The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LES JARDINS SECRETS

Je ne connais pas Alberto Ruy-Sanchez, je ne l’ai jamais rencontré, ni à Mogador ni ailleurs. C’est un écrivain mexicain qui écrit sur Mogador et à partir d’elle, de ces auteurs sudaméricains qui se cherchent une voix à l’ombre de ce monstre sacré que serait Borges. J’ai longtemps reporté sa lecture, je ne voulais pas succomber aux charmes d’un écrivain qui ruineraient mes propres engouements littéraires. Je ne m’en demandais pas moins ce qu’il pouvait écrire. J’étais séduit avant d’avoir lu une page. Un auteur mexicain ne pouvait que convoquer un congrès d’arbres, composer une nouvelle litanie pour les vagues, ressusciter Attar pour un nouveau colloque des oiseaux. On ne néglige pas des sites aztèques et mayas où les lettres relaieraient des légendes précolombiennes pour mon délicieux et non moins neurasthénique berceau sans réaliser des prouesses littéraires qui ruineraient mes petites chroniques. « Les Jardins secrets de Mogador » ou « La Peau de la terre » (2002) ne déçoit pas. Ce ne sont pas ses légendaires jardins qui couraient la nouvelle casbah, s’agglutinaient autour du Syndicat d’initiative, se proposaient en paradis aux morts et aux pèlerins des anciens cimetières musulmans, décimés par la longue période d’incurie que la ville a traversée, ce sont ceux que Ruy-Sanchez lui compose – en guise de compensation ? de consolation ? – à partir des jardins intérieurs de ses artisans, de ses musiciens, de ses droguistes et de tous les fantasmes littéraires-végétaux que réclame sa passion pour les jardins dont la terre se couvre pour ressembler autant que possible à un paradis. C’est à la croisée du soufisme de Mohamed Ennaji et de réminiscences mésoaméricaines, relevée des remous d’une sensualité en mue telle qu’elle se déclare chez une compagne enceinte porteuse de son père, mort quatre ou cinq mois auparavant, et habitée de sa grand-mère dont la photo et le souvenir instruisent son habitation de Mogador.
On ne comprend pas toujours, malgré le chapitre dédicace où Sanchez nous présente les hôtes qui lui ont permis de retourner le sol de Mogador pour planter les souvenirs délirants des jardins qu’il a prospectés en artiste du paradis terrestre. Son traitement littéraire n’est surréel qu’autant qu’il transcende jusqu’aux désirs végétaux qui partout aménagent des jardins, plus curieux les uns que les autres. Nous avons, entre autres, « le jardin des âmes qui dansent », « le jardin de l’invisible », « un jardin rituel tissé », « le jardin des cactus voyageurs », « le jardin des fleurs et de leurs échos », « le jardin de nuages », « le jardin sans retour », « le jardin de voix », « le jardin cannibale », « le jardin des vents ». Ces courts chapitres recouvrent autant d’histoires, plus audacieuses les unes que les autres, qui passeront peut-être à l’un des deux jardins que Ruy-Sachez ne mentionne pas : le jardin de l’immortalité et le jardin de l’illisible. Ce serait d’abord en intrus butinier qu’il s’introduit dans les jardins intérieurs situés dans les arrière-boutiques des droguistes ou des musiciens et dans les jardins privés que les artistes reconstituent dans leurs ateliers pour mieux boucler leur tournée du paradis terrestre. On se résout à lire sans chercher à pénétrer le sens de ce que Ruy-Sanchez évoque et écrit – parce qu’on ne cueille pas les fleurs dans un jardin et encore moins dans un recueil de jardins qu’ils soient de braises ou de lettres. On demande seulement à l’auteur-narrateur, en lecteur souiri, avec tout le souab de rigueur : « ash jabo trabo el hna », ou en termes littéraires : Qu’a-t-il pris à ses lettres de le conduire à Mogador et de s’éprendre d’une envoûtante princesse de Riyad qu’il racole dans des rues du temps où l’on proposait la ville au détail, que ce soit des pétales, des notes ou des poudres. Sa Hassiba n’a pas plus de traits que Mogador de jardins, elle est voilée par le palimpseste de ses tatouages : « Un vêtement fait de traits, seulement de traits, mais manifestement rituels, qui l’enveloppaient d’une sorte d’enceinte sacrée, dans laquelle elle était pour moi une déesse nouvelle, une docte prêtresse. » On se garde de critiquer ce genre de textes – ce serait commettre une faute de goût – on ne touche ni aux odes ni aux mythes. On se demande seulement si Ruy-Sanchez se doutait que Hassiba était un prénom juif et si ce n’est pas le démon des Juifs qui lui aurait joué un sale tour en lui jetant en pâture littéraire ce vulgaire prénom du mellah. Lui-même s’interroge : « Il est pour le moins curieux que l’on veuille rendre Mogador plus fidèle à elle-même en introduisant en son sein un peu de la nature du Mexique. » C’est en Maya qu’il rendrait à Mogador ce que l’Andalousie a contribué au Mexique, en l’occurrence les céramiques mauresques, et c’est l’imaginaire maya qui étancherait ses sources d’inspiration, achevant de restituer l’écriture à son registre artisanal.
Ruy-Sanchez a ses racines au Mexique et son écritoire à Mogador et celle-ci le possède comme seule cette ville, du temps où elle-même était possédée, qu’elle n’avait ni touristes ni rutilements balnéaires, s’emparait de ses hôtes. Elle se proposait en ville dormante sur la carte des villes mendiantes, attirant les âmes errantes, d’une nostalgie à l’autre, d’une aube à l’autre, d’une étreinte à l’autre, pour un envoûtement littéraire. Ruy-Sanchez n’écrit pas à proprement parler, il tatoue son texte au henné sur le corps de Hassiba et sur l’attente de son lecteur. Son texte décline des mystères amoureux qu’on ne percerait qu’en reprenant les fantasmes de jardins auxquels il nous convie, dont il nous raconte les histoires et qu’il scelle d’un babil amoureux. Mogador avait perdu ses jardins, elle les retrouverait, plus fantastiques que jamais, avec ce collectionneur de jardins.
Comme la plupart des auteurs sud-américains, Ruy-Sanchez sent le regard inquisiteur et clos de Borges posé sur lui et il se sent obligé de lui verser son tribut comme lorsque, parlant du paradis du coffret, il parle des « mages et les architectes qui conçurent et bâtirent le faux labyrinthe où, selon un sage halaïqui aveugle très respecté qui rêvait de tigres et de miroirs, serait mort Abenhaçan el Bokhari ». Une note de bas de page renvoie à « L’Aleph » de Borges. Il aurait pu tout autant le lier à l'imam Al-Boukhari dont le « Recueil des Traditions » servait les abid pour leur serment d’allégeance au roi du Maroc et dont les descendants furent parmi les bâtisseurs de Mogador. Mais Ruy-Sanchez n’a ni la malice intellectuelle de Borges ni la narrativité, rabotée par les siècles, des « Mille et Une nuits » pour rivaliser avec l’un et l’autre. On veut bien de ses jardins – chacun aurait son jardin secret, une ville aussi – il nous perd entre réalité et irréalité, entre histoire et imaginaire, et l’on a du mal à reconstituer son Kamasutra par période de grossesse derrière ses babils amoureux. Ce n’est pas un livre pour les gens de Mogador, c’est un livre pour les critiques qui s’intéressent à la maïeutique littéraire ( ?). C’est une ode à Mogador qui lui compose de nouvelles légendes sur ses saveurs, ses odeurs, ses plantes, ses artisanats, ses musiques, ses rituels. Il mobilise les Mayas, les Incas, les Chimus … et jusqu’à Joseph le bazariste qui exhume pour lui le magique « cafetan de Pizarro » et les circonstances qui l’ont déposé à Mogador.
On ne sent vraiment sa présence dans la ville qu’à l’occasion des palabres qui ont accompagné la rénovation de je ne sais quel « jardin d’arguments », près de la porte de Doukhala, sur un site qui avait été successivement un couvent dominicain et le siège d’une garnison. On s’accorda à en faire un lieu communautaire avec « un musée des choses qui se sont faites et défaites à Mogador » et un jardin ouvert au public sur lequel plancha une commission. Bien sûr, on ne tomba pas d’accord : « Nul n’a démordu du sien, comme si sa vie en dépendait. Il est évident que la seule idée d’un jardin éveille dans l’imagination des désirs de paradis où l’on n’investit pas seulement le corps tout entier, mais encore le sens que l’on donne à la vie. » Les archéologues, les historiens, les biologistes, les conservateurs, les écologistes, les religieux, les anthropologues, les architectes. Les peintres (qui me semble-t-il ont eu gain de cause) surtout étaient divisés, certains souhaitant « une installation où l’on greffera des roses sur des grenades, où l’on mettra des perruques, où l’on plantera des arbres têtes en bas et racines en l’air, bref, un jardin conceptuel sur lequel régnera une fleur en papier portant le seul mot : « transgression ». » Dans la bouche d’un maître d’art, comme l’est Ruy-Sanchez qui domine toujours la scène poétique mexicaine, c’est plus qu’une parodie de l’échevèlement de l’école souirie de peinture. Il a encore ces mots sournois : « Face aux difficultés évidentes de pouvoir jamais mettre tout le monde d’accord, on a dû recourir à des commissions internationales d’experts en jardinage. » Des Japonais, des Français, des Anglais, des Italiens, des Mexicains, des Brésiliens, des Péruviens, des Vénézuéliens donnent leurs visions respectives du jardin-paradis : « La discussion dure encore. » Depuis, Mogador s’est donné des hôtels en masse, a rénové des synagogues, pour une dizaine de quorums, des sites historiques peut-être aussi, elle ne s’est toujours pas donné de jardins ni n’a rénové les anciens, hors les jardins privés des uns ou des autres et les désirs de jardins de Ruy-Sanchez. En terre de dissidence, la siba gagne jusqu’aux hôtes les mieux intentionnés et pointe dans les livres les moins engagés. C’est davantage mexicain ou colombien que mogadorien et l’on s’interroge de nouveau sur les motivations qui ont poussé Ruy-Sanchez à situer son mythe à Mogador qui en devient une cité aztèque, avec des plantes colombiennes, des personnages, la grand-mère surtout, mésoaméricains.
On ne soutient la lecture de ces dérives florales que parce qu’elles seraient dessinées au henné dont Ruy-Sanchez célèbre les coloris, les calligraphies, les vertus, citant un poète mauritanien : « Si l’âme avait une couleur, ce serait la couleur du henné. » Davantage qu’à Mogador, ce texte livre accès à l’imaginaire d’un auteur à la croisée poétique de la terre ensemencée de plantes et de désirs. On veut savoir comment, planté dès les premières pages et quoique se perdant en tourbillons, le texte va se dérouler et se résoudre à son dénouement. Dans quel état l’on va en sortir, dans quel état en sortira Mogador aussi. J’ai lu Ruy-Sanchez planter ses jardins, je n’ai pas compris pourquoi à Mogador – précisément elle. Ce n’est pas l’amour, je ne le pense pas, c’est peut-être l’étrange carcasse architecturale qu’était Mogador dépouillée de ses jardins et désertée de ses habitants qui se proposait en terrain vague littéraire prêt à accueillir le jardin de ses jardins qu’il ne savait où planter pour cultiver sa voix littéraire. Mogador n’avait d’autre destin, inscrit dans l’ambition trop grande dont son bâtisseur l’avait investie, que de devenir un site de décadence. C’est celle-ci qui a attiré les gens du voyage et de la route, des artistes onctueux et para-surréalistes pour ne pas dire post ultraïstes aussi. Mais plutôt que de creuser poétiquement sa pastorale décadence, Mogador a préféré allouer ses jours à des hôtes brouillons et tacherons et les couler dans des festivals qui lui donnent un rythme endiablé alors que ses vents la veulent échevelée. Le texte de Ruy-Sanchez est une manière de légende. C’est sa Mogador, ce sont ses jardins, c’est sa Hassiba. Ils présentent l’insigne mérite de ravaler littérairement les miens que les ans ont raturés. Pour le meilleur et pour le pire. Comme à chaque tournant de générations. Ruy-Sanchez n’en a pas moins le mérite de faire de Mogador le creuset de la Chine, de l’Iran et de la Patagonie au moins grâce à son jardin intérieur de braises qui envoient des étoiles dans les cieux, allument des passions, provoquent des guerres et des révolutions – un sismographe du monde sinon du cosmos ! Ce texte déborde Mogador dans un autre sens. Ses lecteurs seraient ailleurs. Dans l’espace et dans le temps. Ce n’est pour l’heure ni assez berbère ni assez coranique et les vagues, plutôt absentes, ne sont pas litaniques. Ruy-Sanchez n’a pas rencontré l’araucaria qui eût pu être le plus enthousiaste ou imperturbable de ses lecteurs. L’araucaria est, pour excuser Ruy-Sanchez, un célibataire endurci qui ne saurait montrer d’intérêt aux circonstances émouvantes des langueurs sensuelles d’une ville grosse de… son passé : « C’est l’érotisme de certaines femmes enceintes et la complexité du désir à ce moment particulier qui a donné naissance à cette histoire. »
On veut bien de cette prospection des jardins secrets de Mogador pour mieux la pénétrer. Certains rodent dans ses parages en historiens, d’autres en ethnologues ou en chroniqueurs. Ruy-Sanchez en poète étranger, amoureux et somnambule dont les étreintes ne convainquent pas toujours. On ne passe pas en revue les jardins qu’il lui compose pour perpétuer ses désirs labyrinthiques sans le chercher sur le terrain glissant de sa pratique singulière des lettres qui fait sa renommée. On ne sait plus où Mogador se situe, entre les dunes et la mer, entre le songe et le désir, entre le seuil du Maroc et celui du Mexique, entre l’histoire et la légende. On ne distingue plus entre réalité et imagination, d’autant qu’il mobilise des anecdotes réelles et des personnages qui ont existé. Michaux se serait procuré sa pomme à Mogador et c’est à là qu’il aurait composé partie ou tout son « Au pays de la magie » où il dit : « Je mets une pomme sur la table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité ! » On ne sait pas si la citation est exacte, on ne cherche plus à savoir. On a succombé à sa fantasmagorie des jardins. On attend son cimetière. En vain. Ruy-Sanchez se serait reconnu surréaliste si le surréalisme n’était passé de mode. On admire son endurance à se livrer impunément à une écriture luisante, on s’arme de patience pour se perdre dans un texte aussi collant. En « somnambules », créatures de désir, « à l’appétit sensuel démesuré », attirés les uns vers les autres : « Etre amoureux, c’est être hanté par l’être désiré, et désirer, c’est devenir pareil à une maison peuplée de fantômes. »
Ruy-Sanchez cherchait ses lettres, il ne savait lesquelles, il nous invite à considérer le halaïqui en jardinier qui sèmerait ses mots et les planterait chez ses auditeurs. Or dans le conte – comme dans l’écriture – le conteur narrateur ne tisse des relations avec ses personnages qu’autant qu’il associe ses auditeurs lecteurs. Il s’éprend d’eux, les déteste, les écarte, les élimine. On ne sait si l’héroïne a existé ou non, on ne sait l’auditeur le croit ou non, on ne sait si le lecteur suit l’auteur. On assiste dans ce livre à une tentative de relayer le conteur, qu’on trouve à la première page, ne retrouve qu’à la dernière. Entre les deux, il disparait. On ne le sent plus derrière les récits des mille et un jardins. On se serait attendu à ce que le narrateur le mobilise par-ci par-là. Mais l’exercice est périlleux – et rarement réussi. Ce livre est une prouesse dans le sens où l’on reste, comme dans un cercle de conteurs, sur un désarroi ou un désabusement. On ne sait si la chaîne des contes est terminée, ce qu’on en retient, ce qu’on laissera se décomposer, ce qu’on cultivera. Le conteur est peut-être un semeur – plutôt qu’un jardinier – et au Maroc il serait certes labyrinthique, ce n’en est pas moins un texte hermétique qui tombe des bras ou sollicite de redoubler d’attention. Quand le conteur-narrateur lève ses pénates, il procède à sa propre critique : « A partir de là, nous ne savons plus rien, ni s’il dit vrai, ni qui parle par sa bouche, ni s’il fait bien de conter des histoires successives, encore qu’il ait son public, et dans son public des fidèles qui l’aiment et d’autres qui le détestent. Il dévide et dévide ses histoires et raconte encore. »

