui pourtant l’entravait. Dans ce livre de Brod, il ne s’agit pas tant de l’écrivain, étrange et inconnu, que de l’ami. Si les livres sont des clichés de leurs auteurs, ce serait des clichés déformants. S’intéresser de près aux distorsions contribuerait à reconstituer la trame de l’écriture et à restituer son ambiance, son éclairage et jusqu’aux poses et manies de l’auteur. Dans toute trame d’écriture s’enchevêtrent, inextricables, de nombreuses sous-trames, rêvées et vécues, qui déploieraient sa geste.

Le portrait que propose Brod de Kafka n’est pas éloigné de celui qui se dégage de ses Carnets. Cependant, arguant de leur amitié, Brod privilégie des considérations qui leur étaient communes au détriment des préoccupations intimes de Kafka, au prix d’un détournement amical de son personnage littéraire. Il précise sa position critique en ces termes : « Ce qui distingue, je crois, ma conception des autres [...], c’est que je tiens pour le dernier mot de Kafka d’une part les éléments positifs favorables à la vie et l’activité terrestre, d’autre part les éléments religieux, dans la mesure où ils comportent précisément l’accomplissement de l’existence et que je ne tiens pas pour primordiale l’attitude tragique : le refus de la vie, la fuite dans le désespoir et la vacance intérieure. » Si le témoignage de Brod nous aide à nous introduire dans l’atelier de création de Kafka, il ne nous fournit pas, à lui seul, la clé de son œuvre. Du témoignage de Brod, on retient en particulier son insistance sur les composantes judaïques. Le mot Juif, remarque-t-il, n’apparaît pas une seule fois dans son texte et ce silence chez un homme pourtant mêlé à la vie communautaire et culturelle juive, sollicite une explication. Aussi privilégie-t-il une lecture allégorique, s’attardant sur le « Château » dont le héros incarne à ses yeux le type du Juif déconcerté par une trouble condition où le sens du devoir se heurte en permanence à l’arbitraire du destin.

Brod s’enhardit à voir en Kafka un Job moderne : « Kafka dispute avec Dieu de même que Job autrefois... Il cherche la formule définitive et ne la trouve pas. » L’écriture de Kafka dérive dans l’on ne sait quel espace dissonant, confinant à l’absurde, écartelé entre une logique humaine, plutôt compréhensible, et une logique supérieure, en l’occurrence divine, totalement incompréhensible, voire incohérente. Brod procède à une moralisation, peut-être indue, de cette lancinante dissonance : « La volonté de Dieu revêt à nos yeux un aspect illogique, ou plutôt grotesquement opposée à notre logique humaine ; allons plus loin, elle nous paraît cruelle et même immorale. Depuis le livre de Job, c’est la première fois que l’on dispute à ce point avec Dieu : voyez le « Procès », le « Château », ou encore le « Bagne », où la justice nous est représentée sous l’aspect d’une machine avec tous les raffinements d’une cruauté inhumaine presque diabolique, et manœuvrée par un extravagant qui la révèle. Dans le livre de Job, Dieu se livre de la même façon à des actes qui apparaissent à l’homme absurdes et injustes. Mais ce n’est que leur apparence pour des regards humains, et l’ultime conclusion, chez Job comme chez Kafka, c’est que les étalons dont l’homme se sert ne sont pas les mêmes que ceux avec lesquels on mesure dans l’absolu. » Il souligne une différence notoire : « Job apparaît d’emblée, à autrui aussi bien qu’à lui-même, comme un juste sans défaut alors que Kafka éprouve profondément son imperfection. »

L’analogie est audacieuse : deux à trois mille ans plus tard, Dieu n’est plus apostrophé ni invoqué, et c’est parce que Kafka ne sait plus vers qui ni vers où se tourner que ses disputes, recouvrant de vaines ou légitimes plaintes, se perdent en conciliabules. La Loi est la marque, encore agissante, d’une volonté morte, la loi civile autant que la loi juive. Elle continue de prévaloir même si les circonstances qui ont présidé à sa naissance et à son développement ont changé : la jurisprudence, volontiers coutumière et cumulative, prisonnière d’une herméneutique conservatrice, revêt, tôt ou tard, des proportions monstrueuses où se pervertissent les meilleures intentions. La vocation littéraire de Kafka était contrariée, jour après jour, par des préoccupations professionnelles qui convergeaient, nuit après nuit, dans l’instruction d’un interminable procès littéraire autobiographique. Il passait ses jours à compulser des codes, à rédiger des notes, à écouter des doléances, et ces tâches, sans attraits, dénuées de tout intérêt, trouvaient plus d’un écho dans les nuits passées à écrire : l’écrivain relaie le juriste et le juriste poursuit l’écrivain. Son imagination était instruite, à son tour, par la Loi, plutôt que par l’expérience du bien et du mal.

Le dernier chapitre dans le livre de Brod, consacré aux derniers jours de Kafka, est particulièrement émouvant. Brod relate avec sobriété et pudeur les dernières heures de son ami, puis ses derniers instants. Rilke parle quelque part de « la pauvreté de mourir » et c’est, même chez Kafka, surtout chez lui, d’une pauvreté déconcertante. Un auteur de son envergure connait plusieurs morts qu’on ne finira jamais de reconstituer. Dans la nuit du lundi au mardi, il éprouve des difficultés à respirer. Ses poumons sont rongés, son larynx aussi. Dora est à ses côtés, Klopstock aussi qui, par amitié pour l’écrivain, a interrompu provisoirement ses études de médecine. Les derniers mois ont été parmi les plus sereins de sa vie. L’attente de la mort a dissout ses misères spirituelles, balayé ses atermoiements matrimoniaux, dénoué ses démêlés avec son père, levé les dernières contraintes professionnelles. Il n’a plus de migraines, vaincues par un mal incurable. Il se sait condamné, il endure stoïquement sa condamnation – prononcée par un tribunal plus risible que dérisoire. Il s’abandonne au sursis que, de jour en jour, la mort lui concède. Il persiste avec cela à voir dans le mariage l’accomplissement de la destinée humaine. Il ne le repoussait pas tant pour ne pas se lier et compromettre sa vocation littéraire que parce qu’il ne se sentait pas de taille à en soutenir l’engagement. Pourtant lui qui traîne la nostalgie d’un bonheur manqué et la promesse d’un talent raté s’était mis en ménage avec une toute jeune fille polonaise, issue d’une famille juive pieuse et encore imprégnée de légendes hassidiques. Il décide même de l’épouser et respectueux des convenances, il adresse une demande en mariage à son père où il se présente en « repenti ». Le père consulte son rabbin qui oppose un refus catégorique à la demande de Kafka. Ce dernier est déçu et contrarié, il ne comprend pas. Ce refus brutal réveille de sourdes appréhensions : le rabbin pressent-il l’imminence de sa mort ? Il cède volontiers au désespoir, surtout quand il décèle autour de lui des signes de mauvais augures comme au sanatorium où une chouette paraît régulièrement à sa fenêtre. La nuit de sa mort, Dora réveille Klopstock qui ameute le médecin de service. Quoique torturé par la douleur, Kafka s’insurge. Il accueille la première injection de morphine par ces mots : « Vous me l’avez toujours promis depuis quatre ans. Vous me torturez, vous m’avez toujours torturé. Je ne vous parle plus. Je mourrai tout de même. » Une seconde injection est nécessaire : « Ne trichez pas », délire-t-il, plaisante-t-il ou proteste-t-il, « vous me donnez un antidote. » Puis il a ces mots terribles : « Tuez-moi, sinon vous êtes un assassin. » Les douleurs semblent se calmer. Il sombre dans un demi-sommeil où il accueille sa sœur Elly – le prophète Elie ? Il l’installe à son chevet, à la place de Klopstock, qui lui tenait la tête : « Allons Elly », chuchote-t-il de crainte de la contaminer, « pas si près, pas si près. » Klopstock recule un peu : « Oui, comme ça c’est bien. » Un moment plus tard, il congédie l’infirmière d’un geste brusque et inhabituel qui intrigue ses amis. Bientôt, il arrache le pneumothorax et le jette dans la chambre : « Ne me torturez plus maintenant à quoi bon prolonger. » Klopstock quitte son chevet pour nettoyer la seringue : « Ne vous en allez pas, murmure le malade. – Je ne m’en vais pas, proteste Klopstock. – En ce cas, repartit Kafka d’une voix grave, c’est moi qui m’en vais. »

Selon Brod : « Franz Kafka mourut le 3 juin, un mardi. Le corps fut transporté à Prague dans un cercueil plombé et fut inhumé le 11 juin dans le cimetière juif de Prague-Strasnice, dans une place fort bien exposée, au bord extrême du cimetière, près d’une des grandes portes. Lorsque nous revînmes au domicile de Franz..., nous vîmes que la grande horloge s’était arrêtée à 4 heures et que les aiguilles indiquaient encore le moment fatidique. » Une légende hassidique raconte que les horloges s’arrêtèrent – se recueillirent ? – quand mourut le Becht, le fondateur du hassidisme. La transmigration des âmes emprunterait des voies insondables que seule la critique littéraire serait à même de percer. Brod a sûrement raison : l’œuvre de Kafka recèle toute une Kabbale. Scholem aussi était de cet avis, il voyait en lui le dernier kabbaliste…