The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA MEMOIRE ENSABLEE

Cela faisait plus de dix ans qu’il attendait l’autorisation des autorités municipales de retourner à Mogador et d’emménager dans son palais. Il avait beau les relancer, elles ne répondaient pas. Elles prétendaient qu’elles ne recevaient plus de nouvelles requêtes parce qu’elles croulaient sous les rêves, plus étranges les uns que les autres, que la pléthore des illuminés de la ville caressaient pour elle. On avait désormais assez de musées, de la breloque et de la camelote, du henné et de l’argan, pour en créer de nouveaux sans les ruiner tous. On avait restauré trois synagogues qui n’arrivaient pas à réunir le quorum réglementaire pour un service annuel de commémoration. On avait tant de zaouias qu’on ne réussissait pas à en établir le cadastre. Les Franciscains réhabilitaient leur vieille église, entre la maison des Belisha et l'hôtel de Mira ; les Anglicans réclamaient le local de leur temple dans la rue du Caire. Les anciennes puissances consulaires, ragaillardies par le renouveau touristique de la ville, s’intéressaient à leurs locaux historiques et n’excluaient pas d’en faire des résidences pour artistes, diplomates, mercenaires et aventurières. Les nombreux festivals attiraient les tintamarres des musiques du monde, de chambre et de morgue.
Essaouira était devenue une ville des congrès dont le plus retentissant était celui des exorcistes qui venaient du monde entier présenter les miracles que leurs remèdes et leurs séances réalisaient au Brésil et au Mexique, en Autriche et en France, au Burundi et en Zambie, à Lumbini et à Kushinagar. Le congrès de Taghart réunissait les anciens politiciens reconvertis dans le conseil stratégique international. C’était sans cesse que débarquaient de nouveaux musiciens qui ajoutaient leur mauvaise note à la cacophonie de plus en plus assourdissante de la ville. Des horticulteurs en herbe proposaient de planter des sequoias, des herboristes d’établir une industrie pharmacologique berbère. Des agences de pèlerinage proposaient toutes sortes de restes et d’ossements pour créer la plus grande concentration de marabouts et faire de la ville un haut lieu de pèlerinage, des cendres de Freud, recueillis nul ne savait sur quel marché des cendres, à la dépouille de Camus pour la soutirer à la menace de panthéonisation qui pesait sur lui. Les retraités, si nombreux qu’on avait l’impression d’être dans un hospice, ouvraient des riads où ils s’improvisaient aubergistes pour hôtes en quête de sensations néocoloniales. La ville était devenue par ailleurs une ville de refuge pour les Bouderbalas les plus discordants du Royaume qui savaient pouvoir y bénéficier de l’hospitalité d’une population particulièrement tolérante à l’égard des gens qui, dans leur légendaire mégalomanie, prenaient leur démence pour du génie. Sitôt dans la ville, ils se déclaraient cireurs sur peaux ou sur toiles, gratteurs de luths à huit, cinq, trois et une cordes, claqueurs turbulents de castagnettes et de talons, invectiveurs publics ou chanteurs d’opéra.
Depuis que Mogador avait retrouvé son lustre, plantant de nouveaux palmiers, d’augustes araucarias, de faux-poivriers et des hévéas échevelés, crépissant la muraille de produits anti mousse et anti humidité pour ne plus avoir à la restaurer tous les ans, les placards de l’architecte de la ville regorgeaient de plans signés par les cabinets d’architecture les plus prestigieux au monde, chacun voulant laisser sa marque à Mogador qui promettait de devenir un parc d’architecture. Un conservatoire où des installations-instruments sensibles au vent émettraient des chants de sirènes. Une université des médias, des rumeurs et des ragots où l’on formerait les concierges, les chroniqueurs mondains, les dégustateurs… et les commentateurs patentés des troubles du monde. Le panthéon universel de l’UNESCO où l’on déposerait les momies des personnages classés au patrimoine circassien universel. Un parc muséologique qui accueillerait les statues déboulonnées un peu partout dans le monde pour les sauver de la disgrâce. Un bosquet pour philosophes nomades, occultes et déconstructionnistes. Une Académie du silence où l’on accueillerait les babillards atteints d’une embolie cérébrale, d’une dyslexie dégénérative, d’une écrivite aigüe, pour une cure de désintoxication à base de limaces, de ventouses et de sangsues.
Le manège du monde ne déraillait nulle part autant qu’à Essaouira qui attirait les artistes des vocations manquées. Des archéologues proposaient de creuser sous la casbah pour découvrir les ossements d’Ahmed le Renégat sinon de Cornut l’Architecte, sous le mellah pour retrouver l’Arche sainte et ses Tables de la Loi, sous la médina pour retrouver les ouvertures des trois tunnels qui conduisaient à Jérusalem, à Rome et à La Mecque. Des ornithologues proposaient de peupler les îles de toutes les variétés d’oiseaux qui n’étaient pas allergiques à l’anticyclone des Açores et de l’inscrire au patrimoine volatile de l’UNESCO. Les confréries ne s’accordaient que pour réclamer une Maison close de la Qandisha qui proposerait ses thérapies psychédéliques sous la houlette d’un grand maâlem qu’on ferait venir de Vienne, de Paris ou de Sao Paulo.
La proposition la plus sérieuse envisageait la mise en place d’une fabrique de livres qui seraient produits par l’Ordre des Plagiaires, Pasticheurs et Copieurs, recrutés parmi les lecteurs et écriveurs les plus talentueux de la ville célèbre pour sa haute concentration de gens de lettres. On partait du constat que les livres qui paraissaient ces dernières années étaient si mauvais qu’il n’était aucune raison de ne pas en produire qui récolteraient encore plus de succès que les livres primés par des restaurants. Ce n’étaient pas les retraités bipolaires, battus et brimés par leurs parents, victimes de harcèlements de toutes sortes qui manquaient parmi les résidents étrangers. Plus angoissés que l’autrice la plus emmerdante sur la place de Paris, plus loufoques que l’auteur le plus léger. Sur les cent livres qu’on produirait bon an mal an on aurait bien deux ou trois qui connaîtraient du succès. On chargerait des porteurs de livres, roués à la promotion médiatique, de se poser en leurs bonimenteurs. Personne n’y verrait rien, personne ne distingue entre les torchons et les serviettes, personne ne voit plus rien. Plus l’auteur se montre pugnace, investit les médias classiques et les réseaux sociaux, s’acquitte de ses crises caractérielles, de ses roues intellectuelles, de ses facéties clownesques, plus sa notoriété littéraire augmente. Les bonimenteurs consentiraient à prêter leur nom aux livres produits dans la ville pour de nobles raisons, comme de soutenir l’orphelinat, créer une caisse de prévoyance pour les familles des pêcheurs qui ne sont pas rentrés, assister les Bouderbalas dans leur reconversion artistique. Ils avaient réussi à propulser leurs livres, ils réussiront à promouvoir des livres mieux inspirés, soignés, intéressants qui avaient passé le comité de lecture le plus cultivé, vigilant, ingénieux de Berbérie. La proposition la plus innocente portait sur l’aménagement d’un Parc du Petit Prince qui reconstituerait les circonstances de sa naissance, la valeureuse vie de son auteur et offrirait une comédie musicale adaptée à partir du livre le plus lu au monde après les livres sacrés.
La municipalité dut convenir que ça allait dans tous les sens et qu’on ne retiendrait que les propositions qui s’inscrivaient dans « l’esprit éternel de la ville comme cité des alizés, des alités et des aliénés ». Les plus conservateurs réclamaient même qu’elle retourne à son passé neurasthénique, du temps où l’on vivait dans la hantise des puces, des raz de marée et de la propagation de la teigne. On avait cru sauver la ville en chassant les hippies, on se retrouvait avec des hurluberlus qui se réveillaient le matin avec une nouvelle insurrection ou une nouvelle dépression. On comprenait les réticences des autorités, si elles agréaient le dixième des propositions le sort de la ville serait scellé. Ce serait un paradis qui serait vite déserté par les habitants encore sains d’esprit.
Pourtant ce solliciteur-là n’avait rien de tous ces énergumènes. C’était un Souiri de souche, d’une probité sexuelle irréprochable, auquel on ne connaissait d’autre désir que de calciner ses derniers jours en béant dans la baie. Il ne souhaitait rien moins que de restaurer le château ensablé. Il prétendait avoir recruté un contingent d’architectes, d’océanologues, de musicologues, d’experts des Açores pour s’assurer de la résistance et de la pérennité de son palais. Son dossier comportait des études océanographiques, des attestations sismiques, des recommandations psychédéliques… et cette photo postée par Bouhadana. Il s’engageait nommément à ne pas convertir son palais en maison d’hôte qui concurrencerait les hôtels qui n’avaient consenti à encombrer le front de mer que contre un contrat d’exclusivité. Il excipait même d’une bâtardise truquée qui faisait de lui l’héritier du roi Mohamed Ben Abdallah, bâtisseur de la ville, qui avait eu la vertigineuse idée d’installer son palais sur l’emplacement d’un ancien fort portugais qui s’était incrusté dans les débris d’une forteresse carthaginoise. On n’en susurrait pas moins qu’il n’avait pas toute sa tête, qu’il ne tenait ni l’alcool ni l’herbe et ne consommait pas les mollusques. Sitôt qu’il paraissait dans la rue, il titubait dans le vent, avait le mal de mer et les goélands, doués pour détecter la démence volubile qui prédispose aux incorrigibles transes littéraires, s’acharnaient contre lui. Il ne grillait pas une pipe sans se mettre à prophétiser sur le sort tour à tour heureux et malheureux de la ville. Assurément, il ne digérerait jamais la herira traditionnelle à base de glands, de caroube et de lentilles. C’était surtout un récalcitrant, un dissident invétéré, une créature sibaïesque qui ne méritait pas plus qu’une grotte dans la montagne blindée. Un Bouderbala qui errait sur la toile en araignée médisante qui mendiait la lecture de ses rares lecteurs, raclant tant sa plume que celle-ci allait dans tous les sens et ne s’illustrait que dans la calomnie et le blasphème. Plutôt que de s’assagir avec l’âge, elle dégénérait sous prétexte que seul le non-sens du sable sanctionnait le sens du papier. Il persistait à ne vouloir que son palais sur le lieu le plus névralgique de la baie, commandant toutes les entrées maritimes, aériennes et terrestres, sur un site particulièrement vulnérable, au cœur de l’estuaire de l’oued ksob où s’accumulaient les rares alluvions que l’oued arrivait encore à drainer vers la mer, sur les derniers vestiges du château qui n’en finissait pas de s’enliser depuis des siècles après avoir longtemps servi de repaire de corsaires pour les enfants qui dans les années 50, dont il avait été, poussaient leurs jeux jusque-là. Même conçu avec les matériaux les plus solides, son palais ne résisterait pas aux vagues. Dans sa correspondance, ce sultan du vent qui était parti sans avertir, laissant une lourde dette mémorielle, prétendait que le château restauré deviendrait plus emblématique que les sqalas, Dar Souiri, le musée de météorologie à venir. Il n’aurait suscité que des railleries s’il n’avait promis dans nul ne se souvenait plus quel post public que son palais de Mogador rivaliserait avec le meilleur palais de Zanzibar…

