JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE CERTAINE ILLIADE

1 Jan 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE CERTAINE ILLIADE
Posted by Author Ami Bouganim

On ne revient d’aussi loin qu’autant qu’on ne vient de nulle part, qu’on n’est pas encore arrivé, qu’on n’est pas encore sûr de ce qu’on aurait à dire écrire. On revient de la charnière d’un jour noir pour un nouveau jour rouge. De villages saccagés, de chantiers de ruines, de champs semés de bris d’âmes. De charniers de poupées de cire et de soldats de chair, de mannequins carbonisés et de grands-mères décimées. De ruines de plus en plus torrides, du heurt des bannières, de la cécité guerrière. Je n’ai jamais compris grand-chose à la résilience, je me méfie des mots qui génèrent des oraisons ou des traitements. On doit pouvoir endurer le deuil qui n’en finit pas de décolorer les âmes et de ruiner les voix. Je ne serais pas le seul à ménager mon silence, tout le monde le ferait. Les plus loquaces surtout qui ne disent souvent rien. Je ne vais pas me mentir, je ne sais plus qui a tort et qui a raison, et si je ne cède pas à mes entrailles c’est parce qu’elles sont contradictoires. Je viens de la dissonance satanique en Dieu chancelant de haine pantelant de pathétisme. Je n’ai pas parlé parce que je n’avais plus de voix, ne pouvais la placer dans l’ensauvagement de la violence et la cavalcade de la vengeance. Je ne pouvais rien dire qui ne blessât Dieu ou le Diable et je ne comprends rien à l’un et l’autre à moins de voir dans l’un et l’autre les deux faces d’une même possession. Je suis donc revenu avec Homère pour persister à ne rien dire parce que je ne sais que dire.

Depuis Homère, la guerre ne changerait pas. Ce serait, en deçà ou au-delà des entrailles, l’exacerbation dans la termitière. Des excès de-ci ; des excès de-là. Dans l’Illiade : « Et les cadavres de ses enfants jonchaient de toutes parts les rues et les maisons et le seuil même des temples. » On se battrait pour un territoire, pour une reine, pour la liberté, pour la gloire. La guerre ne laisse pas de répit, ne se prête pas à la trêve : « Nous combattrons sans trêve, jusqu’à ce que la sueur fasse coller le baudrier sur votre poitrine, et que votre main se lasse du javelot. Quant à celui qui restera à traîner près des vaisseaux, il sera la pâture des oiseaux et des chiens. » Dans le temps, on se livrait la guerre pour l’amour de la belle Hélène que l’on trouve en train de tisser un manteau de pourpre : « Elle y traçait les multiples combats que se livraient pour elle les Troyens et les Grecs. »  Sitôt que les deux principaux belligérants consentent à se mesurer l’un à l’autre, la guerre n’a pas lieu, remplacée par une joute : « Les troupes se mirent à prier, en levant les mains. La même prière servit à tous, Grecs et Troyens, car c’était une prière de paix. » C’était l’époque où les prières convergeaient parce que chacun avait son dieu et que nul ne songeait à l’imposer à l’autre. Depuis qu’il n’est qu’un seul Dieu, les guerres de religion ne sont rien moins que sanguinaires. C’étaient pourtant les dieux, littérairement soumis à Zeus, qui combattaient pour son plaisir : « Tout ceci repose sur les genoux des dieux. » Zeus se révèle aux commandes de la narration dont il aiguille les péripéties par l’intermédiaire de ses messagers. Son intervention est désormais littéraire – désormais biblique, coranique ou hindouiste. En définitive, Zeus a été rétrogradé au rôle de narrateur et le Dieu abrahamique, je veux le croire, sera peut-être promu un jour narrateur.

L’Illiade nous propose l’une des phrases les plus méditerranéennes des lettres universelles quand le narrateur évoque « l’Aurore en robe de safran » qui « sort de l’Océan pour apporter la lumière aux hommes et aux dieux ».