VARIATIONS JUDAIQUES : AU-DELA DE RIEN

7 Aug 2023 VARIATIONS JUDAIQUES : AU-DELA DE RIEN
Posted by Author Ami Bouganim

Souvent, le Dieu judaïque ne serait pas moins absurde qu’un autre et ne pointerait pas moins le néant. Coléreux et intransigeant comme dans la Bible, inconséquent comme dans le livre de Job, anhumain comme dans nombre de passages du Talmud où ne trouvant rien à répondre aux reproches des sages il leur cloue le bec d'un : « Ferme-la, c'est ce qui m'est venu à l'esprit ! » (Voir TB Menahot 27b). En définitive, on l'invoquerait sur le mode du rien : Dieu au (en ?) lieu de Rien ; Dieu au-delà de Rien ; Dieu plutôt que Rien. Sans saut ; sans pathos ; sans voltige. On ne s'entendrait qu'à un Dieu plaqué sur le vide ou, pour reprendre Rabbi Nahman de Bratslav, sur « la grande béance » (Voir D. Scher, « Le Maître des Herbes », dans Rabbi Nahman, « Contes de Bratslav », Waterloo, Avant-Propos, 2013).

Dans l’invocation judaïque du nom de Dieu résonnent à la fois la nihilité de son existence et le souci d’en maîtriser la béance – le néant ? On doit l'invoquer de tous ses sens, ses entrailles et ses raisons pour s'insinuer en lui et l'incarner et il arrive volontiers que cette invocation prenne des harmoniques anarchistes. Or si l’anarchie peut satisfaire les plus dessillés, en guise de pari, par loyauté, par dignité, elle réclame une pédagogie pour guider les masses – une théologie. Si Dieu ne rachète pas de la mort, ne ressuscite pas, il n'est aucun besoin de lui ; si la religion ne console pas, ne promet pas un monde à venir, il n'est aucun besoin d'elle. On ne s'accroche à Dieu qu'en pratiquant des commandements qui l'instaurent dans la réalité, l'incrustent dans les cœurs, l'induisent dans l'esprit. Sinon tout le reste ne serait que spéculations métaphysiques, prédications morales, prêches religieux, prescriptions pseudo thérapeutiques, enluminures spirituelles, transes mystiques… menées théocratiques. Dans le meilleur des cas.

Photo : Chagall, The creation of man, 1958