The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA CAPITALE DE L’EXIL

C'était un radeau qui tanguait, une ville ensablée, une presqu'île ceinturée de murailles où l'on s'entourait de politesses pour résister à je ne sais quels démons. Des nuées d'oiseaux et d'insectes planaient dans les airs. Des embruns épaississaient l'obscure magie des lieux. Les palmiers étaient si hauts et frêles qu'ils ployaient sous les larmes de leurs feuilles mortes et menaçaient de céder aux avances des vents. On n'était pas sûr de leur résistance, on n'était sûr de la résistance de rien dans cette ville exposée aux assauts des vagues dissidentes. On avait importé des araucarias de je ne sais où en Amérique du Sud pour communiquer la solennité de leur stature à des humeurs par trop versatiles, contenir le vertige océanique des humains et les empêcher de succomber au mal de mer. Dans la précipitation du soir, les hirondelles résolvaient en toute hâte les équations posées pendant le jour par les mouettes et les goélands.
Dans cette ville démobilisée, les canons ne tiraient plus depuis des siècles. En revanche, les verrières ne cessaient de casser, les charnières de grincer, les volets de claquer. Les gens étaient si casaniers que les visages avaient pris le teint blême d’une langueur que guettait la moisissure. Ils évitaient de se risquer dehors pour ne pas être surpris par une vague particulièrement audacieuse et aventurière, se prendre dans les toiles tissées par de vieilles araignées ou tomber, par hasard bien sûr, sur la Qandisha en laquelle ils ne croyaient pas mais dont ils redoutaient les charmes et les chaînes.
Ces dernières années le tourisme a levé une partie des voiles sur la pudeur naturelle de la ville et bradé les transes immémoriales des Gnaoua. Désormais, les lieux, bleus et ocrés, participent du ciel et de la terre. Les ruelles et les venelles, mauves ou noires, cultivent la chasteté ou couvent la perdition. Les bâtisses, violettes et jaunes, abritent la sobriété ou l’excès. Désormais, le désir est multicolore, la sénilité incolore et tout autour s'étend le verdâtre de l'océan et le grisâtre du rocher. Pourtant, quelque chose d'aléatoire, je ne sais quoi, un lancinant trouble, un envoûtement poétique, persiste à communiquer une douce démence à ses gens autant qu'à ses visiteurs. On succombe au tournis des vents, au manège des mouettes, aux écumes des vagues, à l'indétermination des regards voilés dont on ne sait l'âge ni ne devine les invitations. Cette presqu'île est une pointe de l'Orient dans l'Atlantique, une enclave de l'Asie au Maghreb, un vestige de l'Europe au Maroc. Elle inspire d’imprévisibles et irrépressibles vocations poétiques. Partout, je me languis de Mogador devenue pour moi capitale d’un exil qui me déborderait. C'est beau, c'était encore plus beau, ça présente tous les tons d'une délicieuse contre-nostalgie. De Dieu, de la mère, du berceau. On caresserait, par ces jours terribles, le mirage d’un rapatriement si celui-ci ne véhiculait la rature d’une vie cultivant ses nombreuses allégeances et gérant les heurts entre elles avec la patience de l'écriture.

